Fiche — Faffenheim-Munsterburg-Weinigen, prince (Paris)

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Faffenheim-Munsterburg-Weinigen, prince [III, IV]

Aristocrate étranger

 

Personnage fictif.

 

Allemand.

 

Premier ministre, ministre des Affaires étrangères.

Prince du Saint-Empire, écuyer de Franconie, rhingrave [comte du Rhin], électeur palatin, chevalier teutonique.

 

Aussi appelé « prince von ».

 

Dreyfusard.

 

 

Sa femme est à la tête de la coterie la plus fermée de Berlin et organise des dîners à Paris.

Il est petit, rouge et ventru.

À propos de son nom à rallonge, le Héros use d’un oxymore : les lourdes « délicatesses » germaniques.

Il est surnommé prince Von, formule qu’il utilise lui-même au bas de courriers.

Il a un fort accent allemand. Il prononce : « Ponchour », « Matame », « arshéologue », « pêtes », « praves », « payssans ».

Une ambition : être élu membre correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques. Il est convaincu que M. de Norpois tient la clé de son élection. Les deux hommes se sont connus en Russie, où ils étaient tous deux ambassadeurs. Ils échangent aussi dans des stations thermales. Pour arriver à ses fins, l’Allemand choie le Français.: d’abord, il le cite dans des articles de politique étrangère, lui fait obtenir des décorations russes et le cordon de Saint-André. Face à l’insistance du prince, M. de Norpois se montre ingrat. Le prince comprend qu’il a fait fausse route avec ses interventions.

Tombé malade, il s’inquiète l’hiver suivant de mourir sans être entré à l’Institut. Il écrit une étude dans la Revue des Deux Mondes où il flatte l’ancien ambassadeur. Pas plus d’avancée : cette deuxième clé ne fonctionne pas davantage.

Le soir même, à l’Opéra, il livre une requête, offre et non plus demande : que Mme de Villeparisis, maîtresse de M. de Norpois, daigne aller aux dîners que son épouse — qui l’admire tant — va donner notamment pour le couple royal anglais et passe des vacances à Beaulieu chez la grande-duchesse Jean [du Luxembourg] — qui l’admire tout autant. La serrure cède, le diplomate promet d’intervenir pour l’Académie et fait inviter le prince à la matinée de Mme de Villeparisis.

Annoncé, l’hôtesse l’envoie chercher par M. de Norpois. Elle se ravise en demandant si elle doit lui montrer une miniature représentant l’impératrice Charlotte. L’ancien ambassadeur répond que l’Allemand en sera ravi.

Mme de Marsantes le sait très bien pensant et affirme qu’il est l’antisémitisme personnifié.

La marquise rappelle à Norpois qu’il a quelque chose à lui dire à propos de l’Académie.

Mme de Marsantes et M. de Norpois lui présentent, l’une puis l’autre, le Héros.

Il complimente son hôtesse sur les aquarelles qu’elle peint. Elle lui explique qu’elle doit ses notions florales à un de ses compatriotes, M. de Schlegel.

Charlus le quitte brusquement pour aller parler au Héros. Juste après (bizarrerie de l’auteur), Mme de Villeparisis invite le Héros à partir sans Charlus qui discute avec le prince.

Il roule en Charron (il a cinq modèles de cette automobile).

Il possède un hôtel à Paris et un à Londres.

Il loue une loge l’Opéra, où il va le lundi, et une au Théâtre-Français, où il va le mardi.

À la soirée de la princesse de Guermantes, le duc de Guermantes affirme être parfaitement indifférent à ce qu’il soit dreyfusard, puisqu’il est étranger. Au passage, il indique être invité à dîner chez lui le lundi à venir.

 

 

Inspiration :

*Charles Ephrussi (1849-1905).

 

 

*[À la matinée de Mme de Villeparisis] On vint annoncer que le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen faisait dire à M. de Norpois qu’il était là.

— Allez le chercher, Monsieur, dit Mme de Villeparisis à l’ancien ambassadeur qui se porta au-devant du premier ministre allemand.

Mais la marquise le rappela :

— Attendez, Monsieur; faudra-t-il que je lui montre la miniature de l’Impératrice Charlotte ?

— Ah! je crois qu’il sera ravi, dit l’Ambassadeur d’un ton pénétré et comme s’il enviait ce fortuné ministre de la faveur qui l’attendait.

— Ah! je sais qu’il est très bien pensant, dit Mme de Marsantes, et c’est si rare parmi les étrangers. Mais je suis renseignée. C’est l’antisémitisme en personne.

