Banc, ban et Artaban

Banc, ban et Artaban

 

Juste une histoire d’homophonie pour montrer, quia absurdum, que le champ des recherches sur la Recherche est infini.

Il est 18 occurrences de « banc », 3 de « ban » — dont 2 associé à « arrière-ban », et 1 d’« Artaban ».

 

Ce dernier mérite un sort particulier. Il est présent dans l’expression proverbiale, « fier comme Artaban » (au féminin chez Proust, dans la bouche d’Eulalie sur Françoise), synonyme de fier à l’extrême, limite arrogant.

 

Cet Artaban-là n’est pas l’un des rois parthes de la dynastie des Arsacides ainsi nommés (du 1er au numéro V, entre 128 avant notre ère et 224 après). Il est l’un des personnages d’un écrivain plus prolifique encore que l’ami Marcel. Cléopâtre où il apparaît est un roman du XVIIe siècle en douze volumes. Même le nom de l’auteur est fort long, Gauthier de Costes, sieur de La Calprenède, de Toulgou et de Vatimény — communément appelé La Calprenède.

Si sa gloire ne lui a pas survécu, en son temps il eut un réel succès séduisant jusqu’à Mme de Sévigné. Dans une lettre à sa femme, elle avoue : « Cléopâtre va son train, sans empressement toutefois ; c’est aux heures perdues. C’est ordinairement sur cette lecture que je m’endors. » Et encore : « Vous savez aussi que je ne hais pas les grands coups d’épée. » Mais aussi, dans une autre : « Je n’ose pas vous dire que je suis revenue à Cléopâtre, à ce La Calprenède, et que, par le bonheur que j’ai de n’avoir point de mémoire, cette lecture me divertit encore. Cela est épouvantable ».

 

Pas de quoi être fier comme Artaban devant un compliment de cet acabit !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Enfin ma mère me disait : « Voyons, ne reste pas ici indéfiniment, monte dans ta chambre si tu as trop chaud dehors, mais va d’abord prendre l’air un instant pour ne pas lire en sortant de table. » J’allais m’asseoir près de la pompe et de son auge, souvent ornée, comme un fond gothique, d’une salamandre, qui sculptait sur la pierre fruste le relief mobile de son corps allégorique et fuselé, sur le banc sans dossier ombragé d’un lilas, dans ce petit coin du jardin qui s’ouvrait par une porte de service sur la rue du Saint-Esprit et de la terre peu soignée duquel s’élevait par deux degrés, en saillie de la maison, et comme une construction indépendante, l’arrière-cuisine. I

*Un des dimanches qui suivit la rencontre sur le Pont-Vieux après laquelle mon père avait dû confesser son erreur, comme la messe finissait et qu’avec le soleil et le bruit du dehors quelque chose de si peu sacré entrait dans l’église que Mme Goupil, Mme Percepied (toutes les personnes qui tout à l’heure, à mon arrivée un peu en retard, étaient restées les yeux absorbés dans leur prière et que j’aurais même pu croire ne m’avoir pas vu entrer si, en même temps, leurs pieds n’avaient repoussé légèrement le petit banc qui m’empêchait de gagner ma chaise) commençaient à s’entretenir avec nous à haute voix de sujets tout temporels comme si nous étions déjà sur la place, nous vîmes sur le seuil brûlant du porche, dominant le tumulte bariolé du marché, Legrandin, que le mari de cette dame avec qui nous l’avions dernièrement rencontré, était en train de présenter à la femme d’un autre gros propriétaire terrien des environs. I

*[L’homme à barbiche (Bergotte] s’il avait vécu dans une île entourée par des bancs d’huîtres perlières, il se fût à la place livré avec succès au commerce des perles… II

*Et même, selon une coutume ancienne, analogue à celle qui donnait au premier rapprochement de deux êtres promis l’un à l’autre la forme d’une entrevue fortuite à une représentation du théâtre du Gymnase, le dialogue où le destin dicterait le mot « Guerre » ou le mot « Paix » n’avait généralement pas eu lieu dans le cabinet du ministre, mais sur le banc d’un « Kurgarten » où le ministre et M. de Norpois allaient l’un et l’autre à des fontaines thermales boire à la source de petits verres d’une eau curative. III

