Retour au collège Marcel Proust

Retour au collège Marcel Proust

 

Les collégiens d’Illiers-Combray ont bien fait les choses… Ils recevaient hier à l’heure du goûter pour nous faire goûter des extraits d’À la recherche du temps perdu.

Ils étaient huit élèves de 4e, tous volontaires, à parfaite parité, à lire du Proust aux invités — redoutable exercice dont ils se sont tirés avec l’ingénuité de leur âge.

Lectrices et lecteurs (à gauche, leur professeur proustien)

Pour ponctuer les textes, une élève mélomane de 3e a joué des pièces de Clementi et Satie au piano.

 

Je ne sais combien de cartes d’invitation la principale avait envoyées, mais nous n’étions que quatre de l’extérieur — une représentante de la mairie, deux de la Maison de tante Léonie dont Mireille Naturel venue spécialement de Paris et le fou de Proust. No comment.

 

A midi, au collège, avait été préparé un « menu à la Proust », avec œuf brouillé au lard, bouchée à la reine, bœuf à la casserole et mousse à la fraise, autant de mets illustrés par les mots qui les décrivent dans la Recherche. Les murs de la cantine arboraient une douzaine de menus dont voici un échantillon.

(Photos PL)

Le jeune Marcel n’a jamais fréquenté le collège d’Illiers. Il a été scolarisé à Paris et la plupart des vingt-deux occurrences de « collège » dans son œuvre concernent le Héros lui-même qui en garde de forts souvenirs. Dans une autre, le mot est attaché à un comportement homosexuel, mais — promis, juré — Proust ne parle aucunement de lui.

 

« Collégien » apparaît onze fois. Dans l’une, il revient sur le sujet assurant que des invertis en font fuir et dans une autre, un collégien se serre contre un camarade pour mieux penser à une femme !

 

Aujourd’hui, Marcel Proust ne donne plus son nom qu’à un seul collège français depuis la fermeture de celui de Cabourg. Illiers-Combray a là un bien précieux que ses élèves savent préserver et illustrer. Bravo !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

Collège

*Quand j’irais me mettre sur le chemin de ma mère au moment où elle monterait se coucher, et qu’elle verrait que j’étais resté levé pour lui redire bonsoir dans le couloir, on ne me laisserait plus rester à la maison, on me mettrait au collège le lendemain, c’était certain. I

*Plus tard, quand je fus au collège, chaque fois que pendant les classes, je correspondais, aussitôt que le professeur avait la tête tournée, avec un nouvel ami, ma première question était toujours pour lui demander s’il était déjà allé au théâtre et s’il trouvait que le plus grand acteur était bien Got, le second Delaunay, etc. I

*[Bergotte] Plus que tout j’aimais sa philosophie, je m’étais donné à elle pour toujours. Elle me rendait impatient d’arriver à l’âge où j’entrerais au collège, dans la classe appelée Philosophie. I

*Au collège, à la classe d’une heure, le soleil me faisait languir d’impatience et d’ennui en laissant traîner une lueur dorée jusque sur mon pupitre, comme une invitation à la fête où je ne pourrais arriver avant trois heures, jusqu’au moment où Françoise venait me chercher à la sortie, et où nous nous acheminions vers les Champs-Élysées par les rues décorées de lumière, encombrées par la foule, et où les balcons, descellés par le soleil et vaporeux, flottaient devant les maisons comme des nuages d’or. I

*Ma position nouvelle d’ami de Gilberte, doué sur elle d’une excellente influence, me faisait maintenant bénéficier de la même faveur que si ayant eu pour camarade, dans un collège où on m’eût classé toujours premier, le fils d’un roi, j’avais dû à ce hasard mes petites entrées au Palais et des audiences dans la salle du trône ; II

*Je sais qu’il y a des jeunes gens, fils et petits-fils d’hommes distingués, à qui leurs précepteurs ont enseigné la noblesse de l’esprit et l’élégance morale dès le collège. II

