Ma fleuriste « attitrée »

Ma fleuriste « attitrée »

 

Que les autres n’en éprouvent aucune jalousie mais à Illiers-Combray ma commerçante préférée est la fleuriste. Elle s’appelle Laetitia et tient boutique sur la place de l’Église à l’enseigne « Atelier Floral ».

 

 

Ma fleuriste revendique le titre de « bouquetière » après avoir trouvé le mot lors de recherches sur le métier des fleurs à l’époque de Marcel Proust. Jeune, professionnelle et charmante, elle est d’un dynamisme fou et donne envie d’acheter ses compositions qu’elle affiche sur sa page Facebook.

 

Quand je lui ai parlé des catleyas, elle n’a pas tardé à me contacter pour me signaler qu’elle attendait une commande.

Les voici arrivés.

 

 

Mon catleya est encore abrité dans son papier. Aujourd’hui déshabillé, est désormais devant moi, source d’inspiration pour mes chroniques.

 

(Photos PL)

 

Mais ce qui m’a décidé à lui consacrer celle-ci est une petite ligne en fin d’un article consacré à ma bouquetière : « elle fait le don à l’église Saint Jacques de toutes ses fleurs invendues. »

 

Pas plus religieux que ça, j’ai trouvé son geste digne d’éloge et de reconnaissance. Moi, je ne puis lui offrir que mes décorticages de la Recherche. Ainsi, toutes les occurrences de « fleuriste ».

*Il n’avait de rendez-vous avec Odette, au moins le plus souvent, que le soir ; mais le jour, ayant peur de la fatiguer de lui en allant chez elle, il aurait aimé du moins ne pas cesser d’occuper sa pensée, et à tous moments il cherchait à trouver une occasion d’y intervenir, mais d’une façon agréable pour elle. Si, à la devanture d’un fleuriste ou d’un joaillier, la vue d’un arbuste ou d’un bijou le charmait, aussitôt il pensait à les envoyer à Odette, imaginant le plaisir qu’ils lui avaient procuré, ressenti par elle, venant accroître la tendresse qu’elle avait pour lui, et les faisait porter immédiatement rue La Pérouse, pour ne pas retarder l’instant où, comme elle recevrait quelque chose de lui, il se sentirait en quelque sorte près d’elle. Il voulait surtout qu’elle les reçût avant de sortir pour que la reconnaissance qu’elle éprouverait lui valût un accueil plus tendre quand elle le verrait chez les Verdurin, ou même, qui sait, si le fournisseur faisait assez diligence, peut-être une lettre qu’elle lui enverrait avant le dîner, ou sa venue à elle en personne chez lui, en une visite supplémentaire, pour le remercier. Comme jadis quand il expérimentait sur la nature d’Odette les réactions du dépit, il cherchait par celles de la gratitude à tirer d’elle des parcelles intimes de sentiment qu’elle ne lui avait pas révélées encore. I

 

*Cette marquise me conseilla de ne pas rester au frais et m’ouvrit même un cabinet en me disant : « Vous ne voulez pas entrer ? en voici un tout propre, pour vous ce sera gratis. » Elle le faisait peut-être seulement comme les demoiselles de chez Gouache quand nous venions faire une commande m’offraient un des bonbons qu’elles avaient sur le comptoir sous des cloches de verre et que maman me défendait hélas d’accepter ; peut-être aussi moins innocemment comme telle vieille fleuriste par qui maman faisait remplir ses « jardinières » et qui me donnait une rose en roulant des yeux doux. II

*Que Mme Swann se contentât des envois que lui faisait son jardinier de Combray, et que par l’intermédiaire de sa fleuriste « attitrée » elle ne comblât pas les lacunes d’une insuffisante évocation à l’aide d’emprunts faits à la précocité méditerranéenne, je suis loin de le prétendre et je ne m’en souciais pas. Il me suffisait pour avoir la nostalgie de la campagne, qu’à côté des névés du manchon que tenait Mme Swann, les boules de neige (qui n’avaient peut-être dans la pensée de la maîtresse de la maison d’autre but que de faire, sur les conseils de Bergotte, « symphonie en blanc majeur » avec son ameublement et sa toilette) me rappelassent que l’Enchantement du Vendredi Saint figure un miracle naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l’on était plus sage, et aidées du parfum acide et capiteux de corolles d’autres espèces dont j’ignorais les noms et qui m’avait fait rester tant de fois en arrêt dans mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi surchargé d’odeurs authentiques, que le petit raidillon de Tansonville. II

 

