Le mystère du geste indécent de Gilberte

Le mystère du geste indécent de Gilberte

Autorisez-moi un aveu d’abord, je suis plutôt prude, voire pudibond. Et c’est pourquoi j’hésite à deviner le geste indécent que Gilberte exécute lors de sa première rencontre, de loin, avec le Héros.

Que raconte-t-il, dans Du côté de chez Swann ?

« Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui; puis, tant j’avais peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me connaître! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand-père et de mon père, et sans doute l’idée qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se détourna et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour épargner à son visage d’être dans leur champ visuel; et tandis que continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir, mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne éducation, que comme une preuve d’outrageant mépris; et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente. « (I)

 

De quoi une adolescente bourgeoise de la fin du XIXe siècle est-elle capable ? Quel « geste indécent » peut-elle « esquisser » de la main ?

J’interroge régulièrement  les proustologues que je rencontre et n’obtiens pas de réponse. Comme, de mon côté, je rechigne à exprimer un avis, je ne suis guère avancé. Votre opinion et le débat qu’elle peut susciter m’intéresse donc au plus haut point.

Comme pour ouvrir la discussion, j’aime à dire mon admiration pour la réponse que propose Stéphane Heuet. C’est l’auteur de la version d’À la Recherche du Temps perdu en bandes dessinées, une gageure osée mais tenue. J’ai eu l’occasion de le féliciter vivement pour la deuxième vignette de la deuxième ligne du volume intitulé Combray (Delcourt éditeur, 1998).

La voici.

Le geste indécent de Gilberte dessiné par Stéphane Heuet

Le geste indécent de Gilberte dessiné par Stéphane Heuet

On ne peut être plus délicat. Quel talent !

Comme cela lui arrive quelques fois, Proust donne un élément de réponse bien plus loin. Il revient sur l’épisode du « geste indécent » dans Le Temps retrouvé. Lors d’une promenade nocturne, Gilberte, devenue marquise de Saint-Loup, s’explique sur son attitude de petite fille.

Suivons le Héros.

«Vous parliez l’autre jour du raidillon, comme je vous aimais alors!» Elle me répondit : «Pourquoi ne me le disiez-vous pas ? je ne m’en étais pas doutée. Moi je vous aimais. Et même deux fois je me suis jetée à votre tête. – Quand donc ? – La première fois à Tansonville, vous vous promeniez avec votre famille, je rentrais, je n’avais jamais vu un aussi joli petit garçon. J’avais l’habitude, ajouta-t-elle d’un air vague et pudique, d’aller jouer avec de petits amis, dans les ruines du donjon de Roussainville. Et vous me direz que j’étais bien mal élevée, car il y avait là dedans des filles et des garçons de tout genre, qui profitaient de l’obscurité. L’enfant de chœur de l’église de Combray, Théodore qui, il faut l’avouer, était bien gentil (Dieu qu’il était bien!) et qui est devenu très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise), s’y amusait avec toutes les petites paysannes du voisinage. Comme on me laissait sortir seule, dès que je pouvais m’échapper j’y courais. Je ne peux pas vous dire comme j’aurais voulu vous y voir venir; je me rappelle très bien que, n’ayant qu’une minute pour vous faire comprendre ce que je désirais, au risque d’être vue par vos parents et les miens je vous l’ai indiqué d’une façon tellement crue que j’en ai honte maintenant. Mais vous m’avez regardée d’une façon si méchante que j’ai compris que vous ne vouliez pas.» (VII)

Ainsi, le geste était une façon « crue » d’exprimer un désir.

Quelle façon ? Le débat est ouvert.

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

6 comments to “Le mystère du geste indécent de Gilberte”

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  1. C’est bien plus joli de laisser la question ouverte, me semble-t-il, tant tous les gestes peuvent finalement passer pour indécents. Cependant, il me semble me souvenir que Proust nous donne un indice. Le tuyau ! Gilberte ne maniait-elle pas un tuyau ???

  2. Aïe : ma mémoire défaillerait-elle ? Gilberte ne maniait-elle pas un tuyau d’arrosage ? Courons à la pléïade (j’ai la vieille édition, pas celle de Tadié). Je vérifie et je reviens !

    Clo

  3. Oui, un tuyau d’arrosage « peint en vert » est bien là !

  4. Certes, il y a ce tuyau d’arrosage, mais Gilberte n’y touche pas. C’est une bêche de jardinage qu’elle tient à la main. Reprenons l’enquête…

  5. Si c’est un geste masturbatoire, le manche de bêche n’est pas mal placé.

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