Fiche — E…, le Pr (Paris)

E…, le  professeur [III, IV]

Médecin français

 

Personnage fictif.

 

Il a son cabinet à Paris.

 

Adresse :

Avenue Gabriel, Paris, VIIIe.

 

 

Inspiration :

Dr Édouard Brissaud (1852-1909).

 

 

Le Héros le rencontre avenue Gabriel, où il habite, après l’attaque de sa grand’mère.

Le célèbre médecin lui explique qu’il ne peut les recevoir, faute de rendez-vous, d’autant que ce n’est pas son jour de consultation, et par respect pour le médecin traitant. Dans l’ascenseur où il tient à appuyer lui-même sur les boutons, il refuse d’aller chez la malade, ayant une visite à faire, dînant chez le ministre du Commerce et ayant des problèmes de boutonnière sur son habit. Finalement, il accepte de recevoir la grand’mère un quart d’heure si elle vient vite.

Un peu plus tard, il la reçoit fort aimablement, cite des auteurs, plaisante, est enjoué. Questionné ensuite par le Héros, il explique que, victime d’urémie, elle va mourir et que, soignée par le docteur Cottard, elle est en de bonne mains. Resté seul, il peste contre sa femme de chambre qui a oublié de percer la boutonnière de son habit pour y coudre ses décorations.

Retrouvé à la soirée de la princesse de Guermantes, dont il a soigné le mari pour une pneumonie infectieuse, il s’y sent seul, ne connaissant personne. Il s’accroche au Héros qui le trouve vulgaire, s’assurant que sa grand’mère est bien morte, satisfait intellectuellement de la justesse de son diagnostic, mais sachant en parler avec tristesse. Il lui donne de précieux conseils sur la transpiration pendant les fortes chaleurs.

 

 

*Nous retraversâmes l’avenue Gabriel, au milieu de la foule des promeneurs. Je fis asseoir ma grand’mère sur un banc et j’allai chercher un fiacre. Elle, au cœur de qui je me plaçais toujours pour juger la personne la plus insignifiante, elle m’était maintenant fermée, elle était devenue une partie du monde extérieur, et plus qu’à de simples passants, j’étais forcé de lui taire ce que je pensais de son état, de lui taire mon inquiétude. Je n’aurais pu lui en parler avec plus de confiance qu’à une étrangère. Elle venait de me restituer les pensées, les chagrins que depuis mon enfance je lui avais confiés pour toujours. Elle n’était pas morte encore. J’étais déjà seul. Et même ces allusions qu’elle avait faites aux Guermantes, à Molière, à nos conversations sur le petit noyau, prenaient un air sans appui, sans cause, fantastique, parce qu’elles sortaient du néant de ce même être qui, demain peut-être, n’existerait plus, pour lequel elles n’auraient plus aucun sens, de ce néant — incapable de les concevoir — que ma grand’mère serait bientôt.

— Monsieur, je ne dis pas, mais vous n’avez pas pris de rendez-vous avec moi, vous n’avez pas de numéro. D’ailleurs, ce n’est pas mon jour de consultation. Vous devez avoir votre médecin. Je ne peux pas me substituer, à moins qu’il ne me fasse appeler en consultation. C’est une question de déontologie….

Au moment où je faisais signe à un fiacre, j’avais rencontré le fameux professeur E…, presque ami de mon père et de mon grand-père, en tous cas en relations avec eux, lequel demeurait avenue Gabriel, et, pris d’une inspiration subite, je l’avais arrêté au moment où il rentrait, pensant qu’il serait peut-être d’un excellent conseil pour ma grand’mère. Mais, pressé, après avoir pris ses lettres, il voulait m’éconduire, et je ne pus lui parler qu’en montant avec lui dans l’ascenseur, dont il me pria de le laisser manœuvrer les boutons, c’était chez lui une manie.

— Mais, Monsieur, je ne demande pas que vous receviez ma grand’mère, vous comprendrez après ce que je vais vous dire, qu’elle est peu en état, je vous demande au contraire de passer d’ici une demi-heure chez nous, où elle sera rentrée.

— Passer chez vous ? mais, Monsieur, vous n’y pensez pas. Je dîne chez le Ministre du Commerce, il faut que je fasse une visite avant, je vais m’habiller tout de suite; pour comble de malheur mon habit a été déchiré et l’autre n’a pas de boutonnière pour passer les décorations. Je vous en prie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de l’ascenseur, vous ne savez pas le manœuvrer, il faut être prudent en tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin, par amitié pour les vôtres, si votre grand’mère vient tout de suite je la recevrai. Mais je vous préviens que je n’aurai qu’un quart d’heure bien juste à lui donner.

