Deux mondes à Illiers(-Combray), épisode 3

Deux mondes à Illiers(-Combray), épisode 3

 

Les Sampacquiens (bouh, quelle idée d’avoir inventé le mot !) n’ont pas vocation à porter la casquette de guide. Alors, la Maison de tante Léonie serait-elle un fardeau pour ces intellos ?

 

Car, voilà qu’un spectre s’est déjà avancé, le Touriste. L’engeance redoutée des Proustiens Patentés (PP) est à bouter, à dégoûter. L’Immortel Jacques de Lacretelle, président de la Société, aime à le rappeler : « Les buts de l’Association sont préserver la maison d’Illiers et publier chaque année un Bulletin ». Il n’y a pas marqué : « Bienvenue les incultes, les béotiens, les rustres. » Seuls sont accueillis à bras ouverts les semblables — les Proustiens. L’aveu se répète d’un Bulletin à l’autre, sous la plume de Philibert-Louis Larcher, sans gêne ni fard : « Le lieu de Combray […] ne cesse d’attirer de tous les points du globe des visiteurs qui viennent en pèlerins beaucoup plus qu’en touristes, notons-le bien… » (N° 4)

« Nous allons plutôt craindre maintenant que l’attirance spirituelle du nom de Combray ne tourne en une attraction touristique qui risque de compromettre le recueillement poétique qu’exige l’esprit pour accomplir son miracle, car chaque fervent proustien apporte souvent à Illiers plus qu’il n’y rencontre et le touriste non préparé et non initié, risque, la plupart du temps, d’éprouver une déception. » (N° 6)

« Nous ne parlerons pas de la publicité faire par certain magazine à grand tirage, qui a éveillé la curiosité d’un nombreux public sur l’œuvre de Marcel Proust, et l’a incité à connaître les reconstitutions que nous avions pieusement réalisées, et les évocations réservées dans notre esprit à l’élite des fervents proustiens. […] Nous ne voudrions pas non plus négliger le côté spirituel et moral que révèle l’impression des visiteurs au cours des pèlerinages proustiens qu’ils viennent d’accomplir. » (N° 7)

« Ce que beaucoup de nos collègues craignent, c’est que la maison de tante Léonie, à la suite de la large publicité qui a été faite autour d’elle, tant par la radio, que par la télévision et par la publication photographique, nous entraîne vers le tourisme et compromette ainsi l’avenir, tel que nous l’avions conçu en le (sic) créant. La Société est, avant tout, une Société Littéraire. […] Lorsque fut créé à Illiers un Syndicat d’Initiative presque en même temps que notre Société, votre Secrétaire Général a été obligé d’en accepter la Vice-Présidence […]. Peu à peu la propagande s’étant élargie il a paru nécessaire d’atténuer le courant touristique qui amenait à notre société des visiteurs dont le flot risque de s’accroître […]. Il est indispensable d’examiner avec une grande attention l’orientation qui, maintenant, devra être donnée à notre Société : ou bien limiter le nombre des visites susceptibles d’entraîner plus de dépenses que de recettes et développer, au contraire, l’afflux des écrivains, des professeurs, de tous ceux qu’intéressent directement l’œuvre de Proust, objet d’études de plus en plus nombreuses. » (N° 14)

Jacques de Lacretelle, président membre de l’Académie française ajoute son grain de sel : « Nous allons étudier la réglementation des visites. Mais nos efforts porteront principalement sur le sommaire du bulletin et sur sa diffusion. » Cet écrit est l’alpha et l’oméga. Les bêtas dehors !

L’élitaire Larcher regrette certes que la Société soit « souvent ignorée », mais c’est pour ajouter en guise de correction : « Si notre Société n’est pas suffisamment révélée au public, c’est aussi parce qu’elle veut garder une atmosphère favorable à la méditation et à l’étude ; elle n’a point certes ce caractère qu’un jeune critique assistant à une de nos réunions et qui, bien que se vantant d’être sociétaire, n’en avait pourtant pas compris le sens, y voyant une assemblée de vieilles personnes qui cultivent une mémoire comme d’autres soignent des géraniums. » (N° 12)

« Les visites n’ont pas manqué de s’accroître encore cette année et, ce que nous pouvons remarquer avec une grande satisfaction, c’est la qualité des visiteurs qu’attire cette Maison. Ils font apparaître la prééminence du côté littéraire sur le côté touristique. » (N° 15)

 

Non mais, quelle engeance, ces barbares ! Au reporteur du Monde, en 1969, il confie qu’il n’aimerait pas qu’Illiers devienne Stratford-sur-Avon. Les visiteurs ne débarquent pourtant pas en hordes, les lieux ne sont pas envahis, souffrant plutôt de sous-fréquentation. Simplement, ils ne sont pas les bienvenus et pour le leur montrer, on ne veut considérer que « la tête qui pense », pas « le corps qui ressent » (pour reprendre une expression de Le tourisme de masse, nouveau défi pour les musées, Le Monde, 5 mars 2016) : pas de vestiaire, pas de sièges, pas de toilettes, pas le moindre robinet d’eau).

