Le subjonctif proustien

Le subjonctif proustien

Qu’y a-t-il de plus représentatif de l’écriture de Proust — peut-être davantage que son goût pour les phrases longues ? L’usage du subjonctif, et particulièrement dans sa forme imparfaite dont il use parfaitement, ce qui, en ces temps imparfaits, passe pour parfaitement incongru tant il est pointilleux.

J’ai trouvé un grand plaisir à recenser les occurrences de ce subjonctif, qui permet d’exprimer le doute, l’incertitude, l’éventuel. Ce n’est pas un hasard si ce mode ne permet pas réellement de situer l’action sur la ligne du temps. Avec lui, nous nous retrouvons dans le désir, le souhait, l’ordre ou l’attente, dont on ne peut jamais savoir si sa réalisation va être effective.

D’emblée, et tant pis pour le bon goût, des phrases d’À la Recherche du Temps perdu peuvent être abordées avec l’esprit graveleux : « Je retrouvais bien peu d’elle, assez cependant pour qu’au saut qu’elle faisait dans ma voiture je susse » et : « Ce n’est pas qu’il crût qu’en effet je le susse déjà. Au contraire il ne doutait pas que je l’ignorasse. »

D’autres formes ne paraissent pas moins cocasses : « Elle se diminuait à chercher seulement à avoir les peignoirs qui lui plussent » ; « C’est un des torts des gens du monde de ne pas comprendre que s’ils veulent que nous croyions en eux, il faudrait d’abord qu’ils y crussent eux-mêmes, ou au moins qu’ils respectassent les éléments essentiels de notre croyance».

Particulièrement raffiné, l’imparfait du subjonctif, à toutes les personnes, peut se révéler désagréable à l’oreille : « quelles qu’eussent été ses [Morel] relations exactes avec le baron… »

Mais Proust n’est pas un enfant de la télé, au piètre style. Et je comprends chaque jour davantage ses usages immodérés : « Soit qu’ils rentrassent vers quelque chalet inconnu, soit qu’ils en sortissent pour se rendre raquette en mains à un terrain de tennis, ou montassent sur des chevaux dont les sabots me piétinaient le cœur, je les regardais avec une curiosité passionnée » ; « Vous vous rappelez bien, n’est-ce pas, que c’est vous qui m’avez demandé que nous vinssions ce soir ? » ; « Aux différences qu’il y avait entre eux, étaient bien loin de correspondre sans doute des différences égales dans la longueur et la largeur des traits lesquels eussent, de l’une à l’autre de ces jeunes filles, et si dissemblables qu’elles parussent, eussent peut-être été presque superposables » ; « J’avais ignoré seulement jusque-là que ces dames lussent la Revue des Deux Mondes » ; « Mme Verdurin voulait que nous attendissions le goûter, mais nous refusâmes »; « Lié qu’il était à toutes les saisons, pour que je perdisse le souvenir d’Albertine il aurait fallu que je les oubliasse toutes, quitte à recommencer à les connaître, comme un vieillard frappé d’hémiplégie et qui rapprend à lire; il aurait fallu que je renonçasse à tout l’univers»…

Tous les citer serait à tous les titres pesant. J’ai donc recensé les premières personnes de l’imparfait du subjonctif. J’en ai compté soixante-quatre en «asse», trente en «isse», quatre en «insse», treize en «usse» — de «que j’abordasse» à « que je voulusse » en passant par «que je conduisisse» et « que je vinsse».

Les voici :

 

Que j’abordasse, que j’acceptasse, que j’accompagnasse, que j’aimasse, que j’allasse, que j’appelasse, que je cessasse, que je changeasse, que je concentrasse, que je consacrasse, que je constatasse, que je contasse, que je contemplasse, que je continuasse, que je déclarasse, que je me décourageasse, que je demandasse, que je dépensasse, que je dérobasse, que je devinasse, que je distinguasse, que je donnasse, que j’empêchasse, que j’entrasse, que j’éprouvasse, que j’essayasse, que j’évoquasse, que j’existasse, que je fasse, que je gardasse, que j’habitasse, que j’imaginasse, que j’isolasse, que je jouasse, que je jugeasse, que je laissasse, que je me levasse, que j’oubliasse, que je parlasse, que je pensasse, que je pénétrasse, que je négligeasse, je possédasse, que je rappelasse, que je rassurasse, que je refusasse, que je relevasse, que je rencontrasse, que je renonçasse, que je rentrasse, que je répétasse, que je ressemblasse, que je restasse, que je retournasse, que je retrouvasse, que je rêvasse, que je risquasse, que je sacrifiasse, que je saluasse, que je me souciasse, que je souhaitasse, que je tirasse, que je trouvasse, que j’usasse ;

 

Que j’apprisse, que j’atteignisse, que je commisse, que je comprisse, que je conduisisse, que je confondisse, que je découvrisse, que je me défendisse, que je disse, que je m’étendisse, que j’entendisse, que je fisse, que j’interrompisse, que je misse, que j’offrisse, que je partisse, que je perdisse, que je prétendisse, que je prisse, que je promisse, que je puisse, que je reconduisisse, que je rendisse, que je me rendisse, que je revisse, que je sentisse, que je sortisse, que je souffrisse, que je transmisse, que je visse ;

 

Que je devinsse, que je tinsse, que je me tinsse, que je vinsse ;

 

Que j’aperçusse, que je connusse, que je crusse, que je dusse, que j’eusse, que je fusse, que je me plusse, que je pusse, que je reconnusse, que je reçusse, que je susse, que je vécusse, que je voulusse.

 

Enfin, je vous invite à sourire quand vous croiserez « hommasse », qui n’a rien d’un verbe, « fillasses » (« horde de »), dépréciatif de filles, «rêvasse», sous sa forme d’un indicatif présent, et « bêtasse » : « «Voilà mon petit jaunet, mon petit serin, qui va rendre sa maman aussi bêtasse que lui, pour peu que cela continue. »

Le Comité pour la réhabilitation et l’usage du passé simple et de l’imparfait du subjonctif  a été abrité jusqu’en 2006 par l’Hôtel de Londres, à Monpazier, Dordogne…

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. C’est trop de la balle

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