Le nom du prince gardait, dans la franchise avec, laquelle ses premières syllabes étaient — comme on dit en musique — attaquées, et dans la bégayante répétition qui les scandait, l’élan, la naïveté maniérée, les lourdes «délicatesses» germaniques projetées comme des branchages verdâtres sur le «Heim» d’émail bleu sombre qui déployait la mysticité d’un vitrail rhénan, derrière les dorures pâles et finement ciselées du XVIIIe siècle allemand. Ce nom contenait, parmi les noms divers dont il était formé, celui d’une petite ville d’eaux allemande, où tout enfant j’avais été avec ma grand’mère, au pied d’une montagne honorée par les promenades de Goethe, et des vignobles de laquelle nous buvions au Kurhof les crus illustres à l’appellation composée et retentissante comme les épithètes qu’Homère donne à ses héros. Aussi à peine eus-je entendu prononcer le nom du prince, qu’avant de m’être rappelé la station thermale il me parut diminuer, s’imprégner d’humanité, trouver assez grande pour lui une petite place dans ma mémoire, à laquelle il adhéra, familier, terre à terre, pittoresque, savoureux, léger, avec quelque chose d’autorisé, de prescrit. Bien plus, M. de Guermantes, en expliquant qui était le prince, cita plusieurs de ses titres, et je reconnus le nom d’un village traversé par la rivière où chaque soir, la cure finie, j’allais en barque, à travers les moustiques; et celui d’une forêt assez éloignée pour que le médecin ne m’eût pas permis d’y aller en promenade. Et en effet, il était compréhensible que la suzeraineté du seigneur s’étendît aux lieux circonvoisins et associât à nouveau dans l’énumération de ses titres les noms qu’on pouvait lire à côté les uns des autres sur une carte. Ainsi, sous la visière du prince du Saint-Empire et de l’écuyer de Franconie, ce fut le visage d’une terre aimée où s’étaient souvent arrêtés pour moi les rayons du soleil de six heures que je vis, du moins avant que le prince, rhingrave et électeur palatin, fût entré. Car j’appris en quelques instants que les revenus qu’il tirait de la forêt et de la rivière peuplées de gnomes et d’ondines, de la montagne enchantée où s’élève le vieux Burg qui garde le souvenir de Luther et de Louis le Germanique, il en usait pour avoir cinq automobiles Charron, un hôtel à Paris et un à Londres, une loge le lundi à l’Opéra et une aux «mardis» des «Français». Il ne me semblait pas — et il ne semblait pas lui-même le croire — qu’il différât des hommes de même fortune et de même âge qui avaient une moins poétique origine. Il avait leur culture, leur idéal, se réjouissant de son rang mais seulement à cause des avantages qu’il lui conférait, et n’avait plus qu’une ambition dans la vie, celle d’être élu membre correspondant de l’Académie des Sciences morales et politiques, raison pour laquelle il était venu chez Mme de Villeparisis. Si lui, dont la femme était à la tête de la coterie la plus fermée de Berlin, avait sollicité d’être présenté chez la marquise, ce n’était pas qu’il en eût éprouvé d’abord le désir. Rongé depuis des années par cette ambition d’entrer à l’Institut, il n’avait malheureusement jamais pu voir monter au-dessus de cinq le nombre des Académiciens qui semblaient prêts à voter pour lui. Il savait que M. de Norpois disposait à lui seul d’au moins une dizaine de voix auxquelles il était capable, grâce à d’habiles transactions, d’en ajouter d’autres. Aussi le prince, qui l’avait connu en Russie quand ils y étaient tous deux ambassadeurs, était-il allé le voir et avait-il fait tout ce qu’il avait pu pour se le concilier. Mais il avait eu beau multiplier les amabilités, faire avoir au marquis des décorations russes, le citer dans des articles de politique étrangère, il avait eu devant lui un ingrat, un homme pour qui toutes ces prévenances avaient l’air de ne pas compter, qui n’avait pas fait avancer sa candidature d’un pas, ne lui avait même pas promis sa voix! Sans doute M. de Norpois le recevait avec une extrême politesse, même ne voulait pas qu’il se dérangeât et «prît la peine de venir jusqu’à sa porte», se rendait lui-même à l’hôtel du prince et, quand le chevalier teutonique avait lancé : «Je voudrais bien être votre collègue», répondait d’un ton pénétré : «Ah! je serais très heureux!» Et sans doute un naïf, un docteur Cottard, se fût dit : «Voyons, il est là chez moi, c’est lui qui a tenu à venir parce qu’il me considère comme un personnage plus important que lui, il me dit qu’il serait heureux que je sois de l’Académie, les mots ont tout de même un sens, que diable! sans doute s’il ne me propose pas de voter pour moi, c’est qu’il n’y pense pas. Il parle trop de mon grand pouvoir, il doit croire que les alouettes me tombent toutes rôties, que j’ai autant de voix que j’en veux, et c’est pour cela qu’il ne m’offre pas la sienne, mais je n’ai qu’à le mettre au pied du mur, là, entre nous deux, et à lui dire : Eh bien! votez pour moi, et il sera obligé de le faire.» Mais le prince de Faffenheim n’était pas un naïf; il était ce que le docteur Cottard eût appelé «un fin diplomate» et il savait que M. de Norpois n’en était pas un moins fin, ni un homme qui ne se fût pas avisé de lui-même qu’il pourrait être agréable à un candidat en votant pour lui. Le prince, dans ses ambassades et comme ministre des Affaires Étrangères, avait tenu, pour son pays au lieu que ce fût comme maintenant pour lui-même, de ces conversations où on sait d’avance jusqu’où on veut aller et ce qu’on ne vous fera pas dire. Il n’ignorait pas que dans le langage diplomatique causer signifie offrir. Et c’est pour cela qu’il avait fait avoir à M. de Norpois le cordon de Saint-André. Mais s’il eût dû rendre compte à son gouvernement de l’entretien qu’il avait eu après cela avec M. de Norpois, il eût pu énoncer dans sa dépêche : «J’ai compris que j’avais fait fausse route.» Car dès qu’il avait recommencé à parler Institut, M. de Norpois lui avait redit :

