Quand Proust écrit mal…

Quand Proust écrit mal…

De quoi, de quoi ! Accuser le plus grand romancier français de malmener sa langue ? Ce paltoquet de blogueur a perdu la tête.

Et pourtant…

Il n’est pas question ici de reprocher des formulations qui peuvent prêter à sourire, voire à perplexité — c’est la liberté du créateur.

Ainsi, il ne lui sera pas fait grief —comme André Gide l’a fait en refusant le manuscrit de Du côté de chez Swann — de placer des vertèbres au milieu du front :

Elle [tante Léonie] tendait à mes lèvres son triste front pâle et fade sur lequel, à cette heure matinale, elle n’avait pas encore arrangé ses faux cheveux, et où les vertèbres transparaissaient comme les pointes d’une couronne d’épines ou les grains d’un rosaire (I, 36).

Proust est aussi libre de faire s’exprimer l’orage comme une tourterelle :

de c’est sans tristesse que j’entendais au fond du jardin les derniers roulements du tonnerre roucouler dans les lilas. (I, 108)

Ce qui est pointé du doigt ici, ce sont des fautes incontestables au regard de l’orthographe, de la grammaire, des règles.

Commençons par quelques pléonasmes :

Petite plaquette I ; petites vaguelettes I ; petit opuscule I : apanage exclusif ; II ; petit îlot II ; petite statuette [4 fois] II, V, VI ; petite sonatine III ; Enfin, pour finir, conclut le duc III ; petites ruelles VI; [M. et de Mme de Saint-Loup] avaient les plus beaux chevaux pour monter ensemble à cheval VI ; petit raidillon VII.

 

Enchaînons avec un regrettable mélange des genres masculin et féminin :

Qu’est-ce qu’ils diraient toutes ces bonnes gens de ne pas me voir revenir ? II

Et cela est vrai des amours les plus effectifs [mais plus loin :] ses successives amours II

Pensant à mes amours pour d’autres femmes, je me disais qu’elle les aurait compris, partagés VI

[Mais correctement :] le souvenir de nos amours passées et la prophétie de nos amours nouvelles VII

 

Poursuivons avec une erreur qui fait écrire « aussi » plutôt que « non plus » dans une phrase négative :

« Non, non, je n’ai de fleuriste attitré que Debac. » « Moi aussi, disait Mme Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec Lachaume. » II

Mais oui! le milieu n’a pas d’importance. III

Mais eux aussi, la vieillesse ne les avait pas mûris. VII

Dans la phrase suivante, il n’y a pas de faute du fait de la virgule après le Oui : Oui, si le souvenir grâce à l’oubli, n’a pu contracter aucun lien, jeter aucun chaînon entre lui et la minute présente, s’il est resté à sa place, à sa date, s’il a gardé ses distances, son isolement dans le creux d’une vallée, où à la pointe d’un sommet, il nous fait tout à coup respirer un air nouveau, précisément parce que c’est un air qu’on a respiré autrefois, cet air plus pur que les poètes ont vainement essayé de faire régner dans le Paradis et qui ne pourrait donner cette sensation profonde de renouvellement que s’il avait été respiré déjà, car les vrais paradis sont les paradis qu’on a perdus. VII

 

Continuons avec la confusion des adverbes « extrêmement » (71 occurrences) et « excessivement » (24 occurrences) comme s’ils étaient synonymes. Exemples : Ma tante a épousé par amour un M. Thirion, d’ailleurs excessivement riche / Il y a des correspondances excessivement curieuses / la comtesse que M. de Guermantes m’avait prévenu être excessivement forte en littérature.

 

Passons aux fantaisies orthographiques :

Nénufar I

Phalzard III

En tous cas [partout]

Bonhommie

Courbaturé I

Ces combats titaniques (VII) pour titanesques.

Chapeau haute forme ou haut de forme ? Les deux.

Un ou une après-midi ? Les deux.

Mettre un pluriel aux noms propres ? C’est selon : de moindres Venises II ; chacune de ces Albertine II

 

Soyons indulgents pour des « à » à la place de « de ». Cette expression familière (mais bien fautive) doit être attribuée aux personnages qui s’en servent :

[Françoise :] Mais ça sera la fille à M. Pupin I ; [le Héros :] C’était un oncle à elle qui était venu II ; [Françoise :] Amélie, la sœur à Philippe II ; [Andrée :] J’ai justement vu la tante à Albertine II ; [la fille de Françoise :] Tiens, mais c’est-il pas la fille au défunt Bazireau ? III ; [Françoise :] Un de ceux-là avait marié une cousine au Duc III ; [la duchesse de Guermantes :] C’est une cousine à Basin III ; [un valet de pied de Mme de Guermantes :] la femme du cousin à Monsieur le Duc. C’est la sœur au duc de Bavière III ; [le duc de Guermantes :] C’est un cousin à Oriane III ; [le Héros :] Un militaire, parent à lui IV ; [le Héros :] La nièce à Jupien V ; [la duchesse de Guermantes :] C’étaient, du reste, des grands amis à… (elle allait dire à votre père et s’arrêta net) VI; [La même :] C’était un gggrand ami à mon beau-frère Charlus VI ; [la princesse de Guermantes à propos de Gilberte de Saint-Loup :] C’était une grande amie à ma cousine Marsantes VII ;

 

Ne tranchons pas sur une confusion de termes — décennie (10 ans) remplacé par décade (10 jours) — car en relisant Proust, il peut effectivement penser à quelques jours :

Des modes d’expressions qu’on entend dans la même décade dites par des gens qui ne se sont pas concertés pour cela III

Et puis il y a des femmes qu’à chaque décade on retrouve, en une nouvelle incarnation, ayant de nouvelles amours VII

 

Achevons avec des répétitions maladroites :

Est-ce que vous le connaissez ? ajouta-t-il en fixant sur moi ce regard clair dont Bismarck admirait la pénétration.

