De la villa de Montretout aux marines de Balbec

De la villa de Montretout aux marines de Balbec

 

Côté logement, deux des candidats à l’Elysée qui se sont affrontés hier soir à la télé se singularisent par une demeure cossue. En dehors d’être proches idéologiquement, Marine Le Pen et François Fillon partagent le statut d’apprentis châtelains.

 

Lui a élu domicile dans un coquet manoir sarthois. Elle gîte à Montretout. C’est un parc situé sur la commune de Saint-Cloud, à l’ouest de Paris. En 1832, il est transformé en résidence murée. Napoléon III est le premier propriétaire du domaine. L’avant-dernier est un cimentier malade qui le lègue au fondateur du Front National où lui et sa famille vivent toujours.

 

Montretout a droit à sa citation dans À la recherche du temps perdu. C’est dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs. Le jour on son fils et sa mère prennent le train pour Balbec, la maman du Héros s’installe dans une maison de campagne qu’elle y a louée, la villa de « Montretout ».

 

Et quels tableaux Elstir peint-il à Balbec, admirés par le Héros ? Des marines ! Mais c’est une autre histoire.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait

*Comme ma grand’mère ne pouvait se résoudre à aller « tout bêtement » à Balbec, elle s’arrêterait vingt-quatre heures chez une de ses amies, de chez laquelle je repartirais le soir même pour ne pas déranger, et aussi de façon à voir dans la journée du lendemain l’église de Balbec, qui, avions-nous appris, était assez éloignée de Balbec-Plage, et où je ne pourrais peut-être pas aller ensuite au début de mon traitement de bains. Et peut-être était-il moins pénible pour moi de sentir l’objet admirable de mon voyage placé avant la cruelle première nuit où j’entrerais dans une demeure nouvelle et accepterais d’y vivre. Mais il avait fallu d’abord quitter l’ancienne ; ma mère avait arrangé de s’installer ce jour-là même à Saint-Cloud, et elle avait pris, ou feint de prendre, toutes ses dispositions pour y aller directement après nous avoir conduits à la gare, sans avoir à repasser par la maison où elle craignait que je ne voulusse, au lieu de partir pour Balbec, rentrer avec elle. Et même sous le prétexte d’avoir beaucoup à faire dans la maison qu’elle venait de louer et d’être à court de temps, en réalité pour m’éviter la cruauté de ce genre d’adieux, elle avait décidé de ne pas rester avec nous jusqu’à ce départ du train où, dissimulée auparavant dans des allées et venues et des préparatifs qui n’engagent pas définitivement, une séparation apparaît brusquement, impossible à souffrir, alors qu’elle n’est déjà plus possible à éviter, concentrée tout entière dans un instant immense de lucidité impuissante et suprême.

Pour la première fois je sentais qu’il était possible que ma mère vécût sans moi, autrement que pour moi, d’une autre vie. Elle allait habiter de son côté avec mon père à qui peut-être elle trouvait que ma mauvaise santé, ma nervosité, rendaient l’existence un peu compliquée et triste. Cette séparation me désolait davantage parce que je me disais qu’elle était probablement pour ma mère le terme des déceptions successives que je lui avais causées, qu’elle m’avait tues et après lesquelles elle avait compris la difficulté de vacances communes ; et peut-être aussi le premier essai d’une existence à laquelle elle commençait à se résigner pour l’avenir, au fur et à mesure que les années viendraient pour mon père et pour elle, d’une existence où je la verrais moins, où ce qui même dans mes cauchemars ne m’était jamais apparu, elle serait déjà pour moi un peu étrangère, une dame qu’on verrait rentrer seule dans une maison où je ne serais pas, demandant au concierge s’il n’y avait pas de lettres de moi.

Je pus à peine répondre à l’employé qui voulut me prendre ma valise. Ma mère essayait pour me consoler des moyens qui lui paraissaient les plus efficaces. Elle croyait inutile d’avoir l’air de ne pas voir mon chagrin, elle le plaisantait doucement :

— Eh bien, qu’est-ce que dirait l’église de Balbec si elle savait que c’est avec cet air malheureux qu’on s’apprête à aller la voir ? Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin ? D’ailleurs, je saurai si tu as été à la hauteur des circonstances, même loin je serai encore avec mon petit loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.

— Ma fille, dit ma grand’mère, je te vois comme Mme de Sévigné, une carte devant les yeux et ne nous quittant pas un instant.

