Proust et (Harry) Swann

Proust et (Harry) Swann

 

Pourquoi aller à l’hôtel ? Avant que vous ne listiez des raisons dont certaines pourraient écorcher mes prudes oreilles, laissez-moi répondre : pour lire.

L’Hôtel Swann du quartier de l’Europe à Paris désormais connu de tout(e) Prostien(ne) voyageur/euse n’a pas que des chambres littéraires à offrir. Au milieu des livres et objets qui rappellent À la recherche du temps perdu peut être admirée une lettre.

Ce n’est certes qu’une reproduction, mais elle est précieuse. Les Proustiens allemands réunis dans la « Marcel Proust Gesellschaft », présidée par Reiner Speck, y ont séjourné récemment. L’association a offert un cadeau à Jacques Letertre, le très lettré propriétaire : le fac-similé d’une lettre, datée du 11 décembre 1920, de Marcel Proust à un Monsieur Harry Swann où il explique l’origine du nom de son personnage. L’enveloppe à elle seul est déjà un document exceptionnel.

 

Encadrée, la lettre vient d’être exposée. Elle a été accrochée lundi soir et l’hôtel m’a accordé la primeur de ce que vous pourrez voir dans le lobby à droite.

(Photo Hôtel Swann)

 

Transcription de la lettre :

*« C’est par un miracle véritable que je peux vous répondre. Depuis que je suis si malade, des milliers de lettres se sont entassées sans que je les ouvre. Quel hasard a donné ce sort différend à la vôtre et aussi m’a donné un instant de force pour y répondre, c’est ce que j’ignore. Il est d’ailleurs assez fâcheux pour nous deux que ce soit justement cette lettre là que j’ai lue. Car je ne suis pas en mesure de vous fournir le renseignement que vous me demandez. Quand j’ai fait paraître, il y a huit ans (et écrit il y en a douze) « Du côté de chez Swann » (paru en 1913), j’étais déjà fort malade et pour beaucoup de noms, je me suis servi tout simplement, comme faisait Balzac, de noms réels appartenant à des gens existants. Mais ce ne fut pas le cas pour mon héros, car je me connaissais et n’avais entendu parler d’aucun Swann. Le prototype de Swann, c’était M. Charles Haas, Haas l’ami des princes, l’israélite du Jockey [Club]. Mais ce n’était qu’un point de départ. Mon personnage évolua bien entendu autrement. Malgré tout je voulus chercher un nom d’apparence qui put être anglo-saxonne et donner à mon oreille la sensation de blanc de l’a précédé d’une consonne et suivie d’une autre (je vous dis tout cela confidentiellement bien qu’il n’y ait aucun secret, mais parce que après plusieurs années écoulées, je peux me tromper sur la chimie assez particulière qui se passe dans notre cerveau quand nous fabriquons un nom). Les deux « n » étaient destinés à compenser les 2 « a », à éviter l’idée de cygne liée à M. de Guermantes (en quoi j’avais raison puisque une sœur du roi d’Angleterre dit, soit par esprit, soit par naïveté : « Du côté de chez Swann. C’est l’histoire de Léda vue du côté du cygne »). Si je n’étais si fatigué j’aurais mille choses amusantes à raconter à ce sujet. Mais une réflexion que je ne puis m’empêcher de faire avec mélancolie, c’est le peu de choses qu’est ce qu’on nomme notoriété (et qui j’avoue m’est absolument indifférent). Voici un livre qui a paru il y a près de huit ans. Si je ne connaissais aucun Swann avant, en revanche après plusieurs Swann (comme je sortais encore un peu) se firent présenter à moi, bien qu’en vérité je n’eusse pas cherché à leur faire le plaisir qu’ils disaient éprouver, puisque je ne les connaissais pas. Le livre fut commenté dans presque tous les pays (même en Chine). Il m’a valu d’être décoré, et ce qui flatterait plus un auteur revenu de tout, on a fondé en Belgique, en Angleterre, des clubs portant le nom de Swann où des lecteurs (la modestie m’empêche de dire des admirateurs) se réunissaient pour parler de moi. Tous les grands journaux anglais français et italiens y sont revenus à plusieurs reprises. Avec ce livre que, si j’étais fat, je pourrais croire comme, est inconnu, je le vois par votre lettre, d’un homme évidemment lettré (votre lettre le prouve) et dont le nom est justement Swann. Avouez qu’il y a là une leçon quasi religieuse infligée à un auteur, s’il avait été tenté de se croire en vue. Hélas Monsieur, au moment où vous venez de connaître mon « Swann » il va justement mourir et jusqu’à son nom s’efface des derniers volumes car sa femme épouse M. de Forcheville et sa fille change également de nom. Heureusement la mort du héros ne se répercute en rien sur la santé de ceux qui dans la vie portent son nom et qui continue à rester très bonne. J’espère qu’il en est ainsi de la vôtre. Ce n’est pas le cas hélas pour la mienne. Veuillez agréer Monsieur, l’expression de mes sentiments les plus distingués. Marcel Proust. »

 

Effectivement, la vraie mort de Swann lui est infligée par ses femmes — sa fille et son épouse — qui « effacent » son nom en se mariant ou remariant. Ah, que n’a-t-il eu un fils !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Proust et (Harry) Swann”

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  1. Il faut noter (sur l’enveloppe) que la lettre a été tamponnée au bureau de poste de la rue La Pérouse, rue qui est, dans le roman, l’adresse d’Odette.

  2. Hélas ! Le fils de Swann, à mon sens, cher Patrice, n’eût pas empêché la disparition du nom : elle était exigée par le roman, comme démenti à tout ce que le personnage Swann pouvait encore conserver d’illusions…

    Il est rpobable que ce fils de Swann aurait, par snobisme, adopté le patronyme d’un des plus acharnés ennemis de son père…

    On pourrait aussi jouer à un jeu « abolissant le temps » : imaginer la lettre que Proust aurait pu écrire à Dave !!!

  3. Qui a collé le timbre, Proust ou Céleste?

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