Les peintres de Proust au Louvre

Les peintres de Proust au Louvre

 

S’il n’y a pas que la Joconde dans le plus beau des musées du monde, il est impossible de la rater. Partout, au Louvre, des panneaux guident vers le chef d’œuvre au sourire ambigu de Léonard de Vinci.

 

Proust lui-même cite la Joconde trois fois dans À la recherche du temps perdu, comme d’autres œuvres exposées : des Carpaccio, un portrait de la duchesse de Montmorency — qui ne serait que la copie d’un original possédé par la marquise de Villeparisis, l’Olympia de Manet — aujourd’hui au musée d’Orsay, des Poussin, des tableaux vénitiens et un Titien.

 

Cette chronique s’honore de rendre hommage à deux autres artistes injustement traités. Lors de ma visite, lundi, j’ai été happé par la foule (au passage, quel bonheur de voir tant de monde attiré par la culture, dont tant de jeunes) mais n’ai pu approcher de Monna Lisa.

 

Je suis alors allé voir les deux tableaux qui en sont le plus proches, et devant lesquels les visiteurs passent indifférents, à sa droite l’Architecte Antonio del Ponte, d’après Jacopo Bassano…

 

… et à sa gauche, le Portrait d’un gentilhomme, la main sur l’épée, du Tintoret.

 

Dans ma déambulation (comme il est facile de se perdre au Louvre), je suis arrivé dans une salle africaine et suis resté pantois devant cette sculpture zouloue du Kuwazulu-Natal, de l’aube du XXe siècle.

(Photos PL)

 

Le Louvre, à visiter sans modération.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

La Joconde

*« Au moins, disait à côté de moi une femme assez commune, elle se dépense celle-là, elle se frappe à se faire mal, elle court, parlez-moi de ça, c’est jouer.» Et heureux de trouver ces raisons de la supériorité de la Berma, tout en me doutant qu’elles ne l’expliquaient pas plus que celle de la Joconde, ou du Persée de Benvenuto l’exclamation d’un paysan : « C’est bien fait tout de même ! c’est tout en or, et du beau! quel travail ! » II

*D’ailleurs, aux œuvres que possédait Swann, il suffisait pour moi qu’elles fussent situées chez lui, y fissent partie de l’heure délicieuse qui précédait le déjeuner. La Joconde se serait trouvée là qu’elle ne m’eût pas fait plus de plaisir qu’une robe de chambre de Mme Swann, ou ses flacons de sel. II

*Elle [Odette] avait l’habitude de dire qu’elle se passerait plus aisément de pain que d’art et de propreté, et qu’elle eût été plus triste de voir brûler la Joconde que des « foultitudes » de personnes qu’elle connaissait. II

 

Les autres tableaux

*Un Carpaccio à Venise, la Berma dans Phèdre, chefs-d’œuvre d’art pictural ou dramatique que le prestige qui s’attachait à eux rendait en moi si vivants, c’est-à-dire si indivisibles, que si j’avais été voir des Carpaccio dans une salle du Louvre ou la Berma dans quelque pièce dont je n’aurais jamais entendu parler, je n’aurais plus éprouvé le même étonnement délicieux d’avoir enfin les yeux ouverts devant l’objet inconcevable et unique de tant de milliers de mes rêves. II

 

— Monsieur, j’crrois que vous voulez écrire quelque chose sur Mme la duchesse de Montmorency, dit Mme de Villeparisis à l’historien de la Fronde, avec cet air bougon dont, à son insu, sa grande amabilité était froncée par le recroquevillement boudeur, le dépit physiologique de la vieillesse, ainsi que par l’affectation d’imiter le ton presque paysan de l’ancienne aristocratie. J’vais vous montrer son portrait, l’original de la copie qui est au Louvre. III

*[La duchesse de Guermantes :] j’ai toujours aimé dès le début toutes les manifestations intéressantes, si nouvelles qu’elles fussent. Mais enfin l’autre jour j’ai été avec la grande-duchesse au Louvre, nous avons passé devant l’Olympia de Manet. Maintenant personne ne s’en étonne plus. Ç’a l’air d’une chose d’Ingres! Et pourtant Dieu sait ce que j’ai eu à rompre de lances pour ce tableau où je n’aime pas tout, mais qui est sûrement de quelqu’un. Sa place n’est peut-être pas tout à fait au Louvre. III

*— Mais, lui dis-je, sentant que la seule manière de réhabiliter Poussin aux yeux de Mme de Cambremer c’était d’apprendre à celle-ci qu’il était redevenu à la mode, M. Degas assure qu’il ne connaît rien de plus beau que les Poussin de Chantilly. — Ouais ? Je ne connais pas ceux de Chantilly, me dit Mme de Cambremer, qui ne voulait pas être d’un autre avis que Degas, mais je peux parler de ceux du Louvre qui sont des horreurs. — Il les admire aussi énormément. — Il faudra que je les revoie. Tout cela est un peu ancien dans ma tête, répondit-elle après un instant de silence et comme si le jugement favorable qu’elle allait certainement bientôt porter sur Poussin devait dépendre, non de la nouvelle que je venais de lui communiquer, mais de l’examen supplémentaire, et cette fois définitif, qu’elle comptait faire subir aux Poussin du Louvre pour avoir la faculté de se déjuger. IV

*La présence d’Albertine me pesait, et, maussade, je la regardais donc, en sentant que c’était un malheur que nous n’eussions pas rompu. Je voulais aller à Venise, je voulais, en attendant, aller au Louvre voir des tableaux vénitiens, et, au Luxembourg, les deux Elstir qu’à ce qu’on venait de m’apprendre, la princesse de Guermantes venait de vendre à ce musée, ceux que j’avais tant admirés, les « Plaisirs de la Danse » et le « Portrait de la famille X… » V

*Andrée, ces autres femmes, tout cela par rapport à Albertine — comme Albertine avait été elle-même par rapport à Balbec — étaient de ces substituts de plaisirs se remplaçant l’un l’autre en dégradations successives, qui nous permettent de nous passer de celui que nous ne pouvons plus atteindre, voyage à Balbec ou amour d’Albertine (comme le fait d’aller au Louvre voir un Titien qui y fut jadis console de ne pouvoir aller à Venise), de ces plaisirs qui, séparés les uns des autres par des nuances indiscernables, font de notre vie comme une suite de zones concentriques, contiguës, harmoniques et dégradées, autour d’un désir premier qui a donné le ton, éliminé ce qui ne se fond pas avec lui et répandu la teinte maîtresse (comme cela m’était arrivé aussi, par exemple, pour la duchesse de Guermantes et pour Gilberte). VI

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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