Le fou de Proust — Sixième épisode

Épisode 06

 

L’apprentissage

 

De prime abord, il paraissait absurde à Fabrice de vouloir apprendre le texte dans l’ordre, de « Longtemps je me suis couché de bonne heure » à « — dans le Temps. » Il s’interrogea vite sur le temps, précisément, dont il aurait besoin pour interpréter l’intégrale. Les cent onze CD des éditions Thélème représentaient cent quarante heures d’écoute, soit six jours sans respiration. Il s’en tint là pour l’instant, se désintéressant du déroulé de sa propre prestation.

 

Le pragmatisme l’emporta, comme toujours. C’est par touches que, dans un premier temps, il aborderait l’œuvre. Le temps dont il disposait était un élément qu’il ne voulait aucunement prendre en compte. Il s’était donné cinq ans pour réaliser ce défi. Il construisit son projet comme il avait tout agi jusqu’à présent : sans réflexion, sans intelligence, sans invention.

Sa méthode ? Pas l’ombre d’une.

Déjà une éditrice chevronnée de la rue Jacob avait mis au jour cette originalité qu’elle n’avait jusqu’alors rencontrée chez aucun auteur. Ayant convié, en fait convoqué, Fabrice, elle lui avait expliqué que le manuscrit qu’il lui avait adressé la séduisait. Elle escomptait lire dans le visage de son hôte une touchante reconnaissance et ne trouva qu’une attention soutenue. Elle ajouta simplement que l’ouvrage — un dictionnaire d’expressions frivoles où il faisait preuve d’une érudition ludique — méritait d’être repris et corrigé. Elle l’invitait donc à le reprendre, d’abord de ses mains qui le lui tendaient, puis dans la forme avec les améliorations réclamées. Au fond d’elle-même cette prêtresse de l’édition était assez impressionnée par la masse de savoirs qu’il avait malaxés pour donner un livre ébouriffant dont elle sentait qu’il trouverait un large public. Jusque-là (elle l’ignorait) son vis-à-vis avait eu le privilège de voir ses livres en librairies sans que son éditeur eût apporté de corrections autres que typographiques.

Son interlocuteur lui fit une réponse qui la laissa pantoise : « Chère Madame, vous avez sûrement raison — et il n’y a aucune ironie dans mes propos — mais je n’en ferai rien. La professionnelle, c’est vous, et je suis convaincu de la justesse de vos remarques, mais je ne reprendrai pas le contenu que j’ai collecté, réuni et rédigé de façon totalement erratique. Vous me demandez d’y revenir de façon rigoureuse, or j’en suis incapable. » Il repartit donc avec ce qui pouvait devenir un réel succès et le rangea dans un tiroir. Il ne l’en sortit jamais : à quoi bon puisqu’un jugement avisé l’avait condamné. Et il se consacra à d’autres projets, en en ayant toujours plusieurs concomitamment.

Il était ainsi fait, fataliste, dépourvu de révolte. Pour apprendre Proust par cœur, il allait faire confiance à son habituelle impréparation, qui n’avait rien de désinvolte.

 

Il n’écrivait que sur ordinateur et se réjouissait à l’avance de ce que l’outil « Statistiques » et la fonction « Rechercher-Remplacer » allaient lui fournir, mais auparavant il fallait trouver une version sur internet qui lui permît de les utiliser.

Il la trouva à l’adresse page2007.com/news/Proust qui propose l’intégrale de La Recherche en mille cinq cent quatre-vingt-huit fragments numérotés. Sa première tâche fut donc de regrouper les morceaux en sept morceaux correspondant aux sept romans autonomes. Ainsi, les mille cinq cent quatre-vingt-huit opérations l’occupèrent trois semaines. Comme il avait à portée de main la version papier, il constata assez vite qu’il y avait des variantes de l’une à l’autre ainsi que des désaccord sur l’emplacement de paragraphes entiers.

Il se dit qu’il lui fallait d’abord relire toute l’œuvre. Pour corser l’exercice, il modifia la présentation du texte. Pour le premier recueil, il ordonna à son Mac d’ajouter une espace entre chaque virgule et le mot qui la précède, espace qu’il dut retirer une à une afin que son attention restat en éveil. Pour le deuxième, ce sont les guillemets qui furent modifiés ; pour le troisième, les points d’exclamation qui doivent être espacés du mot qui les précède leur étaient collés. Pour se mettre en conformité avec le Code typographique, il lui fallait une attention soutenue, sans faille, ce qui lui faisait adhérer aux mots et aux phrases de Proust comme un Monégasque à son Rocher.