*[Dr du Boulbon :] Hier, j’ai visité une maison de santé pour neurasthéniques. Dans le jardin, un homme était debout sur un banc, immobile comme un fakir, le cou incliné dans une position qui devait être fort pénible. Comme je lui demandais ce qu’il faisait là, il me répondit sans faire un mouvement ni tourner la tête : « Docteur, je suis extrêmement rhumatisant et enrhumable, je viens de prendre trop d’exercice, et pendant que je me donnais bêtement chaud ainsi, mon cou était appuyé contre mes flanelles. Si maintenant je l’éloignais de ces flanelles avant d’avoir laissé tomber ma chaleur, je suis sûr de prendre un torticolis et peut-être une bronchite. » III

*Nous retraversâmes l’avenue Gabriel, au milieu de la foule des promeneurs. Je fis asseoir ma grand’mère sur un banc et j’allai chercher un fiacre. III

*Oui, on aurait pu dire tout à l’heure, pendant que je cherchais un fiacre, que ma grand’mère était assise sur un banc, avenue Gabriel, qu’un peu après elle avait passé en voiture découverte. Mais eût-ce été bien vrai ? Le banc, lui, pour qu’il se tienne dans une avenue — bien qu’il soit soumis aussi à certaines conditions d’équilibre — n’a pas besoin d’énergie. Mais pour qu’un être vivant soit stable, même appuyé sur un banc ou dans une voiture, il faut une tension de forces que nous ne percevons pas, d’habitude, plus que nous ne percevons (parce qu’elle s’exerce dans tous les sens) la pression atmosphérique. III

*[À la Chambre] Monsieur de Guermantes-Bouillon, prince des Laumes : « Ceci est grave ! » (Très bien ! Très bien ! au centre et sur quelques bancs à droite, vives exclamations à l’extrême gauche.)

Le lecteur de bon sens garde encore une lueur de fidélité au sage ministre, mais son cœur est ébranlé de nouveaux battements par les premiers mots du nouvel orateur qui répond au ministre :

— L’étonnement, la stupeur, ce n’est pas trop dire (vive sensation dans la partie droite de l’hémicycle), que m’ont causés les paroles de celui qui est encore, je suppose, membre du Gouvernement… (Tonnerre d’applaudissements ; quelques députés s’empressent vers le banc des ministres ; M. le Sous-Secrétaire d’État aux Postes et Télégraphes fait de sa place avec la tête un signe affirmatif.)

[…]

Mais justement parce que c’est un coup de théâtre, il est accueilli par de tels applaudissements que ce n’est qu’au bout de quelques minutes que peut se faire entendre le ministre, le ministre qui recevra, en retournant à son banc, les félicitations de ses collègues.

*Je me plaignais de ne pas voir du salon les rochers de Darnetal qu’Elstir m’avait dit adorables à ce moment où ils réfractaient tant de couleurs. « Ah ! vous ne pouvez pas les voir d’ici, il faudrait aller au bout du parc, à la « Vue de la baie ». Du banc qui est là-bas vous embrassez tout le panorama. Mais vous ne pouvez pas y aller tout seul, vous vous perdriez. Je vais vous y conduire, si vous voulez, ajouta-t-elle mollement.

*Disons, du reste, que le jardin de la Raspelière était en quelque sorte un abrégé de toutes les promenades qu’on pouvait faire à bien des kilomètres alentour. D’abord à cause de sa position dominante, regardant d’un côté la vallée, de l’autre la mer, et puis parce que, même d’un seul côté, celui de la mer par exemple, des percées avaient été faites au milieu des arbres de telle façon que d’ici on embrassait tel horizon, de là tel autre. Il y avait à chacun de ces points de vue un banc ; on venait s’asseoir tour à tour sur celui d’où on découvrait Balbec, ou Parville, ou Douville. Même, dans une seule direction, avait été placé un banc plus ou moins à pic sur la falaise, plus ou moins en retrait. De ces derniers, on avait un premier plan de verdure et un horizon qui semblait déjà le plus vaste possible, mais qui s’agrandissait infiniment si, continuant par un petit sentier, on allait jusqu’à un banc suivant d’où l’on embrassait tout le cirque de la mer.