— J’aimerais cela beaucoup, beaucoup pour mes collègues. Ils doivent, je pense, se sentir vraiment honorés que vous ayez pensé à eux. C’est une candidature tout à fait intéressante, un peu en dehors de nos habitudes. Vous savez, l’Académie est très routinière, elle s’effraye de tout ce qui rend un son un peu nouveau. Personnellement je l’en blâme. Que de fois il m’est arrivé de le laisser entendre à mes collègues. Je ne sais même pas, Dieu me pardonne, si le mot d’encroûtés n’est pas sorti une fois de mes lèvres, avait-il ajouté avec un sourire scandalisé, à mi-voix, presque a parte, comme dans un effet de théâtre et en jetant sur le prince un coup d’œil rapide et oblique de son œil bleu, comme un vieil acteur qui veut juger de son effet. Vous comprenez, prince, que je ne voudrais pas laisser une personnalité aussi éminente que la vôtre s’embarquer dans une partie perdue d’avance. Tant que les idées de mes collègues resteront aussi arriérées, j’estime que la sagesse est de s’abstenir. Croyez bien d’ailleurs que si je voyais jamais un esprit un peu plus nouveau, un peu plus vivant, se dessiner dans ce collège qui tend à devenir une nécropole, si j’escomptais une chance possible pour vous, je serais le premier à vous en avertir.

«Le cordon de Saint-André est une erreur, pensa le prince; les négociations n’ont pas fait un pas; ce n’est pas cela qu’il voulait. Je n’ai pas mis la main sur la bonne clef.»

C’était un genre de raisonnement dont M. de Norpois, formé à la même école que le prince, eût été capable. On peut railler la pédantesque niaiserie avec laquelle les diplomates à la Norpois s’extasient devant une parole officielle à peu près insignifiante. Mais leur enfantillage a sa contrepartie : les diplomates savent que, dans la balance qui assure cet équilibre, européen ou autre, qu’on appelle la paix, les bons sentiments, les beaux discours, les supplications pèsent fort peu; et que le poids lourd, le vrai, les déterminations, consiste en autre chose, en la possibilité que l’adversaire a, s’il est assez fort, ou n’a pas, de contenter, par moyen d’échange, un désir. Cet ordre de vérités, qu’une personne entièrement désintéressée comme ma grand’mère, par exemple, n’eût pas compris, M. de Norpois, le prince von *** avaient souvent été aux prises avec lui. Chargé d’affaires dans les pays avec lesquels nous avions été à deux doigts d’avoir la guerre, M. de Norpois, anxieux de la tournure que les événements allaient prendre, savait très bien que ce n’était pas par le mot «Paix», ou par le mot «Guerre», qu’ils lui seraient signifiés, mais par un autre, banal en apparence, terrible ou béni, et que le diplomate, à l’aide de son chiffre, saurait immédiatement lire, et auquel, pour sauvegarder la dignité de la France, il répondrait par un autre mot tout aussi banal mais sous lequel le ministre de la nation ennemie verrait aussitôt : Guerre. Et même, selon une coutume ancienne, analogue à celle qui donnait au premier rapprochement de deux êtres promis l’un à l’autre la forme d’une entrevue fortuite à une représentation du théâtre du Gymnase, le dialogue où le destin dicterait le mot «Guerre» ou le mot «Paix» n’avait généralement pas eu lieu dans le cabinet du ministre, mais sur le banc d’un «Kurgarten» où le ministre et M. de Norpois allaient l’un et l’autre à des fontaines thermales boire à la source de petits verres d’une eau curative. Par une sorte de convention tacite, ils se rencontraient à l’heure de la cure, faisaient d’abord ensemble quelques pas d’une promenade que, sous son apparence bénigne, les deux interlocuteurs savaient aussi tragique qu’un ordre de mobilisation. Or, dans une affaire privée comme cette présentation à l’Institut, le prince avait usé du même système d’induction qu’il avait fait dans sa carrière, de la même méthode de lecture à travers les symboles superposés.