Il lui fallut quatorze semaines pour comparer ligne par ligne les deux sources et, aidé par les notes de fin d’ouvrage de la Pléiade, choisir celle qui lui paraissait la plus appropriée. Un critère comptait beaucoup : plus c’était long, plus il était satisfait. Mais d’autres problèmes surgirent. Il est connu que le livre parfait n’existe pas, que des fautes réussissent à s’y glisser sans que, de l’auteur aux correcteurs, on puisse les débusquer toutes.

 

Ce fut un travail harassant, mais qui réjouissait Fabrice car il l’obligeait à la plus forte des attentions, sans se détacher ne serait-ce qu’un mot. Il connaissait la formule de Roland Barthes : « Bonheur de Proust : d’une lecture à l’autre, on ne saute jamais le même passage. » Pour du par cœur, ce n’est pas concevable, même en rêve. Plus que mot à mot, il lut signe à signe pour que le texte s’incrustât et vécût en lui. Il ne trouvait rien de fastidieux à suivre du doigt, comme un débutant, les deux textes placés côte à côte.

Il était convaincu que la ponctuation serait prépondérante dans la réussite (ou non) de sa performance : une virgule omise ou mal placée, et c’est toute la phrase qui s’en ressent — soit incompréhensible, soit changeant de sens. Il vérifiait tout et jubilait quand la vérification lui donnait raison. Ensuite, il allait lire chacune des notes renvoyées en fin de volume expliquant le plus souvent les divergences entre versions. Il renonça assez vite à comprendre l’ordre de présentation des paragraphes, ayant perçu que les différentes étapes franchies par l’auteur autorisaient des divergences sans que l’ordonnancement publié, édité, fût compromis. Généralement, il faisait confiance à l’imprimé (vieux réflexe de qui a été élevé dans l’amour et le respect du livre).

Tout cela solidifiait sa connaissance de l’œuvre par capillarité, imprégnation et pénétration. L’index sur l’écran ou sur le papier bible s’imbibait du contenu et le transmettait au cerveau. Il sautait littéralement de joie quand il trouvait seul, sans l’appui de la comparaison ni de la logique, où se logeait la faute.

 

C’est dans Internet qu’il trouva le plus de défauts : des signes de ponctuations oubliés ou mal placés (trait d’union absent à « ce désappointement-là »); des majuscules où il n’en faut pas (Madame) ou les mêmes omises quand elles sont nécessaires ; orchidées avec un y mais paroxysme avec un i ; un s à Gilberte pour signifier qu’elles sont plusieurs ou à George, prénom de l’écrivain anglais Eliot, le nom du même doté d’un ou de deux t ; le verbe au singulier quand le sujet est pluriel (« ma paresse et ma lutte ») ; phénomène écrit phênomène ; leçon de danses ; absence une fois sur deux de l’accent du début de Élysées dans Champs-Élysées ; sweaters écrit Swetters ; La Bruyère en un seul mot ; Bergotte devenu Bergoe ; le Grand-Hôtel de Balbec transformé parfois en grand hôtel sans majuscules ni trait d’union ; un enfant tette au lieu de tète ; panoche pour panache ; flottassent avec un seul t ; « qui enlaidit de tant de raideur » où le dernier mot est remplacé par laideur faisant accroire que l’auteur peut proposer une tournure aussi pléonastique ; mâles ou femelles se rendaient au Casino, les unes pour le bal, les autres bifurquant vers le baccarat [cristal confondu avec le jeu de baccara] ; L’investi dépiste les investis (quand il faut lire inverti) ; Monomopata de Lafontaine pour Monomotapa de La Fontaine ; Chesca pour Chelsea ; Pontaven pour Pont-Aven ; les Néréides privées de leur majuscule ; en train de remplacé par en trahi de (!) ; nattaient pour flattaient ; les rayons N au lieu de X ; tu ne lui dis pas un moi au lieu de pas un mot ; dignus es intrare au lieu de dignus est intrare (ignare !) ; fortissime pour fortissimo ; « Mais avec Albertine il n’y avait pas que cela » remplacé par « Mais avec Albertine il n’y avait que cela » ; Clémenceau pour Clemenceau ; Pétersbourg pour Petersbourg ; Mlle Verdurin pour Mme Verdurin ; toi pour loi ; volter pour voltiger ; félinité pour fatuité ; Baron de Talleyrand pour Boson de Talleyrand ; pélerins pour pèlerins ; puisant la force pour faisant la farce ; décimer pour décrire ; acceptation pour acception ; en chasser pour enchâsser ; péripétie pour prophétie…