*Combien de fois à Paris dans le mois de mai de l’année suivante, il m’arriva d’acheter une branche de pommier chez le fleuriste et de passer ensuite la nuit devant ses fleurs où s’épanouissait la même essence crémeuse qui poudrait encore de son écume les bourgeons des feuilles et entre les blanches corolles desquelles il semblait que ce fût le marchand qui, par générosité envers moi, par goût inventif aussi et contraste ingénieux eût ajouté de chaque côté, en surplus, un seyant bouton rose ; je les regardais, je les faisais poser sous ma lampe — si longtemps que j’étais souvent encore là quand l’aurore leur apportait la même rougeur qu’elle devait faire en même temps à Balbec — et je cherchais à les reporter sur cette route par l’imagination, à les multiplier, à les étendre dans le cadre préparé, sur la toile toute prête, de ces clos dont je savais le dessin par cœur et que j’aurais tant voulu, qu’un jour je devais, revoir, au moment où avec la verve ravissante du génie, le printemps couvre leur canevas de ses couleurs. II

 

*Pour un convalescent qui se repose tout le jour dans un jardin fleuriste ou dans un verger, une odeur de fleurs et de fruits n’imprègne pas plus profondément les mille riens dont se compose son farniente que pour moi cette couleur, cet arôme que mes regards allaient chercher sur ces jeunes filles et dont la douceur finissait par s’incorporer à moi. II

 

*Mme de Villeparisis, coiffée d’un bonnet de dentelles noires de l’ancien temps (qu’elle conservait avec le même instinct avisé de la couleur locale ou historique qu’un hôtelier breton qui, si parisienne que soit devenue sa clientèle, croit plus habile de faire garder à ses servantes la coiffe et les grandes manches), était assise à un petit bureau, où devant elle, à côté de ses pinceaux, de sa palette et d’une aquarelle de fleurs commencée, il y avait dans des verres, dans des soucoupes, dans des tasses, des roses mousseuses, des zinnias, des cheveux de Vénus, qu’à cause de l’affluence à ce moment-là des visites elle s’était arrêtée de peindre, et qui avaient l’air d’achalander le comptoir d’une fleuriste dans quelque estampe du XVIIIe siècle. Dans ce salon légèrement chauffé à dessein, parce que la marquise s’était enrhumée en revenant de son château, il y avait, parmi les personnes présentes quand j’arrivai, un archiviste avec qui Mme de Villeparisis avait classé le matin les lettres autographes de personnages historiques à elle adressées et qui étaient destinées à figurer en fac-similés comme pièces justificatives dans les Mémoires qu’elle était en train de rédiger, et un historien solennel et intimidé qui, ayant appris qu’elle possédait par héritage un portrait de la duchesse de Montmorency, était venu lui demander la permission de reproduire ce portrait dans une planche de son ouvrage sur la Fronde, visiteurs auxquels vint se joindre mon ancien camarade Bloch, maintenant jeune auteur dramatique, sur qui elle comptait pour lui procurer à l’œil des artistes qui joueraient à ses prochaines matinées. III

 

*— Ah ! des fleurs de ce temps-là, comme c’est ingénieux, s’écria Legrandin.

— Vous peignez en effet de belles fleurs de cerisier … ou des roses de mai, dit l’historien de la Fronde non sans hésitation quant à la fleur, mais avec de l’assurance dans la voix, car il commençait à oublier l’incident des chapeaux.

— Non, ce sont des fleurs de pommier, dit la duchesse de Guermantes en s’adressant à sa tante.

— Ah ! je vois que tu es une bonne campagnarde ; comme moi, tu sais distinguer les fleurs.

— Ah ! oui, c’est vrai ! mais je croyais que la saison des pommiers était déjà passée, dit au hasard l’historien de la Fronde pour s’excuser.

— Mais non, au contraire, ils ne sont pas en fleurs, ils ne le seront pas avant une quinzaine, peut-être trois semaines, dit l’archiviste qui, gérant un peu les propriétés de Mme de Villeparisis, était plus au courant des choses de la campagne.

— Oui, et encore dans les environs de Paris où ils sont très en avance. En Normandie, par exemple, chez son père, dit-elle en désignant le duc de Châtellerault, qui a de magnifiques pommiers au bord de la mer, comme sur un paravent japonais, ils ne sont vraiment roses qu’après le 20 mai.

— Je ne les vois jamais, dit le jeune duc, parce que ça me donne la fièvre des foins, c’est épatant.

— La fièvre des foins, je n’ai jamais entendu parler de cela, dit l’historien.

— C’est la maladie à la mode, dit l’archiviste.

— Ça dépend, cela ne vous donnerait peut-être rien si c’est une année où il y a des pommes. Vous savez le mot du Normand. Pour une année où il y a des pommes … dit M. d’Argencourt, qui n’étant pas tout à fait français, cherchait à se donner l’air parisien.

— Tu as raison, répondit à sa nièce Mme de Villeparisis, ce sont des pommiers du Midi. C’est une fleuriste qui m’a envoyé ces branches-là en me demandant de les accepter. Cela vous étonne, Monsieur Vallenères, dit-elle en se tournant vers l’archiviste, qu’une fleuriste m’envoie des branches de pommier ? Mais j’ai beau être une vieille dame, je connais du monde, j’ai quelques amis, ajouta-t-elle en souriant par simplicité, crut-on généralement, plutôt, me sembla-t-il, parce qu’elle trouvait du piquant à tirer vanité de l’amitié d’une fleuriste quand on avait d’aussi grandes relations. III

 

S’il n’y a pas de fleuriste à Combray, il en est trois d’identifiés à Paris, tous dans le VIIIe arr. et sous leur vrai nom : Debac (63, boulevard Malesherbes), Lachaume (10, rue Royale) et Lemaître (128, boulevard Haussmann).