Les indigènes ne trouvent pas plus grâce aux yeux des PP. Pourtant leur compatriote, Philibert-Louis évoque « la grande misère de notre parc romantique du Pré Catelan d’Illiers, si rempli de souvenirs et évocateur de mélancoliques pensées » […] Ce jardin reste comme un vestige lointain d’une époque disparue, dont les reliques les plus précieuses, s’adressant à une élite trop rare et malheureusement passagère, sont souvent méconnues par une jeunesse inconsciente, turbulente et tapageuse, qui vient y causer des ravages et accomplir de véritables profanations ». (N° 10) Salauds de jeunes !

Cependant, plus généralement, il y a un motif de satisfaction. Les Islériens (que c’est laid !) n’encombrent pas la Maison. C’est simple : ils ne franchissent pas la grille, considérant que le monde qu’elle cache n’est pas le leur, pas pour eux. Cette distance rejoint celle qu’ils ont avec l’œuvre : « A Illiers, personne n’a jamais lu Proust et on le considère, au sein de la municipalité, comme un très secondaire et accessoire et parfois agaçant, et en tout cas encombrant ornement communal. » Claude Thisse, Un Islérien lit Proust (édité à compte d’auteur, 2004)

Le père, lui, est un héros local. Il est né natif. Médecin et notable — un professeur, rendez-vous compte ! —, lui a réussi et justifie la fierté qu’on met en lui. Son portrait en bronze orne la façade de la maison familiale — inutile de chercher, il n’y a ni buste ni statue du fils à Illiers-Combray.

En un mot, Marcel gêne. C’est compliqué de vivre sous une ombre tutélaire, une statue de commandeur, une gloire célébrée partout et dont tous vous assènent qu’elle est trop grande pour vous.

 

Voilà pour hier et aujourd’hui. Et l’avenir ? Demain, un peu de science-fiction.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

8 comments to “Deux mondes à Illiers(-Combray), épisode 3”

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  1. Pour hier plutôt que pour aujourd’hui. J’ai toujours vu, à la journée des aubépines, un public très varié, et qui trouve à très bien s’entendre au déjeuner et pendant les visites. J’ai plus souvent regretté que les spécialistes de Proust semblent manquer de sensibilité littéraire et dédaignent l’univers d’Illiers-Combray. Pour moi, depuis plus de trente ans, l’enchantement ne s’est jamais tari, dès le premier pas au sortir de la gare, et j’ai l’impression qu’en moi l’universitaire ne joue pas un grand rôle dans cet émerveillement inépuisable. En fait, il est difficile de départager le « simple lecteur » et le « spécialiste » de Proust. Quand je vois des étudiants ressortir éblouis, non pas par mon cours mais par une page de Du côté de chez Swann que nous avons examinée sous toutes ses coutures pendant deux heures, je crois que leur éblouissement dépasse le contexte universitaire, et relève pour eux d’une rencontre essentielle.

  2. Luc Fraisse, quel plaisir de vous lire ! Vous ouvrez grand les portes que d’aucuns -comme les sampacquiens d’autrefois- s’acharnent à fermer, histoire d’emprisonner Proust dans un « ghetto universitaire » – alors que, justement, cette oeuvre touche à l’universel.
    Je veux dire qu’il n’est nul besoin d’être riche, mondain, parisien ou excessivement lettré pour faire son miel de la Recherche…
    Mais l’on comprend bien la tentative de mainmise par l’université : l’oeuvre est si foisonnante qu’on y trouve matière à une quantité illimitée d’exégèses, de thèses, de commentaires et de divagations.

    Et il n’en est pas moins vrai que pour une lectrice ordinaire, comme bibi, le livre « Combray » est quelque chose « à part » dans la Recherche. Pas seulement parce qu’il a sûrement été écrit en guise d’expiation à la honte que le Narrateur éprouvait d’être issu (aussi) d’une petite bourgeoisie provinciale. Mais encore parce que l’intensité des souvenirs d’enfance est ici telle que, tous autant que nous sommes, aussi endurcis et dépourvus de sensibilité que nous soyons, nous les reconnaissons pourtant tellement, ce coeur gros de chagrin et cet affolement qui nous saisissent, en entendant le double tintement timide, ovale et doré qui va nous priver du baiser du soir…

  3. Mais quelle agressivité à l’égard des universitaires ! Il y a des prétentieux chez eux comme il y en a chez les lecteurs-amateurs. Proust nous enseigne l’art des nuances… Suivons-le ! Mireille Naturel, universitaire qui gère bénévolement la Maison de tante Léonie depuis un grand nombre d’années, et qui la gère entourée de contrats aidés…