 

La Pléiade n’était pas non sans reproches : Flaubert, finis-je par dire, mais le signe d’assentiment que fit la tête du prince, étouffa le son de ma réponse (la 3e virgule en trop) ; Une espace en trop dans : « villa) , apercevant la mer »; L’antique inscription : PLVS VLTRA CAROL’S pour CAROLUS ; Leurs tableaux et leurs statures pour statues ; Péléponnèse au lieu de Péloponnèse ; Et patatipatali et patatatipatala au lieu de Et patatipatali et patatapatala ; Gœthe au lieu de Goethe ; Je regardais l’admirable ciel incarnat et violet sur lequel se détachent ces hautes cheminées incrustées, dont la forme évasée et le rouge épanouissement de tulipes fait penser à tant de Venises de Whistler (N’est-ce pas «font» au lieu de «fait» ?) ; Jupien lui-même, mettant pour protéger leur réputation ou éviter des concurrences affirmât (mettant au lieu de mentant)...

 

Fabrice s’était régalé avec les désaccords entre les versions : « Fous-moi un rancart (internet)/rencart (la Pléiade) ». Les deux orthographes, a ou e, conclut-il, sont valables mais il fallait écrire rancard car, avec un t, le mot signifie rebut.

« Il est dans les tranchées, ils sont à vingt-cinq mètres des Boches ! » (la Pléiade); « Il est dans les tranchées, ils sont à 30 mètres des Boches ! » (Internet); « Voilà le 7 qui sonne encore. Ils disent qu’ils sont malades. Malades je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. A-t-on mis une paire de draps au 22 ? Bon, voilà le 7 qui sonne, cours-y voir. » (la Pléiade); «Voilà le 7 qui sonne. Ils disent qu’ils sont malades. Malades je t’en fiche, c’est des gens à prendre de la coco, ils ont l’air à moitié piqués, il faut les foutre dehors. A-t-on mis une paire de draps au 22 ? Bon, voilà le 7 qui sonne encore, cours-y voir.» (Internet, plus cohérent).

Internet parle du jeune marquis de Beausergent vu dans la loge de Mme de Cambremer, alors sous-lieutenant, le jour où Mme de Guermantes était dans la baignoire de sa cousine ; la Pléiade évoque le jeune comte de (suivi d’un blanc);

Internet : Mis à part le fait que sa taille avait diminué (ce qui lui donnait l’air par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois)… La Pléiade : Si sa taille n’avait pas diminué (ce qui lui donnait l’air par sa tête située à une bien moindre hauteur qu’elle n’était autrefois)… La Pléiade n’est pas logique.

Comme l’apparition de certains arbres nains, ou de baobabs géants nous avertit du changement de latitude (Internet), de méridien (la Pléiade).

La Pléiade : Les femmes n’y sont pas admises, mais les maris en rentrant disent à la leur : « J’ai fait un dîner intéressant. » Internet : Les femmes n’y sont pas admises, mais les maris en rentrent disant à la leur : « J’ai fait un dîner intéressant ». Nuance !

Le désaccord peut se montrer hallucinant. Ainsi, pour internet : tout cela attaché à la sensation du large comme les ailes des roues à auges…; et pour la Pléiade : tout cela attaché à la sensation du linge comme les mille ailes des anges…

 

Et puis, réjouissance suprême, il y avait les fautes de l’auteur lui-même. Toujours sensible aux détails au détriment du global, Fabrice remarqua d’emblée que Proust confond allègrement « extrêmement » (soixante et onze occurrences) et « excessivement » (vingt-quatre occurrences) alors qu’il souligne que l’usage de « parfaitement » pour « tout à fait » indique un « degré de civilisation et de culture » ; qu’il utilise « décade » pour « décennie » ; qu’il ne choisit pas entre « une » après-midi et « un » après-midi, ni entre chapeau « haute forme » et « haut de forme » ; qu’il écrit le fautif « courbaturé » (au lieu du juste « courbatu »); qu’il invente des « combats titaniques » quand s’impose « titanesques » ; que les pléonasmes ne l’épargnent pas : petit opuscule; petit îlot; petite statuette (quatre fois) ; petite sonatine ; enfin, pour finir, conclut le duc ; petites ruelles ; petit raidillon (dans la bouche de Gilberte ; le Héros parle du raidillon tout court) ; qu’il ne recule pas devant le familier et fautif « nièce à » au lieu de « nièce de »; qu’il est distrait dans le genre du mot amour (masculin au singulier et féminin au pluriel) : Et cela est vrai des amours les plus effectifs (mais plus loin 🙂 ses successives amours ; Pensant à mes amours pour d’autres femmes, je me disais qu’elle les aurait compris, partagés.