Et certes on ne peut prétendre que ma grand’mère et ses rares pareils eussent été seuls à ignorer ce genre de calculs. En partie la moyenne de l’humanité, exerçant des professions tracées d’avance, rejoint par son manque d’intuition l’ignorance que ma grand’mère devait à son haut désintéressement. Il faut souvent descendre jusqu’aux êtres entretenus, hommes ou femmes, pour avoir à chercher le mobile de l’action ou des paroles en apparence les plus innocentes dans l’intérêt, dans la nécessité de vivre. Quel homme ne sait que, quand une femme qu’il va payer lui dit : «Ne parlons pas d’argent», cette parole doit être comptée, ainsi qu’on dit en musique, comme «une mesure pour rien», et que si plus tard elle lui déclare : «Tu m’as fait trop de peine, tu m’as souvent caché la vérité, je suis à bout», il doit interpréter : «un autre protecteur lui offre davantage» ? Encore n’est-ce là que le langage d’une cocotte assez rapprochée des femmes du monde. Les apaches fournissent des exemples plus frappants. Mais M. de Norpois et le prince allemand, si les apaches leur étaient inconnus, avaient accoutumé de vivre sur le même plan que les nations, lesquelles sont aussi, malgré leur grandeur, des êtres d’égoïsme et de ruse, qu’on ne dompte que par la force, par la considération de leur intérêt, qui peut les pousser jusqu’au meurtre, un meurtre symbolique souvent lui aussi, la simple hésitation à se battre ou le refus de se battre pouvant signifier pour une nation : «périr». Mais comme tout cela n’est pas dit dans les Livres Jaunes et autres, le peuple est volontiers pacifiste; s’il est guerrier, c’est instinctivement, par haine, par rancune, non par les raisons qui ont décidé les chefs d’État avertis par les Norpois.

L’hiver suivant, le prince fut très malade, il guérit, mais son cœur resta irrémédiablement atteint. «Diable! se dit-il, il ne faudrait pas perdre de temps pour l’Institut car, si je suis trop long, je risque de mourir avant d’être nommé. Ce serait vraiment désagréable.»

Il fit sur la politique de ces vingt dernières années une étude pour la Revue des Deux Mondes et s’y exprima à plusieurs reprises dans les termes les plus flatteurs sur M. de Norpois. Celui-ci alla le voir et le remercia. Il ajouta qu’il ne savait comment exprimer sa gratitude. Le prince se dit, comme quelqu’un qui vient d’essayer d’une autre clef pour une serrure : «Ce n’est pas encore celle-ci», et se sentant un peu essoufflé en reconduisant M. de Norpois, pensa : «Sapristi, ces gaillards-là me laisseront crever avant de me faire entrer. Dépêchons.»

Le même soir, il rencontra M. de Norpois à l’Opéra :

— Mon cher ambassadeur, lui dit-il, vous me disiez ce matin que vous ne saviez pas comment me prouver votre reconnaissance; c’est fort exagéré, car vous ne m’en devez aucune, mais je vais avoir l’indélicatesse de vous prendre au mot.

M. de Norpois n’estimait pas moins le tact du prince que le prince le sien. Il comprit immédiatement que ce n’était pas une demande qu’allait lui faire le prince de Faffenheim, mais une offre, et avec une affabilité souriante il se mit en devoir de l’écouter.

— Voilà, vous allez me trouver très indiscret. Il y a deux personnes auxquelles je suis très attaché et tout à fait diversement comme vous allez, le comprendre, et qui se sont fixées depuis peu à Paris où elles comptent vivre désormais : ma femme et la grande-duchesse Jean. Elles vont donner quelques dîners, notamment en l’honneur du roi et de la reine d’Angleterre, et leur rêve aurait été de pouvoir offrir à leurs convives une personne pour laquelle, sans la connaître, elle éprouvent toutes deux une grande admiration. J’avoue que je ne savais comment faire pour contenter leur désir quand j’ai appris tout à l’heure, par le plus grand des hasards, que vous connaissiez cette personne; je sais qu’elle vit très retirée, ne veut voir que peu de monde, happy few; mais si vous me donniez votre appui, avec la bienveillance que vous me témoignez, je suis sûr qu’elle permettrait que vous me présentiez chez elle et que je lui transmette le désir de la grande-duchesse et de la princesse. Peut-être consentirait-elle à venir dîner avec la reine d’Angleterre et, qui sait, si nous ne l’ennuyons pas trop, passer les vacances de Pâques avec nous à Beaulieu chez la grande-duchesse Jean. Cette personne s’appelle la marquise de Villeparisis. J’avoue que l’espoir de devenir l’un des habitués d’un pareil bureau d’esprit me consolerait, me ferait envisager sans ennui de renoncer à me présenter à l’Institut. Chez elle aussi on tient commerce d’intelligence et de fines causeries.