 

*Vous ne savez pas arranger les chrysanthèmes, disait-elle en s’en allant tandis que Mme Swann se levait pour la reconduire. Ce sont des fleurs japonaises, il faut les disposer comme font les Japonais. » « Je ne suis pas de l’avis de Mme Verdurin, bien qu’en toutes choses elle soit pour moi la Loi et les Prophètes. Il n’y a que vous, Odette, pour trouver des chrysanthèmes si belles ou plutôt si beaux puisque il paraît que c’est ainsi qu’on dit maintenant », déclarait Mme Cottard, quand la Patronne avait refermé la porte. « Chère Mme Verdurin n’est pas toujours très bienveillante pour les fleurs des autres », répondait doucement Mme Swann. « Qui cultivez-vous, Odette, demandait Mme Cottard pour ne pas laisser se prolonger les critiques à l’adresse de la Patronne… Lemaître ? J’avoue que devant chez Lemaître il y avait l’autre jour un grand arbuste rose qui m’a fait faire une folie. » Mais par pudeur elle se refusa à donner des renseignements plus précis sur le prix de l’arbuste et dit seulement que le professeur « qui n’avait pourtant pas la tête près du bonnet » avait tiré flamberge au vent et lui avait dit qu’elle ne savait pas la valeur de l’argent. « Non, non, je n’ai de fleuriste attitré que Debac. » « Moi aussi, disait Mme Cottard, mais je confesse que je lui fais des infidélités avec Lachaume. » « Ah ! vous le trompez avec Lachaume, je lui dirai, répondait Odette qui s’efforçait d’avoir de l’esprit et de conduire la conversation, chez elle, où elle se sentait plus à l’aise que dans le petit clan. Du reste Lachaume devient vraiment trop cher ; ses prix sont excessifs, savez-vous, ses prix je les trouve inconvenants ! » ajoutait-elle en riant. II

 

À Illiers-Combray, c’est auprès de Laetitia en son Atelier floral qu’il faut se fournir en bouquets (https://fleuristes-et-fleurs.com/113550/fleuriste-l-atelier-floral-illiers-combray-28120-livraison.html). Tiens, il faut que je lui parle de branches de pommier.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “Ma fleuriste « attitrée »”

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  1. On remarquera que catleya perd un t chez Proust. Dans une émission ancienne de télévision, Pierre Dumayet émettait l’incertaine hypothèse que le t perdu dans le catleya proustien soit passé dans le nom du docteur Cottard, lequel ajoute un t au nom de son modèle contemporain, Jules Cotard. Soit…

  2. Je relève, comme un souvenir de certaines injonctions contraires en classe de français, l’utilisation de l’objet en vente pour : « et qui avaient l’air d’achalander le comptoir d’une fleuriste. » Le chaland étant le client.
    Mais mes maîtres étaient donc déjà dépassés par l’écrivain créateur, le Larousse en ligne certifiant :
     »
    Vieux. Attirer des clients dans un lieu de commerce.
    Fournir un magasin en marchandises ; approvisionner (surtout au passif) : Magasin bien achalandé.
    « 

    • patricelouis says: -#2

      Outre le comptoir d’une fleuriste, Proust trouve l’épicerie de Borange « mieux achalandée comme papèterie et librairie » que celle de Camus à Combray; il parle de « ces porcelaines rares que les touristes admirent avec plus de plaisir dans l’armoire rustique d’un vieux manoir aménagé en ferme achalandée et prospère) » ; il précise d’un adolescent entretenu par M. Nissim Bernard que c’est « le garçon d’une ferme assez achalandée du voisinage, « Aux Cerisiers ».

      • Et zut, Proust a tort (en créant l’erreur de tout le XXème siècle ?) d’après le dictionnaire de l’Académie française :
        ACHALANDÉ, -ÉE adj. XIVe siècle, au sens 1 ; XXe siècle, au sens 2. Participe passé d’achalander.
        1. Fréquenté par de nombreux clients. Un magasin bien achalandé. Par méton. Un marchand bien achalandé. 2. Par ext. et par abus de langage. Bien approvisionné en marchandises, abondant en produits très divers.

  3. L’observation de Proust n’était, semble-t-il d’après une de vos récente chroniques, que peu portée sur les sphères sociales « inférieures ». Mais évoque-t-il cependant la psychologie des fleuristes ou autres commerçants ? La férocité d’un Aragon dans « Les Fourreurs » résonne-t-elle avec des annotations proustiennes ?

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