Eczéma et pain d’épices

Eczéma et pain d’épices

 

Plusieurs personnages d’À la recherche du temps perdu souffrent de maladies de peau… En tête s’avance Eulalie. La pauvre jeune habitante de Combray accumule les handicaps puisqu’elle boîte, qu’elle entend mal et que ses joues et son nez sont rosis par cette maladie de peau non nommée.

Celle de Swann l’est. L’ami et voisin des parents du Héros est victime d’eczéma que l’humidité aggrave et qui désole Mme Verdurin. Il pourrait frapper particulièrement les juifs puisqu’il est précisé « eczéma ethnique ».

Autres victimes de cette affection d’origine allergique qui provoque des plaques rouges, des croutes ou de petites cloques qui démangent : une caissière d’un hôtel parisien, qui en est « rongée », et la marquise de Villeparisis au visage couvert d’une « lèpre rouge ». C’est sans doute l’eczéma qui frappe un malade évoqué en rapport avec Charlus quand le Héros parle de « répugnantes rougeurs ».

 

Comment cette maladie de peau est-elle traitée ? Il existe des crèmes, des lotions, mais Charles Swann, lui, se soigne en mangeant… du pain d’épices.

(Photo PL)

 

Il l’achète chez une marchande des Champs-Élysées, mais un mystère perce : il ne se déplace pas lui-même mais envoie une « personne », « plusieurs fois par semaine ». Si précis, Proust nous en tait l’identité — un domestique sans doute, mais ce n’est pas attesté. On ne nous dit pas plus si ce traitement est efficace.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les extraits

 

Maladies de peau

*Eulalie était une fille boiteuse, active et sourde qui s’était « retirée » après la mort de Mme de la Bretonnerie où elle avait été en place depuis son enfance et qui avait pris à côté de l’église une chambre, d’où elle descendait tout le temps soit aux offices, soit, en dehors des offices, dire une petite prière ou donner un coup de main à Théodore ; le reste du temps elle allait voir des personnes malades comme ma tante Léonie à qui elle racontait ce qui s’était passé à la messe ou aux vêpres. Elle ne dédaignait pas d’ajouter quelque casuel à la petite rente que lui servait la famille de ses anciens maîtres en allant de temps en temps visiter le linge du curé ou de quelque autre personnalité marquante du monde clérical de Combray. Elle portait au-dessus d’une mante de drap noir un petit béguin blanc, presque de religieuse, et une maladie de peau donnait à une partie de ses joues et à son nez recourbé, les tons rose vif de la balsamine. 48

*Un jour que nous étions allés avec Gilberte jusqu’à la baraque de notre marchande qui était particulièrement aimable pour nous — car c’était chez elle que M. Swann faisait acheter son pain d’épices, et par hygiène, il en consommait beaucoup, souffrant d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes —, Gilberte me montrait en riant deux petits garçons qui étaient comme le petit coloriste et le petit naturaliste des livres d’enfants. I 286

*Swann trouvait sage de faire dans sa vie la part de la souffrance qu’il éprouvait à ignorer ce qu’avait fait Odette, aussi bien que la part de la recrudescence qu’un climat humide causait à son eczéma ; I 199

*Seule Mme Verdurin quand elle parlait à Odette, ne faisait pas que faillir et se trompait exprès. « Cela ne vous fait pas peur, Odette, d’habiter ce quartier perdu. Il me semble que je ne serais qu’à moitié tranquille le soir pour rentrer. Et puis c’est si humide. Ça ne doit rien valoir pour l’eczéma de votre mari. Vous n’avez pas de rats au moins ? » II 427