Avec un sentiment de plaisir inexprimable le prince sentit que la serrure ne résistait pas et qu’enfin cette clef-là y entrait.

— Une telle option est bien inutile, mon cher prince, répondit M. de Norpois; rien ne s’accorde mieux avec l’Institut que le salon dont vous parlez et qui est une véritable pépinière d’académiciens. Je transmettrai votre requête à Mme la marquise de Villeparisis : elle en sera certainement flattée. Quant à aller dîner chez vous, elle sort très peu et ce sera peut-être plus difficile. Mais je vous présenterai et vous plaiderez vous-même votre cause. Il ne faut surtout pas renoncer à l’Académie; je déjeune précisément, de demain en quinze, pour aller ensuite avec lui à une séance importante, chez Leroy-Beaulieu sans lequel on ne peut faire une élection; j’avais déjà laissé tomber devant lui votre nom qu’il connaît, naturellement, à merveille. Il avait émis certaines objections. Mais il se trouve qu’il a besoin de l’appui de mon groupe pour l’élection prochaine, et j’ai l’intention de revenir à la charge; je lui dirai très franchement les liens tout à fait cordiaux qui nous unissent, je ne lui cacherai pas que, si vous vous présentiez, je demanderais à tous mes amis de voter pour vous (le prince eut un profond soupir de soulagement) et il sait que j’ai des amis. J’estime que, si je parvenais à m’assurer son concours, vos chances deviendraient fort sérieuses. Venez ce soir-là à six heures chez Mme de Villeparisis, je vous introduirai et je pourrai vous rendre compte de mon entretien du matin.

C’est ainsi que le prince de Faffenheim avait été amené à venir voir Mme de Villeparisis. Ma profonde désillusion eut lieu quand il parla. Je n’avais pas songé que, si une époque a des traits particuliers et généraux plus forts qu’une nationalité, de sorte que, dans un dictionnaire illustré où l’on donne jusqu’au portrait authentique de Minerve, Leibniz avec sa perruque et sa fraise diffère peu de Marivaux ou de Samuel Bernard, une nationalité a des traits particuliers plus forts qu’une caste. Or ils se traduisirent devant moi, non par un discours où je croyais d’avance que j’entendrais le frôlement des elfes et la danse des Kobolds, mais par une transposition qui ne certifiait pas moins cette poétique origine : le fait qu’en s’inclinant, petit, rouge et ventru, devant Mme de Villeparisis, le Rhingrave lui dit : «Ponchour, Matame la marquise» avec le même accent qu’un concierge alsacien.

— Vous ne voulez pas que je vous donne une tasse de thé ou un peu de tarte, elle est très bonne, me dit Mme de Guermantes, désireuse d’avoir été aussi aimable que possible. Je fais les honneurs de cette maison comme si c’était la mienne, ajouta-t-elle sur un ton ironique qui donnait quelque chose d’un peu guttural à sa voix, comme si elle avait étouffé un rire rauque.

— Monsieur, dit Mme de Villeparisis à M. de Norpois, vous penserez tout à l’heure que vous avez quelque chose à dire au prince au sujet de l’Académie ?

Mme de Guermantes baissa les yeux, fit faire un quart de cercle à son poignet pour regarder l’heure. (III, 178-183)

*Mme de Marsantes, qui faisait la dame d’honneur de la marquise, me présenta au prince, et elle n’avait pas fini que M. de Norpois me présentait aussi, dans les termes les plus chaleureux. Peut-être trouvait-il commode de me faire une politesse qui n’entamait en rien son crédit puisque je venais justement d’être présenté; peut-être parce qu’il pensait qu’un étranger, même illustre, était moins au courant des salons français et pouvait croire qu’on lui présentait un jeune homme du grand monde; peut-être pour exercer une de ses prérogatives, celle d’ajouter le poids de sa propre recommandation d’ambassadeur, ou par le goût d’archaïsme de faire revivre en l’honneur du prince l’usage, flatteur pour cette Altesse, que deux parrains étaient nécessaires si on voulait lui être présenté.

Mme de Villeparisis interpella M. de Norpois, éprouvant le besoin de me faire dire par lui qu’elle n’avait pas à regretter de ne pas connaître Mme Leroi.