 

Fabrice s’étonna de répétitions maladroites de mots dans des acceptions différentes au sein d’une même phrase : « C’était surtout un homme qui au fond n’aimait vraiment que certaines images et (comme une miniature au fond d’un coffret) »… ; «tant ce qu’on appelle se rappeler un être »; « un être séparé de nous mais qui, resté individuel, nous connaît et nous reste relié par une indissoluble harmonie » ; « Le renvoi du cocher fut cause que Morel causa un peu avec moi » ; « Oh ! ces enfants, dit-il, d’une voix aiguë, mièvre et cadencée, il faut tout leur apprendre, ils sont innocents comme l’enfant qui vient de naître » ; « Ces remous qui, à la suite d’une émotion, émeuvent l’âme » ; « Il fallait à tout prix empêcher qu’au Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire la connaissance de cette inconnue » ; « On a vu, le soir où j’allai le voir » ; « J’ai vu un homme, assez mal vu à cause de ce goût » ; « Les plus malins, à peine la tâche finie, tâchent de subrepticement regarder » ; « Oui, à cette œuvre, cette idée du Temps que je venais de former disait qu’il était temps de me mettre » ; « Mme Molé, à qui on tâchait de faire entendre en parlant assez fort qu’on parlait d’elle, tout en s’efforçant de lui montrer par des baissements de voix, qu’on n’aurait pas voulu être entendu d’elle » ; « Ce sera matière à cours pour les Brichot de l’avenir; la frivolité d’une époque, quand dix siècles ont passé sur elle, est matière de la plus grave érudition surtout si elle a été conservée intacte par une éruption volcanique ou des matières analogues à la lave projetées par bombardement » ; « Il comprenait que j’avais vu frapper le baron. Il resta un moment silencieux, puis tout d’un coup avec le joli esprit qui m’avait si souvent frappé chez cet homme » ; « Elles étaient fort mal pavées à ce moment-là, mais dès le moment où j’y entrai »… ; « Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est méchant » ; « Même chez une même personne » ; « Ils avaient quatre à quatre revêtu des vêtements plus élégants » ; « faisant preuve à la fois de cette même crédulité d’homme du Faubourg qui dit : « On dit beaucoup » ; « Avant de dire pourquoi les paroles qu’il me dit me rendirent si malheureux » ; « une diversion qui force l’adversaire à maintenir ses forces sur le front »…

 

Des répétitions d’un autre genre, Proust en commet en racontant deux fois une même histoire — gaga Marcel ? — de la danseuse qui attend son peintre (évoquée deux fois en quelques lignes) à l’histoire du fou qui se prend pour le Christ (racontée deux fois, dans La Prisonnière et dans La Fugitive) en passant par Auguste, Horace et Virgile (cités deux fois dans la même phrase), les membres amputés (deux fois en quelques pages) l’épisode de la «pissotière» (narré dans La Prisonnière et Le Temps retrouvé) et quelques autres.

(À suivre)

 

 


CATEGORIES : Feuilleton/ AUTHOR : patricelouis

7 comments to “Le fou de Proust — Sixième épisode”

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  1. Et il y a les répétitions d’un personnage à l’autre… Dans « du côté de Guermantes », lors de la scène où Charlus (à l’homosexualité non encore découverte) engueule le Narrateur qui répond en piétinant le chapeau du baron, Charlus indique qu’il préfère « un ouvrier intelligent à un bourgeois ». Cette opinion aura un « répons », sera reprise par le Narrateur lui-même, en oubliant de citer l’original…

    A lire l’ahurissante histoire de Fabrice Pelletier, je me demande tout de même si Proust n’est pas aussi dangereux que l’alcool. Ne conviendrait-il pas de le consommer avec quelque modération ?