J’étais reparti aussitôt, n’étant même pas sorti de l’ascenseur que le professeur E… avait mis lui-même en marche pour me faire descendre, non sans me regarder avec méfiance. (III, 218-219)

*Je mis ma grand’mère dans l’ascenseur du professeur E…, et au bout d’un instant il vint à nous et nous fit passer dans son cabinet. Mais là, si pressé qu’il fût, son air rogue changea, tant les habitudes sont fortes, et il avait celle d’être aimable, voire enjoué, avec ses malades. Comme il savait ma grand’mère très lettrée et qu’il l’était aussi, il se mit à lui citer pendant deux ou trois minutes de beaux vers sur l’Été radieux qu’il faisait. Il l’avait assise dans un fauteuil, lui à contre-jour, de manière à bien la voir. Son examen fut minutieux, nécessita même que je sortisse un instant. Il le continua encore, puis ayant fini, se mit, bien que le quart d’heure touchât à sa fin, à refaire quelques citations à ma grand’mère. Il lui adressa même quelques plaisanteries assez fines, que j’eusse préféré entendre un autre jour, mais qui me rassurèrent complètement par le ton amusé du docteur. Je me rappelai alors que M. Fallières, président du Sénat, avait eu, il y avait nombre d’années, une fausse attaque, et qu’au désespoir de ses concurrents, il s’était mis trois jours après à reprendre ses fonctions et préparait, disait-on, une candidature plus ou moins lointaine à la présidence de la République. Ma confiance en un prompt rétablissement de ma grand’mère fut d’autant plus complète, que, au moment où je me rappelais l’exemple de M. Fallières, je fus tiré de la pensée de ce rapprochement par un franc éclat de rire qui termina une plaisanterie du professeur E…. Sur quoi il tira sa montre, fronça fiévreusement le sourcil en voyant qu’il était en retard de cinq minutes, et tout en nous disant adieu sonna pour qu’on apportât immédiatement son habit. Je laissai ma grand’mère passer devant, refermai la porte et demandai la vérité au savant.

— Votre grand’mère est perdue, me dit-il. C’est une attaque provoquée par l’urémie. En soi, l’urémie n’est pas fatalement un mal mortel, mais le cas me paraît désespéré. Je n’ai pas besoin de vous dire que j’espère me tromper. Du reste, avec Cottard, vous êtes en excellentes mains. Excusez-moi, me dit-il en voyant entrer une femme de chambre qui portait sur le bras l’habit noir du professeur. Vous savez que je dîne chez le Ministre du Commerce, j’ai une visite à faire avant. Ah! la vie n’est pas que roses, comme on le croit à votre âge.

Et il me tendit gracieusement la main. J’avais refermé la porte et un valet nous guidait dans l’antichambre, ma grand’mère et moi, quand nous entendîmes de grands cris de colère. La femme de chambre avait oublié de percer la boutonnière pour les décorations. Cela allait demander encore dix minutes. Le professeur tempêtait toujours pendant que je regardais sur le palier ma grand’mère qui était perdue. Chaque personne est bien seule. Nous repartîmes vers la maison. (III 221-222)

*Je fus à ce moment arrêté par un homme assez vulgaire, le professeur E… Il avait été surpris de m’apercevoir chez les Guermantes. Je ne l’étais pas moins de l’y trouver, car jamais on n’avait vu, et on ne vit dans la suite, chez la princesse, un personnage de sa sorte. Il venait de guérir le prince, déjà administré, d’une pneumonie infectieuse, et la reconnaissance toute particulière qu’en avait pour lui Mme de Guermantes était cause qu’on avait rompu avec les usages et qu’on l’avait invité. Comme il ne connaissait absolument personne dans ces salons et ne pouvait y rôder indéfiniment seul, comme un ministre de la mort, m’ayant reconnu, il s’était senti, pour la première fois de sa vie, une infinité de choses à me dire, ce qui lui permettait de prendre une contenance, et c’était une des raisons pour lesquelles il s’était avancé vers moi. Il y en avait une autre. Il attachait beaucoup d’importance à ne jamais faire d’erreur de diagnostic. Or son courrier était si nombreux qu’il ne se rappelait pas toujours très bien, quand il n’avait vu qu’une fois un malade, si la maladie avait bien suivi le cours qu’il lui avait assigné. On n’a peut-être pas oublié qu’au moment de l’attaque de ma grand’mère, je l’avais conduite chez lui le soir où il se faisait coudre tant de décorations. Depuis le temps écoulé, il ne se rappelait plus le faire-part qu’on lui avait envoyé à l’époque. «Madame votre grand’mère est bien morte, n’est-ce pas ? me dit-il d’une voix où une quasi-certitude calmait une légère appréhension. Ah! En effet! Du reste dès la première minute où je l’ai vue, mon pronostic avait été tout à fait sombre, je me souviens très bien.»