    • patricelouis says: -#2

      La qualité de ce blogue est d’y offrir un espace de libre expression. Votre propos est à la hauteur du commentaire acide qui l’a provoqué. C’est très bien ainsi.
      Pour ma part, je suis fier d’avoir décortiqué (aussi) le Bulletin et d’avoir fait apparaître officiellement comment deux mondes peuvent coexister sans cohabiter (ou l’inverse!). Le fou de Proust n’est que le scribe — et témoignera toujours de l’implication exemplaire de l’équipe de la Maison de tante Léonie.

  4. Oui vous avez sans doute raison, Mireille Naturel, et mes propos excessifs sont sans doute la marque d’une (légère) amertume dont vous ne méritez certes pas d’être soupçonnée, pardonnez-moi, je vous en prie.

    Mais en fait… Proust est tellement réputé être « illisible », « difficile », qu’on rencontre parfois (je dis bien « parfois ») des personnes pour qui il devient un « marqueur » : il y aurait l’élite, qui possèderait les clés pour le comprendre car étant du même « monde » que lui ou au moins du même « niveau », et les « autres », renvoyés à leurs incapacités. Moi je prétends que Proust est universel, et qu’on peut le partager avec toutes sortes de publics… Mais encore une fois, je serais désolée si vous preniez mes propos comme un reproche. (par contre, je ne comprends pas votre allusion aux « emplois aidés » ?)

  5. Chère Clopine,
    Les contrats aidés sont des contrats de travail, à durée limitée, financés par l’état,proposés à des personnes qui rencontrent des difficultés à trouver un emploi. Bien cordialement. Mireille Naturel.

  6. « Mais comme j’avais en moi un peu de ma grand’mère et me plaisais à la diversité des hommes sans rien attendre d’eux ou leur en vouloir, … » MP

    Quand j’avais vingt-trois ans et lis l’histoire pour mon diplôme de premier cycle, chaque fois que je voyais le nom, «Marcel Proust», j’ai ressenti une intuition comme «zing». Après de nombreux «zings», je me suis promis de lire le roman … quand j’aurais du temps.
    Trente-quatre ans plus tard, le lendemain de ma retraite, j’ai ramassé «Swann’s Way», et ma vie n’a jamais été la même.

    J’ai lu le roman tout à fait – choqué, choqué par le dernier titre de Mme Verdurin et émerveillé de la structure circulaire – et a immédiatement commencé à «Swann’s Way».
    Et … je n’ai jamais cessé de lire.

    Hélas, je dois traduire tout, comme je ne comprends pas le français. Cependant, cela ne fait aucune différence, car je n’ai jamais eu le choix.

    Je suis juste reconnaissant à tout le monde, lecteur laïc ou érudit, qui m’a aidé à apprécier Proust. Merci, vraiment.

    (Google Translated)

    ~~~~~~~
    When I was twenty-three years old and reading history for my undergraduate degree, everytime I saw the name, « Marcel Proust, » I felt an intuition-like ‘zing.’ After numerous ‘zings,’ I promised myself that I would read the novel…when I had time.
    Thirty-four years later, the day after I retired, I picked up « Swann’s Way, » and my life has never been the same.

    I read the novel straight through–shocked, shocked at Madame Verdurin’s last title and in awe of the circular structure–and immedately began « Swann’s Way » again.
    And…have never stopped reading.

    Alas, I must translate everything, as I don’t understand French. However, it makes no difference, as I never had a choice.

    I am just grateful to everyone, lay-reader or scholar, who has helped me appreciate Proust. Thank you, truly.

  7. Chère Naturel Mireille, votre aide explicative sur les contrats sus-cités ne perce cependant pas l’obscurité qui règne toujours (pour moi) autour de votre pensée, tel un léger nuage venant perturber l’ardeur d’un réconfortant soleil. (sourire !)

    En effet, je ne vois toujours pas bien le rapport entre l’utilisation de contrats aidés pour aider (sic) les précieux bénévolats permettant la sauvegarde de la Maison de Tante Léonie (grâces vous soient rendues !) et l’absence (ou non) de prétention de certains universitaires.

    Je pourrais bien entendu échafauder des explications, supputer des liens de cause à effet, mais je ne vous ferai pas l’injure de vous soumettre des conclusions qui pourraient passer pour de la malveillance – je préfère de beaucoup attendre vos éclaircissements…

    Qui me permettront, j’en suis sûre, de balayer tout nuage entre nous : n’avons-nous pas en commun le goût de Proust, ce qui devrait, j’en suis sûre, nous rapprocher beaucoup ? (sourire derechef !)

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