*Sans chercher à approfondir la joie que je venais d’éprouver et dont j’aurais peut-être pu faire un plus fécond usage, je me disais comme autrefois certain de mes camarades de collège : « C’est vraiment la Berma que je mets en premier », tout en sentant confusément que le génie de la Berma n’était peut-être pas traduit très exactement par cette affirmation de ma préférence et par cette place de « première » décernée, quelque calme d’ailleurs qu’elles m’apportassent. III

*[Au restaurant de Saint-Loup à Doncières] J’y trouvai quelques-uns de ses amis qui dînaient toujours avec lui, nobles, sauf un ou deux roturiers, mais en qui les nobles avaient dès le collège flairé des amis et avec qui ils s’étaient liés volontiers, prouvant ainsi qu’ils n’étaient pas, en principe, hostiles aux bourgeois, fussent-ils républicains, pourvu qu’ils eussent les mains propres et allassent à la messe. III

*Car je continuais à leur demander avidement de classer les différents officiers dont je savais les noms, selon l’admiration plus ou moins grande qu’ils leur semblaient mériter, comme jadis, au collège, je faisais faire à mes camarades pour les acteurs du Théâtre-Français. Si à la place d’un des généraux que j’entendais toujours citer en tête de tous les autres, un Galliffet ou un Négrier, quelque ami de Saint-Loup disait : « Mais Négrier est un officier général des plus médiocres » et jetait le nom nouveau, intact et savoureux de Pau ou de Geslin de Bourgogne, j’éprouvais la même surprise heureuse que jadis quand les noms épuisés de Thiron ou de Febvre se trouvaient refoulés par l’épanouissement soudain du nom inusité d’Amaury. « Même supérieur à Négrier ? Mais en quoi ? donnez-moi un exemple. » III

*[Mme de Saint-Euverte] Ses listes étaient faites et closes, de sorte que, tout en parcourant les salons de la princesse avec lenteur pour verser successivement dans chaque oreille : « Vous ne m’oublierez pas demain », elle avait la gloire éphémère de détourner les yeux, en continuant à sourire, si elle apercevait un laideron à éviter ou quelque hobereau qu’une camaraderie de collège avait fait admettre chez « Gilbert », et duquel la présence à sa garden-party n’ajouterait rien. IV

*le monde, ou du moins ce que M. de Charlus appelait ainsi, forme un tout relativement homogène et clos. Autant il est compréhensible que, dans l’immensité disparate de la bourgeoisie, un avocat dise à quelqu’un qui connaît un de ses camarades de collège : « Mais comment diable connaissez-vous un tel ?» en revanche, s’étonner qu’un Français connût, le sens du mot « temple » ou « forêt » ne serait guère plus extraordinaire que d’admirer les hasards qui avaient pu conjoindre M. de Charlus et la comtesse Molé. IV

*à force d’avoir entendu, depuis le collège, les plus estimés de mes camarades ne pas souffrir qu’on leur manquât, ne pas pardonner un mauvais procédé, j’avais fini par montrer dans mes paroles et dans mes actions une seconde nature qui était assez fière. V

*[Brichot à Charlus :] Comment ? Vous avez connu Swann, baron, mais je ne savais pas. Est-ce qu’il avait ces goûts-là ? demanda Brichot d’un air inquiet. — Mais est-il grossier! Vous croyez donc que je ne connais que des gens comme ça. Mais non, je ne crois pas», dit Charlus les yeux baissés et cherchant à peser le pour et le contre. Et pensant que puisqu’il s’agissait de Swann, dont les tendances si opposées avaient été toujours connues, un demi-aveu ne pouvait qu’être inoffensif pour celui qu’il visait et flatteur pour celui qui le laissait échapper dans une insinuation : « Je ne dis pas qu’autrefois, au collège, une fois par hasard », dit le baron comme malgré lui, et comme s’il pensait tout haut, puis se reprenant : « Mais il y a deux cents ans ; comment voulez-vous que je me rappelle ? vous m’embêtez », conclut-il en riant. « En tous cas il n’était pas joli, joli ! » dit Brichot, lequel, affreux, se croyait bien et trouvait facilement les autres laids. V