C’est ainsi que le professeur E… apprit ou rapprit la mort de ma grand’mère, et, je dois le dire à sa louange, qui est celle du corps médical tout entier, sans manifester, sans éprouver peut-être de satisfaction. Les erreurs des médecins sont innombrables. Ils pèchent d’habitude par optimisme quant au régime, par pessimisme quant au dénouement. «Du vin ? en quantité modérée cela ne peut vous faire du mal, c’est en somme un tonifiant… Le plaisir physique ? après tout c’est une fonction. Je vous le permets sans abus, vous m’entendez bien. L’excès en tout est un défaut.» Du coup, quelle tentation pour le malade de renoncer à ces deux résurrecteurs, l’eau et la chasteté. En revanche, si l’on a quelque chose au cœur, de l’albumine, etc., on n’en a pas pour longtemps. Volontiers, des troubles graves, mais fonctionnels, sont attribués à un cancer imaginé. Il est inutile de continuer des visites qui ne sauraient enrayer un mal inéluctable. Que le malade, livré à lui-même, s’impose alors un régime implacable, et ensuite guérisse ou tout au moins survive, le médecin, salué par lui avenue de l’Opéra quand il le croyait depuis longtemps au Père-Lachaise, verra dans ce coup de chapeau un geste de narquoise insolence. Une innocente promenade effectuée à son nez et à sa barbe ne causerait pas plus de colère au président d’assises qui, deux ans auparavant, a prononcé contre le badaud, qui semble sans crainte, une condamnation à mort. Les médecins (il ne s’agit pas de tous, bien entendu, et nous n’omettons pas, mentalement, d’admirables exceptions) sont en général plus mécontents, plus irrités de l’infirmation de leur verdict que joyeux de son exécution. C’est ce qui explique que le professeur E…, quelque satisfaction intellectuelle qu’il ressentît sans doute à voir qu’il ne s’était pas trompé, sut ne me parler que tristement du malheur qui nous avait frappés. Il ne tenait pas à abréger la conversation, qui lui fournissait une contenance et une raison de rester. Il me parla de la grande chaleur qu’il faisait ces jours-ci, mais, bien qu’il fût lettré et eût pu s’exprimer en bon français, il me dit : «Vous ne souffrez pas de cette hyperthermie ?» C’est que la médecine a fait quelques petits progrès dans ses connaissances depuis Molière, mais aucun dans son vocabulaire. Mon interlocuteur ajouta : «Ce qu’il faut, c’est éviter les sudations que cause, surtout dans les salons surchauffés, un temps pareil. Vous pouvez y remédier, quand vous rentrez et avez envie de boire, par la chaleur» (ce qui signifie évidemment des boissons chaudes).

À cause de la façon dont était morte ma grand’mère, le sujet m’intéressait et j’avais lu récemment dans un livre d’un grand savant que la transpiration était nuisible aux reins en faisant passer par la peau ce dont l’issue est ailleurs. Je déplorais ces temps de canicule par lesquels ma grand’mère était morte et n’étais pas loin de les incriminer. Je n’en parlai pas au docteur E…, mais de lui-même il me dit : «L’avantage de ces temps très chauds, où la transpiration est très abondante, c’est que le rein en est soulagé d’autant.» La médecine n’est pas une science exacte.

Accroché à moi, le professeur E… ne demandait qu’à ne pas me quitter. Mais je venais d’apercevoir, faisant à la princesse de Guermantes de grandes révérences de droite et de gauche, après avoir reculé d’un pas, le marquis de Vaugoubert. (IV, 28-30à

 

 

 


CATEGORIES : Médecin, Personnage fictif, Roturier/ière/ AUTHOR : patricelouis

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