La main ne sert pas qu’à écrire

La main ne sert pas qu’à écrire

Graphomane compulsif, Proust ne laissait pas sa main au repos quand il avait posé la plume.

Les pages d’À la recherche du Temps perdu sont éloquentes sur des pratiques qu’il connaît apparemment fort bien.

Au fil des pages, le Héros a la main experte, confortant mon opinion que, pour reprendre son mot, la possession n’est que chimère. Lui et son créateur n’on sans doute jamais fait l’amour. À l’inverse de Blanche Leroi ­­— reprenant un mot authentique de Laure Baignères —, l’amour, il en parle souvent mais ne le fait jamais.

En revanche, quelle éloquence sur les plaisirs solitaires… À l’image de l’ambassadrice de Turquie, il est féru sur l’onanisme — le mot n’apparaît qu’une fois (III) — il mais ne s’étend pas sur les autres sujets qu’elle apprend ou sur lesquels on ne peut la prendre en faute :  l’histoire de la retraite des Dix mille, la perversion sexuelle chez les oiseaux, les plus récents travaux allemands, qu’ils traitassent d’économie politique, des vésanies ou de la philosophie d’Épicure.

Masturbation et éjaculation semblent être ses deux mamelles.

« je montais sangloter tout en haut de la maison à côté de la salle d’études, sous les toits, dans une petite pièce sentant l’iris, et que parfumait aussi un cassis sauvage poussé au dehors entre les pierres de la muraille et qui passait une branche de fleurs par la fenêtre entr’ouverte. Destinée à un usage plus spécial et plus vulgaire, cette pièce, d’où l’on voyait pendant le jour jusqu’au donjon de Roussanville-le-Pin, servit longtemps de refuge pour moi, sans doute parce qu’elle était la seule qu’il me fût permis de fermer à clef, à toutes celles de mes occupations qui réclamaient une inviolable solitude : la lecture, la rêverie, les larmes et la volupté. » (I)

Parfois à l’exaltation que me donnait la solitude, s’en ajoutait une autre que je ne savais pas en départager nettement, causée par le désir de voir surgir devant moi une paysanne, que je pourrais serrer dans mes bras. Né brusquement, et sans que j’eusse eu le temps de le rapporter exactement à sa cause, au milieu de pensées très différentes, le plaisir dont il était accompagné ne me semblait qu’un degré supérieur de celui qu’elles me donnaient. (I)

« Hélas, c’était en vain que j’implorais le donjon de Roussainville, que je lui demandais de faire venir auprès de moi quelque enfant de son village, comme au seul confident que j’avais eu de mes premiers désirs, quand au haut de notre maison de Combray, dans le petit cabinet sentant l’iris, je ne voyais que sa tour au milieu du carreau de la fenêtre entr’ouverte, pendant qu’avec les hésitations héroïques du voyageur qui entreprend une exploration ou du désespéré qui se suicide, défaillant, je me frayais en moi-même une route inconnue et que je croyais mortelle, jusqu’au moment où une trace naturelle comme celle d’un colimaçon s’ajoutait aux feuilles du cassis sauvage qui se penchaient jusqu’à moi. » (I)

« [Avec Gilberte, derrière un massif de lauriers des Champs-Élysées :] je la tenais serrée entre mes jambes comme un arbuste après lequel j’aurais voulu grimper; et, au milieu de la gymnastique que je faisais, sans qu’en fût à peine augmenté l’essoufflement que me donnaient l’exercice musculaire et l’ardeur du jeu, je répandis, comme quelques gouttes de sueur arrachées par l’effort, mon plaisir auquel je ne pus pas même m’attarder le temps d’en connaître le goût; aussitôt je pris la lettre. Alors, Gilberte me dit avec bonté : « Vous savez, si vous voulez, nous pouvons lutter encore un peu. »

Peut-être avait-elle obscurément senti que mon jeu avait un autre objet que celui que j’avais avoué, mais n’avait-elle pas su remarquer que je l’avais atteint. Et moi qui craignais qu’elle s’en fût aperçue (et un certain mouvement rétractile et contenu de pudeur offensée qu’elle eut un instant après, me donna à penser que je n’avais pas eu tort de le craindre), j’acceptai de lutter encore, de peur qu’elle pût croire que je ne m’étais proposé d’autre but que celui après quoi je n’avais plus envie que de rester tranquille auprès d’elle. » (II)

« Parfois, il [le sommeil d’Albertine] me faisait goûter un plaisir moins pur. Je n’avais pour cela besoin de nul mouvement, je faisais pendre ma jambe contre la sienne, comme une rame qu’on laisse traîner et à laquelle on imprime de temps à autre une oscillation légère, pareille au battement intermittent de l’aile qu’ont les oiseaux qui dorment en l’air. […] Le bruit de sa respiration devenant plus fort pouvait donner l’illusion de l’essoufflement du plaisir et quand le mien était à son terme, je pouvais l’embrasser sans avoir interrompu son sommeil. Il me semblait, à ces moments-là, que je venais de la posséder plus complètement, comme une chose inconsciente et sans résistance de la muette nature. » (V)

« Tandis qu’autrefois, ramené des Champs-Élysées par Françoise, nourrissant seul à la maison d’impuissants désirs, ne pouvant user des moyens pratiques de la civilisation, j’aimais comme un sauvage ou même, car je n’avais pas la liberté de bouger, comme une fleur. » (VI)

« Faisait-il [Robert de Saint-Loup] allusion au vice qu’il avait réussi jusqu’alors à cacher à tout le monde mais qu’il connaissait, et dont il s’exagérait peut-être la gravité, comme les enfants qui font la première fois l’amour, ou même avant cela, cherchent seuls le plaisir, s’imaginent pareils à la plante qui ne peut disséminer son pollen sans mourir tout de suite après ? » (VII)

Mais le Héros n’a-t-il jamais mené à son terme l’acte amoureux ? Les aveux ne manquent pas :

« Albertine m’effrayait en me disant que j’avais raison, pour ne pas lui faire du tort, de dire que je n’étais pas son amant, puisque aussi bien, ajoutait-elle, « c’est la vérité que vous ne l’êtes pas ». Je ne l’étais peut-être pas complètement en effet, mais alors fallait-il penser que toutes les choses que nous faisions ensemble, elle les faisait aussi avec tous les hommes dont elle me jurait qu’elle n’avait pas été la maîtresse ? » (V)

« J’avais voulu aussi me persuader que nos rapports étaient l’amour, que nous pratiquions mutuellement les rapports appelés amour, parce qu’elle me rendait docilement les baisers que je lui donnais. » (VI)

« Cette angoisse était incomparablement plus forte pour bien des raisons dont la plus importante n’était peut-être pas que je n’avais jamais goûté de plaisir sensuel avec Mme de Guermantes et avec Gilberte […] la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation progressive) m’eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable dans la vie, si je n’avais moi-même autrefois opté pour celle-là quand il s’était agi de Gilberte. Je savais donc que cette autre solution pouvait être acceptée aussi, et par un seul homme, car j’étais resté à peu près le même. » (VI)

Et si le Héros a le mot « possession » plein la bouche et laisse Albertine vanter ses « étouffements d’un autre genre », il développe davantage, détails à l‘appui, la fellation, les baisers, les caresses, son attirance pour les seins, les satisfactions charnelles ou les « demi-relations charnelles »…

Mais c’est déjà une autre histoire.

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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