— Mon fils ne le connaît pas mais l’admire beaucoup, dit ma mère. (II)

Les murs humides et anciens de l’entrée, où je restai à attendre Françoise dégageaient une fraîche odeur de renfermé qui, m’allégeant aussitôt des soucis que venaient de faire naître en moi les paroles de Swann rapportées par Gilberte, me pénétra d’un plaisir non pas de la même espèce que les autres, lesquels nous laissent plus instables, incapables de les retenir, de les posséder, mais au contraire d’un plaisir consistant auquel je pouvais m’étayer, délicieux, paisible, riche d’une vérité durable, inexpliquée et certaine. J’aurais voulu, comme autrefois dans mes promenades du côté de Guermantes, essayer de pénétrer le charme de cette impression qui m’avait saisi II

C’était surtout un homme qui au fond n’aimait vraiment que certaines images et (comme une miniature au fond d’un coffret) II

il avait été un des premiers à habiter [fréquenter] ce restaurant alors que ce n’était encore qu’une sorte de ferme et à y amener une colonie d’artistes (qui avaient du reste tous émigré ailleurs dès que la ferme où l’on mangeait en plein air sous un simple auvent, était devenue un centre élégant; Elstir lui-même ne revenait en ce moment à Rivebelle qu’à cause d’une absence de sa femme avec laquelle il habitait non loin de là). II

tant ce qu’on appelle se rappeler un être II

Un être séparé de nous mais qui, resté individuel, nous connaît et nous reste relié par une indissoluble harmonie. IV

Le renvoi du cocher fut cause que Morel causa un peu avec moi, IV

«Oh! ces enfants, dit-il, d’une voix aiguë, mièvre et cadencée, il faut tout leur apprendre, ils sont innocents comme l’enfant qui vient de naître, IV

Je revis, du reste, sa femme [Mme de Cambremer] une autre fois parce qu’elle avait dit que ma «cousine» avait un drôle de genre et que je voulus savoir ce qu’elle entendait par là. Elle nia l’avoir dit, mais finit par avouer qu’elle avait parlé d’une personne qu’elle avait cru rencontrer avec ma cousine. Elle ne savait pas son nom et dit finalement que, si elle ne se trompait pas, c’était la femme d’un banquier, laquelle s’appelait Lina, Linette, Lisette, Lia, enfin quelque chose de ce genre. IV

ces remous qui, à la suite d’une émotion, émeuvent l’âme V

Il fallait à tout prix empêcher qu’au Trocadéro elle pût retrouver cette connaissance, ou faire la connaissance de cette inconnue. V

On a vu, le soir où j’allai le voir V

Il se sentait en effet exister depuis qu’il avait découvert quelqu’un qui savait la médiocrité des Cambremer et la grandeur des Guermantes, quelqu’un pour qui l’univers social existait. V

J’ai vu un homme, assez mal vu à cause de ce goût V

Les plus malins, à peine la tâche finie, tâchent de subrepticement regarder. VII

Pour finir le récit de l’officier ou du diplomate veillant, la tête couverte parce qu’on a transporté le blessé en plein air, le moribond, à un moment donné tout est fini… VII

Oui, à cette œuvre, cette idée du Temps que je venais de former disait qu’il était temps de me mettre. VII

Mme Molé, à qui on tâchait de faire entendre en parlant assez fort qu’on parlait d’elle, tout en s’efforçant de lui montrer par des baissements de voix, qu’on n’aurait pas voulu être entendu d’elle VII

Ce sera matière à cours pour les Brichot de l’avenir; la frivolité d’une époque, quand dix siècles ont passé sur elle, est matière de la plus grave érudition surtout si elle a été conservée intacte par une éruption volcanique ou des matières analogues à la lave projetées par bombardement. VII

Il comprenait que j’avais vu frapper le baron. Il resta un moment silencieux, puis tout d’un coup avec le joli esprit qui m’avait si souvent frappé chez cet homme. VII

Elles étaient fort mal pavées à ce moment-là, mais dès le moment où j’y entrai… VII

Malheureusement il est plus malheureux qu’il n’est méchant. VII

Même chez une même personne VII

Ils avaient quatre à quatre revêtu des vêtements plus élégants VII

[Ici, la répétition est lourde, exemple entre cent où l’auteur doit reprendre un élément de la phrase tant son écriture s’est allongée et que lui-même a perdu le fil :] J’ai toujours regretté que M. de Charlus, au lieu de borner ses dons artistiques à la peinture d’un éventail comme présent à sa belle-sœur (nous avons vu la duchesse de Guermantes s’en vanter, en faisant ostentation de l’amitié de Palamède) et au perfectionnement de son jeu pianistique afin d’accompagner sans faire de fautes les traits de violon de Morel, j’ai toujours regretté, dis-je et je regrette encore, que M. de Charlus n’ait jamais rien écrit. V

[Là, c’est la formulation qui est pléonastique :] Mon départ de Paris se trouva retardé par une nouvelle qui […] me rendit pour quelque temps incapable de me mettre en route. VII

 

Allons. Que celui qui n’a jamais fauté lui jette le premier dictionnaire. Te absolvo.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Quand Proust écrit mal…”

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  1. Ah! je le savais que lire Proust rendait fou, c’est pour ça qu’il faut que je m’arrête de temps en temps 😉
    Merci pour cette petite liste, j’y relève surtout le « en tous cas » parce que le jour où j’ai osé signalé à quelqu’un que je préférais l’othographe « en tout cas », il m’a été répondu que « Proust l’écrivait ainsi »…
    Bonne continuation!

  2. Bien beau travail. Bravo.

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