*quand quelque chose vous arrive dans la vie qui retentit un peu, des nouvelles nous viennent de personnes situées si loin de nos relations et dont le souvenir est déjà si ancien que ces personnes semblent situées à une grande distance, surtout dans le sens de la profondeur. Une amitié de collège oubliée, et qui avait vingt occasions de se rappeler à vous, vous donne signe de vie, non sans compensation d’ailleurs. C’est ainsi que Bloch, dont j’eusse tant aimé savoir ce qu’il pensait de mon article, ne m’écrivit pas. VI

 

Collégien

*à tout moment mon père rappelait au marquis quelque mesure utile qu’ils avaient décidé de soutenir à la prochaine séance de Commission, et il le faisait sur le ton particulier qu’ont ensemble dans un milieu différent — pareils en cela à deux collégiens — deux collègues à qui leurs habitudes professionnelles créent des souvenirs communs où n’ont pas accès les autres et auxquels ils s’excusent de se reporter devant eux. II

*le papier gros bleu de ciel sur lequel le soir avait brouillonné, comme un collégien, III

*[des invertis] forcent par leurs regards insistants, leurs gloussements, leurs rires, leurs caresses entre eux, une bande de collégiens à s’enfuir au plus vite, IV 

*Tel collégien qui apprenait des vers d’amour ou regardait des images obscènes, s’il se serrait alors contre un camarade, s’imaginait seulement communier avec lui dans un même désir de la femme. Comment croirait-il n’être pas pareil à tous, quand ce qu’il éprouve il en reconnaît la substance en lisant Mme de Lafayette, Racine, Baudelaire, Walter Scott, alors qu’il est encore trop peu capable, de s’observer soi-même pour se rendre compte de ce qu’il ajoute de son cru, et que si le sentiment est le même, l’objet diffère, que ce qu’il désire c’est Rob Roy et non Diana Vernon ? IV

*[M. de Charlus] pour qui dîner chez les Verdurin n’était nullement aller dans le monde, mais dans un mauvais lieu, était intimidé comme un collégien qui entre pour la première fois dans une maison publique et a mille respects pour la patronne. IV 

*Grâce sans doute au souvenir épars des rendez-vous oubliés que j’avais eus, collégien encore, avec des femmes, sous la verdure déjà épaisse, cette région du printemps où le voyage de notre demeure errante à travers les saisons venait depuis trois jours de s’arrêter, sous un ciel clément, et dont toutes les routes fuyaient vers des déjeuners à la campagne, des parties de canotage, des parties de plaisir, me semblait le pays des femmes aussi bien qu’il était celui des arbres, et le pays où le plaisir, partout offert, devenait permis à mes forces convalescentes. V 

*[le Prince de Foix « (le père de l’ami de Saint-Loup) » :] Passant chez sa femme pour vivre beaucoup au cercle, en réalité il passait des heures chez Jupien à bavarder, à raconter des histoires du monde devant des voyous. C’était un grand bel homme comme son fils. Il est extraordinaire que M. de Charlus sans doute parce qu’il l’avait toujours connu dans le monde, ignorât qu’il partageait ses goûts. On allait même jusqu’à dire qu’il les avait autrefois portés jusque sur son fils encore collégien (l’ami de Saint-Loup), ce qui était probablement faux.  VII 

*quelque jeune collégien bourgeois devait en ce moment avoir devant l’hôtel de l’avenue du Bois les mêmes sentiments que moi jadis devant l’ancien hôtel du prince de Guermantes. VII 

*c’était une plume que sans le vouloir j’avais électrisée comme s’amusent souvent à faire les collégiens, et voici que mille riens de Combray, et que je n’apercevais plus depuis longtemps, sautaient légèrement d’eux-mêmes et venaient à la queue leu leu se suspendre au bec aimanté, en une chaîne interminable et tremblante de souvenirs. VII 

*J’avais eu de la facilité jeune, et Bergotte avait trouvé mes pages de collégien « parfaites », mais au lieu de travailler, j’avais vécu dans la paresse, dans la dissipation des plaisirs, dans la maladie, les soins, les manies, et j’entreprenais mon ouvrage à la veille de mourir, sans rien savoir de mon métier. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Merci beaucoup à vous d’être venu !

    J’ignorais que le collège de Cabourg avait fermé… Espérons que de petits proustiens continueront de poindre de celui d’Illiers-Combray !

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