Bonjour, monsieur le maire

Bonjour, monsieur le maire

 

Comment s’appelait le maire d’Illiers au temps de Proust ? Et celui de Cabourg ?

Je l’ignore et j’ai la flemme de faire les recherches utiles.

Le maire de Combray qui est évoqué dans La Fugitive n’est pas celui de l’enfance du Héros, mais de l’époque ultérieure du mariage de Robert de Saint-Loup avec Gilberte. On apprend qu’il est en poste depuis peu et qu’il est radical. Une amie de la mère du Héros le cite pour contester la naissance aristocratique du futur marié. Selon elle, le jeune homme est un roturier comme l’attesteraient les bans à leur publication et le maire est le mieux placé pour connaître son vrai nom.

Le maire de Balbec qui est évoqué dans Á l’ombre des jeunes filles en fleurs a, lui, un rôle un peu plus important. C’est un des cinq messieurs décrits au Héros par Albertine — il est gros et assez moche— , mais on apprend auparavant qu’il a été interpelé par une lettre ouverte aux électeurs que le père d’Octave, président du Syndicat des propriétaires de Balbec  a fait afficher. On apprend plus tard qu’il a reçu une autre lettre, signée cette fois par Mme de Villeparisis, qui lui demande d’interdire le diabolo sur la digue de sa station balnéaire, ayant reçu une balle dans la figure.

Pour être exactement complet, ainsi qu’on le constate dans les extraits (repris ci-dessous), il est aussi question d’un ancien premier adjoint au maire de Combray, cousin de Mme Sazerat, et du conseiller général de Balbec, un autre des cinq messieurs, le seul dont le nom est donné, M. de Sainte-Croix, républicain quoiqu’aristocrate.

Quant aux maires d’aujourd’hui — au risque de vous ébaubir —, j’en connais les noms.

Jean-Claude Sédillot est celui d’Illiers-Combray (si vous voulez lui faire plaisir, prononcez Sédilo) et Jean-Paul Henriet est celui de Cabourg. Ils se connaissent bien. Leur dernière rencontre remonte à la mi-novembre, à l’occasion d’un colloque proustien à Illiers-Combray. Ce jour-là, l’un a été l’hôte de l’autre — et vice-versa puisque, comme nul ne l’ignore, « hôte » désigne aussi bien la personne qui reçoit que celle qui est reçu. Les voici réunis dans la salle des fêtes :

MM. Henriet (à gauche) et Sédillot, maires de Cabourg[-Balbec]et d'Illiers-Combray (photo PL)

MM. Henriet (à gauche) et Sédillot, maires de Cabourg[-Balbec]et d’Illiers-Combray (photo PL)

Je vous épargne l’évocation de Bruno Coquatrix qui, de façon un peu ridicule, a droit à une entrée dans le Dictionnaire amoureux des Enthoven, sous prétexte qu’il a été maire de Cabourg. Quitte à mentionner l’Olympia, c’eut été plus légitime de le faire pour celle de Manet (citée trois fois dans Á la Recherche) ou pour sa taverne (une fois). Mais je m’égare…

Parole de Proustiste…

Patrice Louis

 

Les extraits :

Combray

*[Une amie à la mère du Héros :] Du reste, vous savez que si elle n’est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari qui, naturellement, n’est pas noble. Vous pensez bien qu’il n’y a qu’un aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c’est un Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S’il n’y avait pas maintenant un maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j’aurais su le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C’est très joli, pour les journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de faire-part, de se faire appeler le marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et si ça peut leur faire plaisir à ces bonnes gens, ce n’est pas moi qui y trouverai à redire! en quoi ça peut-il me gêner ? Comme je ne fréquenterai jamais la fille d’une femme qui a fait parler d’elle, elle peut bien être marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais dans les actes de l’état civil ce n’est pas la même chose. Ah! si mon cousin Sazerat était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à moi il m’aurait dit sous quel nom il avait fait faire les publications.» (VI, 173-174)

 

Balbec

*Il [Octave] n’avait aucune hésitation sur l’opportunité du smoking ou du pyjama, mais ne se doutait pas du cas où on peut ou non employer tel mot, même des règles les plus simples du français. Cette disparité entre les deux cultures devait être la même chez son père, président du Syndicat des propriétaires de Balbec, car dans une lettre ouverte aux électeurs, qu’il venait de faire afficher sur tous les murs, il disait : «J’ai voulu voir le maire pour lui en causer, il n’a pas voulu écouter mes justes griefs.» (II, 319)