Puis maman cherchait à me distraire, elle me demandait ce que je commanderais pour dîner, elle admirait Françoise, lui faisait compliment d’un chapeau et d’un manteau qu’elle ne reconnaissait pas, bien qu’ils eussent jadis excité son horreur quand elle les avait vus neufs sur ma grand’tante, l’un avec l’immense oiseau qui le surmontait, l’autre chargé de dessins affreux et de jais. Mais le manteau étant hors d’usage, Françoise l’avait fait retourner et exhibait un envers de drap uni d’un beau ton. Quant à l’oiseau, il y avait longtemps que, cassé, il avait été mis au rancart. Et, de même qu’il est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers lesquels les artistes les plus conscients s’efforcent, dans une chanson populaire, à la façade de quelque maison de paysan qui fait épanouir au-dessus de la porte une rose blanche ou soufrée juste à la place qu’il fallait — de même le nœud de velours, la coque de ruban qui eussent ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Françoise les avait placés avec un goût infaillible et naïf sur le chapeau devenu charmant.

Pour remonter à un temps plus ancien, la modestie et l’honnêteté qui donnaient souvent de la noblesse souvent au visage de notre vieille servante ayant gagné les vêtements que, en femme réservée mais sans bassesse, qui sait « tenir son rang et garder sa place », elle avait revêtus pour le voyage afin d’être digne d’être vue avec nous sans avoir l’air de chercher à se faire voir, Françoise, dans le drap cerise mais passé de son manteau et les poils sans rudesse de son collet de fourrure, faisait penser à quelqu’une de ces images d’Anne de Bretagne peintes dans des livres d’Heures par un vieux maître, et dans lesquelles tout est si bien en place, le sentiment de l’ensemble s’est si également répandu dans toutes les parties que la riche et désuète singularité du costume exprime la même gravité pieuse que les yeux, les lèvres et les mains.

On n’aurait pu parler de pensée à propos de Françoise. Elle ne savait rien, dans ce sens total où ne rien savoir équivaut à ne rien comprendre, sauf les rares vérités que le cœur est capable d’atteindre directement. Le monde immense des idées n’existait pas pour elle. Mais devant la clarté de son regard, devant les lignes délicates de ce nez, de ces lèvres, devant tous ces témoignages absents de tant d’êtres cultivés chez qui ils eussent signifié la distinction suprême, le noble détachement d’un esprit d’élite, on était troublé comme devant le regard intelligent et bon d’un chien à qui on sait pourtant que sont étrangères toutes les conceptions des hommes, et on pouvait se demander s’il n’y a pas parmi ces autres humbles frères, les paysans, des êtres qui sont comme les hommes supérieurs du monde des simples d’esprit, ou plutôt qui, condamnés par une injuste destinée à vivre parmi les simples d’esprit, privés de lumière, mais qui pourtant plus naturellement, plus essentiellement apparentés aux natures d’élite que ne le sont la plupart des gens instruits, sont comme des membres dispersés, égarés, privés de raison, de la famille sainte, des parents, restés en enfance, des plus hautes intelligences, et auxquels — comme il apparaît dans la lueur impossible à méconnaître de leurs yeux où pourtant elle ne s’applique à rien — il n’a manqué, pour avoir du talent, que du savoir.

Ma mère voyant que j’avais peine à contenir mes larmes, me disait : « Régulus avait coutume dans les grandes circonstances… Et puis ce n’est pas gentil pour ta maman. Citons Madame de Sévigné, comme ta grand’mère : « Je vais être obligée de me servir de tout le courage que tu n’as pas. » Et se rappelant que l’affection pour autrui détourne des douleurs égoïstes, elle tâchait de me faire plaisir en me disant qu’elle croyait que son trajet de Saint-Cloud s’effectuerait bien, qu’elle était contente du fiacre qu’elle avait gardé, que le cocher était poli, et la voiture confortable. Je m’efforçais de sourire à ces détails et j’inclinais la tête d’un air d’acquiescement et de satisfaction. Mais ils ne m’aidaient qu’à me représenter avec plus de vérité le départ de Maman et c’est le cœur serré que je la regardais comme si elle était déjà séparée de moi, sous ce chapeau de paille rond qu’elle avait acheté pour la campagne, dans une robe légère qu’elle avait mise à cause de cette longue course par la pleine chaleur, et qui la faisaient autre, appartenant déjà à la villa de « Montretout » où je ne la verrais pas. II

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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