*Et même dans les rues, il m’arrivait d’isoler sur le dos d’un banc, de recueillir la pureté naturelle d’un rayon de lune au milieu des lumières artificielles de Paris — de Paris sur lequel il faisait régner, en faisant rentrer un instant, pour mon imagination, la ville dans la nature, avec le silence infini des champs évoqués le souvenir douloureux des promenades que j’y avais faites avec Albertine.

*C’est qu’en réalité, il en est de la valeur d’un article, si remarquable qu’il puisse être, comme de ces phrases des comptes rendus de la Chambre où les mots « Nous verrons bien », prononcés par le ministre, ne prennent toute leur importance qu’encadrés ainsi : LE PRÉSIDENT DU CONSEIL MINISTRE DE L’INTÉRIEUR ET DES CULTES : « Nous verrons bien. » (Vives exclamations à l’extrême-gauche. Très bien ! sur quelques bancs à gauche et au centre, fin plus belle que son milieu, digne de son début) — la plus grande partie de leur beauté réside dans l’esprit des lecteurs. VI

 

*— Qu’est-ce qu’il y a chez la princesse [de Guermantes] ? demanda Swann.

— Presque rien, se hâta de répondre le duc à qui la question de Swann avait fait croire qu’il n’était pas invité.

— Mais comment, Basin ? C’est-à-dire que tout le ban et l’arrière-ban sont convoqués. Ce sera une tuerie à s’assommer. III

*Robert n’avait-il pas failli, au moment où son oncle avait été chargé de lui faire entendre raison, se faire mettre au ban de son monde ? ne s’en était-il pas fallu de peu qu’il ne fût blackboulé au Jockey

? n’était-il pas un objet de risée par les folles dépenses qu’il faisait pour une femme de la dernière catégorie, par ses amitiés avec des gens, auteurs, acteurs, juifs, dont pas un n’était du monde, par ses opinions qui ne se différenciaient pas de celles des traîtres, par la douleur qu’il causait à tous les siens ? IV

*[Sur les Cambremer] Dans toute l’étendue de cette famille provinciale, dont le dénombrement remplissait des lignes fines et serrées, pas un bourgeois, et d’ailleurs pas un titre connu, mais tout le ban et l’arrière-ban des nobles de la région qui faisaient chanter leurs noms — ceux de tous les lieux intéressants du pays — aux joyeuses finales en ville, en court, parfois plus sourdes (en tot). Habillés des tuiles de leur château ou du crépi de leur église, la tête branlant dépassant à peine la voûte ou le corps de logis, et seulement pour se coiffer du lanternon normand ou des colombages du toit en poivrière, ils avaient l’air d’avoir sonné le rassemblement de tous les jolis villages échelonnés ou dispersés à cinquante lieues à la ronde et de les avoir disposés en formation serrée, sans une lacune, sans un intrus, dans le damier compact et rectangulaire de l’aristocratique lettre bordée de noir. IV

 

*[Eulalie :] « Mais Françoise doit le savoir maintenant que vous y avez donné une voiture ». — Que je lui ai donné une voiture ! s’écriait ma tante. —Ah ! mais je ne sais pas, moi, je croyais, je l’avais vue qui passait maintenant en calèche, fière comme Artaban, pour aller au marché de Roussainville. J’avais cru que c’était Mme Octave qui lui avait donné. » I

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Cela a inspiré une remarque comique de l’historien de la littérature Gustave Lanson, pour stigmatiser la manie des universitaires de vouloir trouver une source à chaque ligne des écrivains, même quand ce qu’ils écrivent tombe simplement sous le sens : il n’est pas nécessaire, rappelait-il, d’avoir lu La Calprenède pour dire de quelqu’un qu’il est fier comme Artaban. Eulalie en apporte la preuve.

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