*Cinq messieurs passèrent que je connaissais très bien de vue depuis que j’étais à Balbec. Je m’étais souvent demandé qui ils étaient. «Ce ne sont pas des gens très chics, me dit Albertine en ricanant d’un air de mépris. Le petit vieux, qui a des gants jaunes, il en a une touche, hein, il dégotte bien, c’est le dentiste de Balbec, c’est un brave type; le gros c’est le maire, pas le tout petit gros, celui-là vous devez l’avoir vu, c’est le professeur de danse, il est assez moche aussi, il ne peut pas nous souffrir parce que nous faisons trop de bruit au Casino, que nous démolissons ses chaises, que nous voulons danser sans tapis, aussi il ne nous a jamais donné le prix quoique il n’y a que nous qui sachions danser. Le dentiste est un brave homme, je lui aurais fait bonjour pour faire rager le maître de danse, mais je ne pouvais pas parce qu’il y a avec eux M. de Sainte-Croix, le conseiller général, un homme d’une très bonne famille qui s’est mis du côté des républicains, pour de l’argent; aucune personne propre ne le salue plus. Il connaît mon oncle, à cause du gouvernement, mais le reste de ma famille lui a tourné le dos. Le maigre avec un imperméable, c’est le chef d’orchestre. Comment, vous ne le connaissez pas! Il joue divinement. Vous n’avez pas été entendre Cavalleria Rusticana ? Ah! je trouve ça idéal! Il donne un concert ce soir, mais nous ne pouvons pas y aller parce que ça a lieu dans la salle de la Mairie. Au casino ça ne fait rien, mais dans la salle de la Mairie d’où on a enlevé le Christ, la mère d’Andrée tomberait en apoplexie si nous y allions. (II, 322)

*[Albertine à Octave sur une réclamation de Mme de Villeparisis auprès de son père :] Elle n’a du reste pas écrit seulement à votre père, mais en même temps au maire de Balbec pour qu’on ne joue plus au diabolo sur la digue, on lui a envoyé une balle dans la figure.

— Oui, j’ai entendu parler de cette réclamation. C’est ridicule. Il n’y a pas déjà tant de distractions ici. (II, 355)

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Bonjour, monsieur le maire”

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  1. Ton blog est une école.
    Ousmane

  2. Le Maire de Cabourg franchira-t-il un jour le rubicon proustien, et irons-nous écouter des conférenciers dans le grand salon vitré de l’hôtel de Cabourg-Balbec ?

    J’y suis allée, une fois. C’était bien. Mais lors du souper qui clôturait la soirée, à une table de six, j’ai hélas constaté que j’étais la seule authentique lectrice de la Recherche. Les braves cabourgeais, et surtout cabourgeaises, qui mangeaient avec gourmandise les plats gastronomiques, m’avouèrent les unes après les autres qu’elles suivaient les conférences et participaient au cercle des amis de Proust par une sorte de devoir citadin : le renom de la Ville (et le tourisme grandissant autour de l’écrivain) les préoccupait beaucoup plus que le traitement du temps, de l’art, de l’amour et de l’amitié (entre autres, on pourrait dresser une liste bien longue… Combien de pages, déjà ?), tels qu’inventoriés, que dis-je ? radiographiés, scalpelisés, par Marcel. Tout juste connaissaient-elles l’histoire de la madeleine, et elles s’étonnèrent d’ailleurs de ne point apercevoir de ces gâteaux « courts et dodus » sur la table. J’ai frémi en les entendant : un souper proustien, stricto sensu, aurait bien entendu compris aussi du boeuf en gelée, hors je ne l’aime guère. J’ai béni le chef qui, laissant là les clins d’oeil culinaires, nous régalait d’une cuisine contemporaine : au diable le Café Anglais !

    (d’ailleurs, cher foudeProust, si vous pouviez éclairer ma lanterne sur ce « café anglais » : dans la recherche, Proust s’exclame à son sujet, car Françoise le cite comme modèle de « bonne cuisine bourgeoise ». Je ne sais pourquoi le narrateur s’esbaudit, par ignorance de ce qu’était ce restaurant ?)

    PS : bravo pour ce blog. J’y reviendrai !

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