*Je ne connais rien de plus beau, de plus noble et plus jeune qu’une nièce de Mme de Guermantes. Mais j’entendis le concierge d’un restaurant où j’allais quelquefois dire sur son passage : « Regarde-moi cette vieille rombière, quelle touche ! et ça a au moins quatre-vingts ans. » Pour l’âge il me paraît difficile qu’il le crût. Mais les chasseurs groupés autour de lui, qui ricanaient chaque fois qu’elle passait devant l’hôtel pour aller voir non loin de là ses deux charmantes grand’tantes, Mmes de Fezensac et de Balleroy, virent sur le visage de cette jeune beauté les quatre-vingts ans que, par plaisanterie ou non, avait donnés le concierge à la vieille « rombière ». On les aurait fait tordre en leur disant qu’elle était plus distinguée que l’une des deux caissières de l’hôtel, qui, rongée d’eczéma, ridicule de grosseur, leur semblait belle femme. 1591

*Faisant semblant de ne pas voir le louche individu qui lui avait emboîté le pas (quand le baron se hasardait sur les boulevards, ou traversait la salle des Pas-Perdus de la gare Saint-Lazare, ces suiveurs se comptaient par douzaines qui, dans l’espoir d’avoir une thune, ne le lâchaient pas) et de peur que l’autre ne s’enhardît à lui parler, le baron baissait dévotement ses cils noircis qui, contrastant avec ses joues poudrerizées, le faisaient ressembler à un grand inquisiteur peint par le Greco. Mais ce prêtre faisait peur et avait l’air d’un prêtre interdit, diverses compromissions auxquelles l’avait obligé la nécessité d’exercer son goût et d’en protéger le secret ayant eu pour effet d’amener à la surface du visage précisément ce que le baron cherchait à cacher, une vie crapuleuse racontée par la déchéance morale. Celle-ci, en effet, quelle qu’en soit la cause, se lit aisément, car elle ne tarde pas à se matérialiser, et prolifère sur un visage, particulièrement dans les joues et autour des yeux, aussi physiquement que s’y accumulent les jaunes ocreux dans une maladie de foie ou les répugnantes rougeurs dans une maladie de peau. Ce n’était pas, d’ailleurs, seulement dans les joues, ou mieux les bajoues de ce visage fardé, dans la poitrine tétonnière, la croupe rebondie de ce corps livré au laisser-aller et envahi par l’embonpoint, que surnageait maintenant, étalé comme de l’huile, le vice jadis si intimement renfoncé par M. de Charlus au plus secret de lui-même. Il débordait maintenant dans ses propos. 1602

*[À Venise] Malgré son dédain, le garçon aurait voulu savoir ce qu’il devait décider relativement à la table, et il allait faire demander au liftier de monter s’informer à l’étage quand, avant qu’il en eût le temps, la réponse lui fut donnée : il venait d’apercevoir la vieille dame qui entrait. Je n’eus pas de peine, malgré l’air de tristesse et de fatigue que donne l’appesantissement des années et malgré une sorte d’eczéma, de lèpre rouge qui couvrait sa figure, à reconnaître sous son bonnet, dans sa cotte noire faite chez W…, mais, pour les profanes, pareille à celle d’une vieille concierge, la marquise de Villeparisis. 1899

 

Pain d’épices

*Un jour que nous étions allés avec Gilberte jusqu’à la baraque de notre marchande qui était particulièrement aimable pour nous — car c’était chez elle que M. Swann faisait acheter son pain d’épices, et par hygiène, il en consommait beaucoup, souffrant d’un eczéma ethnique et de la constipation des Prophètes —, Gilberte me montrait en riant deux petits garçons qui étaient comme le petit coloriste et le petit naturaliste des livres d’enfants. I

*Les visites finies (ma grand’mère dispensait que nous en fissions une chez elle, comme nous y dînions ce jour-là) je courus jusqu’aux Champs-Élysées porter à notre marchande pour qu’elle la remît à la personne qui venait plusieurs fois par semaine de chez les Swann y chercher du pain d’épices, la lettre que dès le jour où mon amie m’avait fait tant de peine, j’avais décidé de lui envoyer au nouvel an, II

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et