Fiche — Médecin de la Berma, le (Paris)

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Médecin de la Berma, le [VII]

Médecin français

 

Personnage fictif.

 

Il a son cabinet Paris.

Il est amoureux de la fille de sa cliente.

 

 

Secrètement amoureux de la fille de la cantatrice, il lui obéit quand elle affirme que monter sur scène ne présente pas de danger pour sa mère malade. Il présente bien des objections mais se laisse ensuite convaincre pour faire plaisir à celle qu’il aime. Sa résignation devant l’état incurable de la Berma est peut-être une autre explication de son attitude bête. De plus, il bénéficie d’une loge, offerte par la fille et le gendre de l’artiste. Quittant son cabinet, il va au spectacle et peut ainsi l’admirer alors qu’elle était à l’article de la mort la veille.

Plus tard, des tournées seront imposées à la Berma, imposant au médecin l’administration de morphine qui ne peut qu’abîmer encore plus ses reins et la faire mourir.

 

 

*La fille de la Berma, qui n’était cependant pas positivement cruelle et était aimée en secret par le médecin qui soignait sa mère, s’était laissée persuader que ces représentations de Phèdre n’étaient pas bien dangereuses pour la malade. Elle avait en quelque sorte forcé le médecin à le lui dire, n’ayant retenu que cela de ce qu’il lui avait répondu, et parmi des objections dont elle ne tenait pas compte; en effet, le médecin avait dit ne pas voir grand inconvénient aux représentations de la Berma. Il l’avait dit parce qu’il sentait qu’il ferait ainsi plaisir à la jeune femme qu’il aimait, peut-être aussi par ignorance, parce qu’aussi il savait de toutes façons la maladie inguérissable, et qu’on se résigne volontiers à abréger le martyre des malades quand ce qui est destiné à l’abréger nous profite à nous-même, peut-être aussi par la bête conception que cela faisait plaisir à la Berma et devait donc lui faire du bien, bête conception qui lui parut justifiée quand ayant reçu une loge des enfants de la Berma et ayant pour cela lâché tous ses malades, il l’avait trouvée aussi extraordinaire de vie sur la scène qu’elle semblait moribonde à la ville. Et en effet nos habitudes nous permettent dans une large mesure, permettent même à nos organismes, de s’accommoder d’une existence qui semblerait au premier abord ne pas être possible. Qui n’a vu un vieux maître de manège cardiaque faire toutes les acrobaties auxquelles on n’aurait pu croire que son cœur résisterait une minute ? La Berma n’était pas une moins vieille habituée de la scène aux exigences de laquelle ses organes étaient si parfaitement adaptés, qu’elle pouvait donner, en se dépensant avec une prudence indiscernable pour le public l’illusion d’une bonne santé troublée seulement par un mal purement nerveux et imaginaire. Après la scène de la déclaration à Hippolyte, la Berma avait beau sentir l’épouvantable nuit qu’elle allait passer, ses admirateurs l’applaudissaient à toute force, la déclarant plus belle que jamais. Elle rentrait dans d’horribles souffrances mais heureuse d’apporter à sa fille les billets bleus, que par une gaminerie de vieille enfant de la balle elle avait l’habitude de serrer dans ses bas, d’où elle les sortait avec fierté, espérant un sourire, un baiser. Malheureusement, ces billets ne faisaient que permettre au gendre et à la fille de nouveaux embellissements de leur hôtel contigu à celui de leur mère, d’où d’incessants coups de marteau qui interrompaient le sommeil dont la grande tragédienne aurait eu tant besoin. Selon les variations de la mode, et pour se conformer au goût de M. de X… ou de Y…, qu’ils espéraient recevoir, ils modifiaient chaque pièce. Et la Berma, sentant que le sommeil qui seul aurait calmé sa souffrance, s’était enfui, se résignait à ne pas se rendormir, non sans un secret mépris pour ces élégances qui avançaient sa mort, rendaient atroces ses derniers jours. C’est sans doute un peu à cause de cela qu’elle les méprisait, vengeance naturelle contre ce qui nous fait mal et que nous sommes impuissants à empêcher. Mais c’est aussi parce qu’ayant conscience du génie qui était en elle, ayant appris dès son plus jeune âge l’insignifiante de tous ces décrets de la mode, elle était quant à elle restée fidèle à la tradition qu’elle avait toujours respectée, dont elle était l’incarnation, qui lui faisait juger les choses et les gens comme trente ans auparavant, et par exemple juger Rachel non comme l’actrice à la mode qu’elle était devenue, mais comme la petite grue qu’elle avait connue. La Berma n’était pas du reste meilleure que sa fille, c’est en elle que sa fille avait puisé, par l’hérédité et par la contagion de l’exemple, qu’une admiration trop naturelle rendait plus efficace, son égoïsme, son impitoyable raillerie, son inconsciente cruauté. Seulement, tout cela la Berma l’avait immolé à sa fille et s’en était ainsi délivrée. D’ailleurs, la fille de la Berma n’eût-elle pas eu sans cesse des ouvriers chez elle, qu’elle eût fatigué sa mère, comme les forces attractives féroces et légères de la jeunesse fatiguent la vieillesse, la maladie qui se surmènent à vouloir les suivre. Tous les jours c’était un déjeuner nouveau et on eût trouvé la Berma égoïste d’en priver sa fille, même de ne pas assister au déjeuner où on comptait pour attirer bien difficilement quelques relations récentes et qui se faisaient tirer l’oreille, sur la présence prestigieuse de la mère illustre. On la «promettait» à ces mêmes relations, pour une fête au dehors, afin de leur faire «une politesse». Et la pauvre mère, gravement occupée dans son tête-à-tête avec la mort installée en elle, était obligée de se lever de bonne heure, de sortir. Bien plus, comme à la même époque Réjane, dans tout l’éblouissement de son talent, donna à l’étranger des représentations qui eurent un succès énorme, le gendre trouva que la Berma ne devait pas se laisser éclipser, voulut que la famille ramassât la même profusion de gloire et força la Berma à des tournées où on était obligé de la piquer à la morphine, ce qui pouvait la faire mourir à cause de l’état de ses reins. (VII, 216-217)

 

 

 


CATEGORIES : Médecin, Personnage fictif, Roturier/ière/ AUTHOR : patricelouis

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