    • Donnez-moi, s’il vous plaît, des précisions sur la reprise par le Héros.
      Quant à l’attitude de Fabrice, je présume qu’il doit considérer qu’une œuvre démesurée ne peut susciter qu’une admiration immodérée.

  2. eh bien, voici le passage en question dans le discours de Charlus au Narrateur, dans « le côté de Guermantes » :
    Charlus : « Moi, à votre place, et même dans la mienne, je l’aurais fait. (lui écrire, ndlr) J’aime mieux à cause de cela la mienne que la vôtre, je dis à cause de cela, parce que je crois que toutes les places sont égales, et j’ai plus de sympathie pour un intelligent ouvrier que pour bien des ducs. »

    Et voici ce que dit le Narrateur plus tard, dans Sodome et Gomorrhe :

    Le Narrateur : « je n’avais jamais fait de différence entre les ouvriers, les bourgeois et les grands seigneurs, et j’aurais pris indifféremment les uns et les autres pour amis. Avec une certaine préférence pour les ouvriers (…) ».

    « toutes les places sont égales », « je n’avais jamais fait de différence »

    « plus de sympathie pour un intelligent ouvrier », « une certaine préférence pour les ouvriers »

    Je vois dans ces extraits comme une résonance de l’un à l’autre, et ce n’est certes pas la seule dans tout le livre !

    N’avez-vous pas une petite piste à me fournir, pour assouvir ma curiosité sur ce « Café Anglais » à propos duquel il paraît incongru au Narrateur que Françoise le prisse pour modèle de « bonne cuisine bourgeoise », sans qu’on nous fournisse l’explication. (ce qui veut dire qu’elle paraissait superflue du temps de Proust – le Café Anglais devait donc être aussi connu en ce temps-là, et évoquer de choses précises que le Fouquet’s pour la France sarkozyste… )

  3. Bel écho en effet.

    Je n’en sais pas plus sur le Café Anglais depuis ma première réponse, mais je suis allé voir, à tout ha sur wikipédia et… bingo :

    Le Café Anglais est un restaurant parisien qui était situé à l’angle du boulevard des Italiens (à la hauteur du no 13) et de la rue de Marivaux.
    À son ouverture, le Café Anglais était un restaurant fréquenté principalement par des cochers et des domestiques. Par après, des acteurs et actrices populaires y eurent également leurs habitudes. Il a été ouvert en 1802 par François Georges Delaunay (1768-1849), natif de Saint-Pierre-sur-Dives (Normandie), qui lui a donné ce nom en l’honneur du traité de paix d’Amiens signé cette année-là avec l’Angleterre. On y déjeunait « à la fourchette », on y mangeait à la carte, on y commandait les meilleurs vin de Bordeaux et de Bourgogne et l’« eau divine » de Saint-Pierre-sur-Dives ; on y dégustait le potage à la Cameroni. François Georges Delaunay y reste jusqu’en 1817. Son successeur Pierre Chevreuil, propriétaire de l’immeuble et ami, le dirige ensuite jusqu’en 1827, date à laquelle Piette Louis Prosper Delaunay, fils de François Georges Delaunay le dirige à son tour. Les Delaunay quittent définitivement le Café Anglais en 1836.
    Alexandre Delhomme, d’origine bordelaise, devient propriétaire du Café Anglais en 1855 en l’achetant à un ancien notaire, Monsieur Lourdin, successeur lui-même de Monsieur Talabasse qui avait été le collaborateur de Borel [Qui ?]. Tout y sent la grande tradition du restaurant Rocher de Cancale. Alexandre Delhomme s’adjoint les services du chef Adolphe Dugléré1 qui en fit un des meilleurs restaurants de Paris. À la fin du Second Empire, il était le plus snob de tous les cafés et le plus couru dans toute l’Europe. Bien que sa façade fut austère, l’intérieur était particulièrement décoré : boiseries d’acajou et de noyer, miroirs clinquants patinés à la feuille d’or, etc. Ses salons particuliers accueillaient une clientèle aisée accompagnée de « cocottes ». On comptait 22 salons et cabinets particuliers, dont le « Grand 16 » qui vit défiler les plus hautes personnalités parisiennes et étrangères. Adolphe Dugléré y créa le potage Germiny, doublement capitaliste : puisqu’à l’oseille, et dédié au comte Germiny, gouverneur de la Banque de France. Et c’est pour une de ces fameuses courtisanes du Second Empire, Anna Deslions, que Dugléré a créé les « pommes Anna ». C’est lui aussi qui a composé le menu du célèbre dîner dit des « Trois Empereurs » qui réunit le tsar Alexandre II, le tsarévitch Alexandre, le roi de Prusse Guillaume Ier et Bismarck, lors de l’exposition universelle de 1867 à Paris2.
    Le restaurant disparut en 19133. Il a été remplacé par un immeuble de style Art nouveau.