— N’est-ce pas, Monsieur l’ambassadeur, que Mme Leroi est une personne sans intérêt, très inférieure à toutes celles qui fréquentent ici, et que j’ai eu raison de ne pas l’attirer ?

Soit indépendance, soit fatigue, M. de Norpois se contenta de répondre par un salut plein de respect mais vide de signification.

— Monsieur, lui dit Mme de Villeparisis en riant, il y a des gens bien ridicules. Croyez-vous que j’ai eu aujourd’hui la visite d’un monsieur qui a voulu me faire croire qu’il avait plus de plaisir à embrasser ma main que celle d’une jeune femme ?

Je compris tout de suite que c’était Legrandin. M. de Norpois sourit avec un léger clignement d’œil, comme s’il s’agissait d’une concupiscence si naturelle qu’on ne pouvait en vouloir à celui qui l’éprouvait, presque d’un commencement de roman qu’il était prêt à absoudre, voire à encourager, avec une indulgence perverse à la Voisenon ou à la Crébillon fils.

— Bien des mains de jeunes femmes seraient incapables de faire ce que j’ai vu là, dit le prince en montrant les aquarelles commencées de Mme de Villeparisis.

Et il lui demanda si elle avait vu les fleurs de Fantin-Latour qui venaient d’être exposées.

— Elles sont de premier ordre et, comme on dit aujourd’hui, d’un beau peintre, d’un des maîtres de la palette, déclara M. de Norpois; je trouve cependant qu’elles ne peuvent pas soutenir la comparaison avec celles de Mme de Villeparisis où je reconnais mieux le coloris de la fleur.

Même en supposant que la partialité de vieil amant, l’habitude de flatter, les opinions admises dans une coterie, dictassent ces paroles à l’ancien ambassadeur, celles-ci prouvaient pourtant sur quel néant de goût véritable repose le jugement artistique des gens du monde, si arbitraire qu’un rien peut le faire aller aux pires absurdités, sur le chemin desquelles il ne rencontre pour l’arrêter aucune impression vraiment sentie.

— Je n’ai aucun mérite à connaître les fleurs, j’ai toujours vécu aux champs, répondit modestement Mme de Villeparisis. Mais, ajouta-t-elle gracieusement en s’adressant au prince, si j’en ai eu toute jeune des notions un peu plus sérieuses que les autres enfants de la campagne, je le dois à un homme bien distingué de votre nation, M. de Schlegel. Je l’ai rencontré à Broglie où ma tante Cordelia (la maréchale de Castellane) m’avait amenée. Je me rappelle très bien que M. Lebrun, M. de Salvandy, M. Doudan, le faisaient parler sur les fleurs. J’étais une toute petite fille, je ne pouvais pas bien comprendre ce qu’il disait. Mais il s’amusait à me faire jouer et, revenu dans votre pays, il m’envoya un bel herbier en souvenir d’une promenade que nous avions été faire en phaéton au Val Richer et où je m’étais endormie sur ses genoux. J’ai toujours conservé cet herbier et il m’a appris à remarquer bien des particularités des fleurs qui ne m’auraient pas frappée sans cela. Quand Mme de Barante a publié quelques lettres de Mme de Broglie, belles et affectées comme elle était elle-même, j’avais espéré y trouver quelques-unes de ces conversations de M. de Schlegel. Mais c’était une femme qui ne cherchait dans la nature que des arguments pour la religion. Robert m’appela dans le fond du salon, où il était avec sa mère. (III, 190-193)

*Je m’y dirigeais [dans le petit salon] assez vivement quand M. de Charlus, qui avait pu croire que j’allais vers la sortie, quitta brusquement M. de Faffenheim avec qui il causait, fit un tour rapide qui l’amena en face de moi. (III, 193)

*Mme de Villeparisis sembla devenue soucieuse : «Ne l’attendez pas, me dit-elle d’un air préoccupé, il [Charlus] cause avec M. de Faffenheim. Il ne pense déjà plus à ce qu’il vous a dit. Tenez, partez, profitez vite pendant qu’il a le dos tourné.» (III, 194)

*je dis aussi bonjour au prince de Foix, et, pour le malheur de mes phalanges qui n’en sortirent que meurtries, je les laissai s’engager dans l’étau qu’était une poignée de mains à l’allemande, accompagnée d’un sourire ironique ou bonhomme du prince de Faffenheim, l’ami de M. de Norpois, et que, par la manie de surnoms propre à ce milieu, on appelait si universellement le prince Von, que lui-même signait prince Von, ou, quand il écrivait à des intimes, Von. Encore cette abréviation-là se comprenait-elle à la rigueur, à cause de la longueur d’un nom composé. (III, 302)

*— Cette Rachel m’a parlé de vous, je la vois comme ça en passant le matin aux Champs-Élysées, c’est une espèce d’évaporée comme vous dites, ce que vous appelez une dégrafée, une sorte de «Dame aux Camélias», au figuré bien entendu. (Ce discours m’était tenu par le prince Von qui tenait à avoir l’air au courant de la littérature française et des finesses parisiennes.) (III, 356)

*— Cette Rachel m’a parlé de vous, elle m’a dit que le petit Saint-Loup vous adorait, vous préférait même à elle, me dit le prince Von, tout en mangeant comme un ogre, le teint vermeil, et dont le rire perpétuel découvrait toutes les dents.

