Pourquoi un Roumain à la tête du Grand-Hôtel ?

Pourquoi un Roumain à la tête du Grand-Hôtel ?

 

Imagine-t-on Marcel Proust choisir la nationalité de ses étrangers au petit bonheur la chance ?

Je sais : on ne se pose pas vraiment la question.

Prenez les hôtes du Grand-Hôtel de Balbec. Pourquoi telle cliente est-elle polonaise et d’autres ont-elles un passeport américain ?

Quant au directeur, c’est un Roumain naturalisé Monégasque. Mais pourquoi l’écrivain lui a-t-il collé une origine entre Danube et Mer noire ?

 

Je crois avoir trouvé en lisant Histoire mondiale de la France, ouvrage d’historiens dirigés par Patrick Boucheron que le Seuil vient de publier. Un chapitre est consacré à l’inauguration en 1913 de l’hôtel le Negresco à Nice qui « marque le point d’orgue du confort moderne et du tourisme international, inspiré depuis un siècle par les voyageurs britanniques. »

S’il avait choisi la Côte d’Azur plutôt que la normande, l’établissement niçois aurait pu le séduire. Contemporain du Grand-Hôtel de Cabourg, il offre tout le confort qu’il aurait souhaité : téléphones particuliers, service pneumatique de distribution du courrier par tube, lampes électriques qui s’allument par la simple pression d’un bouton, chauffage — c’est important le chauffage hors saison ! — assuré par cinq chaudières à vapeur, système de nettoyage par aspiration d’air grâce à une turbine centrifuge.

Ça , c’est ce qui ne se voit pas, mais côté décor, le Negresco se pose là : verrière, rotonde, statues de bronze, lustres de cristal, sols de marbre, fresques, tapis géant, bar américain.

 

Un nouveau « palace » est né. Dans À la recherche du temps perdu, Proust met des guillemets ou une majuscule au nom car il est récent dans la langue française. Mot voyageur, il est importé de l’anglais lui-même bâti sur le français « palais ». Le Robert l’estime naturalisé en 1905.

 

Sur la Promenade des Anglais, pas moins de sept têtes couronnées ont assisté à l’inauguration marquant le triomphe du maître des lieux.

Il s’appelle Henri Negrescu. Et il est Roumain. Né en 1868, fils d’un aubergiste de Bucarest, il arrive de Monte-Carlo après avoir travaillé à Londres. Durant de nombreuses années et dans les palaces de toute l’Europe, il a été le maître d’hôtel irremplaçable auprès de clients richissimes, comme la famille Rockefeller. Une seule lettre, la finale de Monaco et Monte-Carlo, remplace la dernière de son nom pour baptiser le palace.

 

Est-il illégitime de penser qu’il a pu inspirer Proust pour le directeur du Grand-Hôtel, « naturalisé Monégasque » et « d’originalité roumaine » ?

Ce cher Marcel s’est souvent servi de plusieurs personnes pour composer un personnage. Ici, c’est le contraire. Le seul Negrescu nourrit le directeur et son supérieur, présenté comme le « propriétaire » ou le « directeur général », « connu paraît-il, à Londres aussi bien qu’à Monte-Carlo, pour un des premiers hôteliers de l’Europe. »

 

Troublant !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*Il n’est peut-être rien qui donne plus l’impression de la réalité de ce qui nous est extérieur, que le changement de la position, par rapport à nous, d’une personne même insignifiante, avant que nous l’ayons connue, et après. J’étais le même homme qui avait pris à la fin de l’après-midi le petit chemin de fer de Balbec, je portais en moi la même âme. Mais dans cette âme, à l’endroit où, à six heures, il y avait avec l’impossibilité d’imaginer le directeur, le Palace, son personnel, une attente vague et craintive du moment où j’arriverais, se trouvaient maintenant les boutons extirpés dans la figure du directeur cosmopolite (en réalité naturalisé Monégasque, bien qu’il fût — comme il disait parce qu’il employait toujours des expressions qu’il croyait distinguées, sans s’apercevoir qu’elles étaient vicieuses — « d’originalité roumaine ») — son geste pour sonner le lift, le lift lui-même, toute une frise de personnages de guignol sortis de cette boîte de Pandore, qu’était le Grand-Hôtel, indéniables, inamovibles, et comme tout ce qui est réalisé, stérilisants. II

*Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans ce vaste restaurant, habituellement comble du Grand-Hôtel, ils le devenaient davantage encore quand arrivait pour quelques jours le propriétaire (ou directeur général élu par une société de commanditaires, je ne sais), non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres, situés aux quatre coins de la France, et dans chacun desquels, faisant entre eux la navette, il venait passer, de temps en temps, une semaine. Alors, presque au commencement du dîner, apparaissait chaque soir, à l’entrée de la salle à manger, cet homme petit, à cheveux blancs, à nez rouge, d’une impassibilité et d’une correction extraordinaires, et qui était connu paraît-il, à Londres aussi bien qu’à Monte-Carlo, pour un des premiers hôteliers de l’Europe. II

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Pourquoi un Roumain à la tête du Grand-Hôtel ?”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Patrice~

    Reading this article, http://www.romlit.ro/marcel_proust_n_romnia_-_connaisseur
    in translation, and saw this sentence:
    « Ignar article contains five photos first, Mr. Cosmin Zidurean, two of Marcel Proust…. »

    Are these two known photos of Proust?
    I haven’t found the « Ignar article… »

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et