    Dans la fiction

    Honoré de Balzac fait référence au Café Anglais dans Le Père Goriot (Delphine de Nucingen y dîne avec Eugène de Rastignac) et dans Illusions perdues (Lucien de Rubempré y rencontre Rastignac et Henri de Marsay4).
    Dans L’Éducation sentimentale, Flaubert met en scène un grand déjeuner entre Frédéric et Rosanette au Café Anglais.
    Raymond Queneau utilise le Café Anglais comme lieu d’action de son roman Le Vol d’Icare , où LN initie le personnage d’Icare aux mondanités parisiennes autour d’un bruyant plat d’huîtres d’Ostende.
    Babette, le personnage éponyme du roman de Karen Blixen, Le Dîner de Babette, est une cuisinière renommée du Café Anglais qui se réfugie au Danemark pour fuir la répression de la Commune de Paris en 1871.
    Dans le roman de Marcel Proust, À l’ombre des jeunes filles en fleurs Françoise, la cuisinière de la famille du narrateur, le cite comme l’exemple du restaurant pratiquant une cuisine traditionnelle et excellente.

    Écrivains ayant fréquenté le Café Anglais[modifier | modifier le code]
    Stendhal : « Trois soupers par semaine au Café Anglais et je suis au courant de ce qui se dit à Paris. ».
    Alfred de Musset, Alexandre Dumas et Eugène Sue étaient des habitués.

    Notes et références

    ↑ Google Books – Paris-guide : par les principaux écrivains et artistes de France : Partie 2 – Page 1.549, 1867
    ↑ Dîner des Trois Empereurs
    ↑ Café historique, le Café Anglais & Texte de Balzac
    ↑ Bihl-Willette, 1997, p. 95

  4. Ah, merci, voici ma lanterne toute éclairée (ce n’est pas une allusion à la pauvre Valérie T. !)

    • Il m’a fallu attendre aujourd’hui — après pourtant bien des commentaires de vous — pour remarquer que votre nom finit comme commence le titre de ce blog !
      Et comme tout aboutit chez notre ami Marcel (en tous cas, si tel est notre désir), j’ai immanquablement pensé à cet échange entre la duchesse de Guermantes et Swann sur le nom des Cambremer, dans Du côté de chez Swann :
      Elle : Il finit juste à temps, mais il finit mal !
      Lui : Il ne commence pas mieux.
      Bonne journée…

  5. … Du coup, si vous le permettiez, vous pourriez peut-être m’expliquer des trucs… Par exemple, dans Sodome et Gomorrhe, pourqoi nos « 400 coups » ne sont-ils plus que « 119 » ???

    Voici le passage :

    « Les femmes complètement nulles étaient attirées vers Odette par une raison contraire ; apprenant qu’elle allait au concert Colonne et se déclarait wagnérienne, elles en concluaient que ce devait être une « farceuse » et elles étaient fort allumées par l’idée de la connaître. Mais, peu assurées dans leur propre situation, elle craignaient de se compromettre en public en ayant l’air liées avec Odette, et, si dans un concert de charité elles apercevaient Mme Swann, elles détournaient la tête, jugeant impossible de saluer, sous les yeux de Mme de Rochechouart, une femme qui était bien capable d’être allée à Bayreuth – ce qui voulait dire faire les cent dix-neuf coups. »

    Et merci encore pour le Café Anglais : on comprend mieux le passage, parce qu’il est donc savoureux -et logique à la fois- que Françoise tienne cet établissement fréquenté par les cocottes, pour le représentant de la « bonne vieille cuisine bourgeoise ». Et comme j’ai adoré le film « le festin de Babette », authentique ode au vrai épicurisme, à l’hédonisme heureux (et que j’aime beaucoup Blixen), le lien qui part du Café Anglais pour arriver au Jutland, et que je n’avais pas repéré, me ravit absolument !

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