— Mais alors elle doit être jalouse de moi et me détester, répondis-je.

— Pas du tout, elle m’a dit beaucoup de bien de vous. La maîtresse du prince de Foix serait peut-être jalouse s’il vous préférait à elle. Vous ne comprenez pas ? Revenez avec moi, je vous expliquerai tout cela.

— Je ne peux pas, je vais chez M. de Charlus à onze heures.

— Tiens, il m’a fait demander hier de venir dîner ce soir, mais de ne pas venir après onze heures moins le quart. Mais si vous tenez à aller chez lui, venez au moins avec moi jusqu’au Théâtre-Français, vous serez dans la périphérie, dit le prince qui croyait sans doute que cela signifiait «à proximité» ou peut-être «le centre».

Mais ses yeux dilatés dans sa grosse et belle figure rouge me firent peur et je refusai en disant qu’un ami devait venir me chercher. Cette réponse ne me semblait pas blessante. Le prince en reçut sans doute une impression différente, car jamais il ne m’adressa plus la parole. (III, 357)

*— Je viens justement de dîner avec lui chez Mme de Villeparisis, dit le général, mais sans sourire ni adhérer aux plaisanteries de la duchesse.

— Est-ce que M. de Norpois était là, demanda le prince Von, qui pensait toujours à l’Académie des Sciences morales.

— Oui, dit le général. Il a même parlé de votre empereur.

— Il paraît que l’empereur Guillaume est très intelligent, mais il n’aime pas la peinture d’Elstir. Je ne dis du reste pas cela contre lui, répondit la duchesse, je partage sa manière de voir. Quoique Elstir ait fait un beau portrait de moi. (III, 366)

*[La duchesse de Guermantes au Héros :] Je suis contente que vous ayez vu mes Elstir, mais j’avoue que je l’aurais été encore bien plus, si j’avais pu vous faire les honneurs de mon Hals, de ce tableau «fieffé».

— Je le connais, dit le prince Von, c’est celui du grand-duc de Hesse.

— Justement, son frère avait épousé ma sœur, dit M. de Guermantes, et d’ailleurs sa mère était cousine germaine de la mère d’Oriane.

— Mais en ce qui concerne M. Elstir, ajouta le prince, je me permettrai de dire que, sans avoir d’opinion sur ses œuvres, que je ne connais pas, la haine dont le poursuit l’empereur ne me paraît pas devoir être retenue contre lui. L’empereur est d’une merveilleuse intelligence.

— Oui, j’ai dîné deux fois avec lui, une fois chez ma tante Sagan, une fois chez ma tante Radziwill, et je dois dire que je l’ai trouvé curieux. Je ne l’ai pas trouvé simple! Mais il a quelque chose d’amusant, d’«obtenu» (dit-elle en détachant le mot), comme un œillet vert, c’est-à-dire une chose qui m’étonne et ne me plaît pas infiniment, une chose qu’il est étonnant qu’on ait pu faire, mais que je trouve qu’on aurait fait aussi bien de ne pas pouvoir. J’espère que je ne vous choque pas ?

— L’empereur est d’une intelligence inouïe, reprit le prince, il aime passionnément les arts; il a sur les œuvres d’art un goût en quelque sorte infaillible, il ne se trompe jamais; si quelque chose est beau, il le reconnaît tout de suite, il le prend en haine. S’il déteste quelque chose, il n’y a aucun doute à avoir, c’est que c’est excellent.

Tout le monde sourit.

— Vous me rassurez, dit la princesse.

— Je comparerai volontiers l’empereur, reprit le prince qui, ne sachant pas prononcer le mot archéologue (c’est-à-dire comme si c’était écrit kéologue), ne perdait jamais une occasion de s’en servir, à un vieil archéologue (et le prince dit arshéologue) que nous avons à Berlin. Devant les anciens monuments assyriens le vieil arshéologue pleure. Mais si c’est du moderne truqué, si ce n’est pas vraiment ancien, il ne pleure pas. Alors, quand on veut savoir si une pièce arshéologique est vraiment ancienne, on la porte au vieil arshéologue. S’il pleure, on achète la pièce pour le musée. Si ses yeux restent secs, on la renvoie au marchand et on le poursuit pour faux. Eh bien, chaque fois que je dîne à Potsdam, toutes les pièces dont l’empereur me dit : «Prince, il faut que vous voyiez cela, c’est plein de génialité», j’en prends note pour me garder d’y aller, et quand je l’entends fulminer contre une exposition, dès que cela m’est possible j’y cours.

— Est-ce que Norpois n’est pas pour un rapprochement anglo-français ? dit M. de Guermantes.

— À quoi ça vous servirait ? demanda d’un air à la fois irrité et finaud le prince Von qui ne pouvait pas souffrir les Anglais. Ils sont tellement pêtes. Je sais bien que ce n’est pas comme militaires qu’ils vous aideraient. Mais on peut tout de même les juger sur la stupidité de leurs généraux. Un de mes amis a causé récemment avec Botha, vous savez, le chef boer. Il lui disait : «C’est effrayant une armée comme ça. J’aime, d’ailleurs, plutôt les Anglais, mais enfin pensez que moi, qui ne suis qu’un payssan, je les ai rossés dans toutes les batailles. Et à la dernière, comme je succombais sous un nombre d’ennemis vingt fois supérieur, tout en me rendant parce que j’y étais obligé, j’ai encore trouvé le moyen de faire deux mille prisonniers! Ç’a été bien parce que je n’étais qu’un chef de payssans, mais si jamais ces imbéciles-là avaient à se mesurer avec une vraie armée européenne, on tremble pour eux de penser à ce qui arriverait!» Du reste, vous n’avez qu’à voir que leur roi, que vous connaissez comme moi, passe pour un grand homme en Angleterre.

J’écoutais à peine ces histoires, du genre de celles que M. de Norpois racontait à mon père; elles ne fournissaient aucun aliment aux rêveries que j’aimais; et d’ailleurs, eussent-elles possédé ceux dont elles étaient dépourvues, qu’il les eût fallu d’une qualité bien excitante pour que ma vie intérieure pût se réveiller durant ces heures mondaines où j’habitais mon épiderme, mes cheveux bien coiffés, mon plastron de chemise, c’est-à-dire où je ne pouvais rien éprouver de ce qui était pour moi dans la vie le plaisir.

— Ah! je ne suis pas de votre avis, dit Mme de Guermantes, qui trouvait que le prince allemand manquait de tact, je trouve le roi Édouard charmant, si simple, et bien plus fin qu’on ne croit. Et la reine est, même encore maintenant, ce que je connais de plus beau au monde.

— Mais, Matame la duchesse, dit le prince irrité et qui ne s’apercevait pas qu’il déplaisait, cependant si le prince de Galles avait été un simple particulier, il n’y a pas un cercle qui ne l’aurait rayé et personne n’aurait consenti à lui serrer la main. La reine est ravissante, excessivement douce et bornée. Mais enfin il y a quelque chose de choquant dans ce couple royal qui est littéralement entretenu par ses sujets, qui se fait payer par les gros financiers juifs toutes les dépenses que lui devrait faire, et les nomme baronnets en échange. C’est comme le prince de Bulgarie…

— C’est notre cousin, dit la duchesse, il a de l’esprit.

— C’est le mien aussi, dit le prince, mais nous ne pensons pas pour cela que ce soit un prave homme. Non, c’est de nous qu’il faudrait vous rapprocher, c’est le plus grand désir de l’empereur, mais il veut que ça vienne du cœur; il dit : ce que je veux c’est une poignée de mains, ce n’est pas un coup de chapeau! Ainsi vous seriez invincibles. Ce serait plus pratique que le rapprochement anglo-français que prêche M. de Norpois. (III, 368-370)

*dans cette troisième voiture, ce que j’avais devant les yeux de l’esprit, c’étaient ces conversations qui m’avaient paru si ennuyeuses au dîner de Mme de Guermantes, par exemple les récits du prince Von sur l’empereur d’Allemagne, le général Botha et l’armée anglaise. Je venais de les glisser dans le stéréoscope intérieur à travers lequel, dès que nous ne sommes plus nous-même, dès que, doués d’une âme mondaine, nous ne voulons plus recevoir notre vie que des autres, nous donnons du relief à ce qu’ils ont dit, à ce qu’ils ont fait. (383-384)

*« À propos de dreyfusards, dis-je, il paraît que le prince Von l’est, — Ah! vous faites bien de me parler de lui, s’écria M. de Guermantes, j’allais oublier qu’il m’a demandé de venir dîner lundi. Mais, qu’il soit dreyfusard ou non, cela m’est parfaitement égal puisqu’il est étranger. Je m’en fiche comme de colin-tampon. Pour un Français, c’est autre chose. (IV, 54)

 

 


CATEGORIES : Aristocrate, Ecclésiastique, Etranger/ AUTHOR : patricelouis

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