2 500e chronique

2 500e chronique

 

Le mot m’est plaisant… Pas sous sa forme d’adjectif, présente à cinq reprises dans À la recherche du temps perdu (bronchite chronique (2 fois), folie chronique, maladie chronique, goût du plaisir chronique) mais les douze occurrences du substantif — récit, article, billet.

 

Proust évoque la chronique de Saint-Denis, de la Côte d’Azur, parlementaire, mondaine du Radical, du Gaulois, judiciaire. J’assumerais bien pour les miennes les qualificatifs de « rieuses », « humoristiques », « petites » — pas « transparentes »  car celles-là dans Le Temps retrouvé sont injurieuses. Celle qui ressemble le plus à ce que je commets est la « chronique de Combray » citée deux fois.

 

La chronique dont vous entamez la lecture est la 2 500e de ce blogue né le 26 novembre 2013, soit une moyenne de deux par jour !

 

J’ai donc bien mérité, après journaliste et écrivain, le droit de me revendiquer « chroniqueur » Six occurrences du mot dans la Recherche, dont le circoncis, le cynégétique et celui du « Salon ». N’étant aucun des trois, je me reconnaîtrais plus volontiers sous les traits du « charmant chroniqueur », mais c’est vous qui voyez.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

Les  extraits

*[Tante Léonie)] son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise. I

*[Brichot à Sidonie Verdurin :] — Mon Dieu, Madame, je ne voudrais pas alarmer les âmes respectueuses s’il y en a autour de cette table, sub rosa… Je reconnais d’ailleurs que notre ineffable république athénienne — ô combien ! — pourrait honorer en cette capétienne obscurantiste le premier des préfets de police à poigne. Si fait, mon cher hôte, si fait, reprit-il de sa voix bien timbrée qui détachait chaque syllabe, en réponse à une objection de M. Verdurin. La Chronique de Saint-Denis dont nous ne pouvons contester la sûreté d’information ne laisse aucun doute à cet égard. Nulle ne pourrait être mieux choisie comme patronne par un prolétariat laïcisateur que cette mère d’un saint à qui elle en fit d’ailleurs voir de saumâtres, comme dit Suger et autres saint Bernard ; car avec elle chacun en prenait pour son grade. » I

*[L’oncle Adolphe] Mais lui à qui jusque-là rien n’aurait pu paraître aussi fastidieux que tout ce qui se rapportait à la vie cosmopolite de Bade ou de Nice, apprenant qu’Odette avait peut-être fait autrefois la fête dans ces villes de plaisir, sans qu’il dût jamais arriver à savoir si c’était seulement pour satisfaire à des besoins d’argent que grâce à lui elle n’avait plus, ou à des caprices qui pouvaient renaître, maintenant il se penchait avec une angoisse impuissante, aveugle et vertigineuse vers l’abîme sans fond où étaient allées s’engloutir ces années du début du Septennat pendant lesquelles on passait l’hiver sur la promenade des Anglais, l’été sous les tilleuls de Bade, et il leur trouvait une profondeur douloureuse mais magnifique comme celle que leur eût prêtée un poète ; et il eût mis à reconstituer les petits faits de la chronique de la Côte d’Azur d’alors, si elle avait pu l’aider à comprendre quelque chose du sourire ou des regards — pourtant si honnêtes et si simples — d’Odette, plus de passion que l’esthéticien qui interroge les documents subsistant de la Florence du XVe siècle pour tâcher d’entrer plus avant dans l’âme de la Primavera, de la bella Vanna, ou de la Vénus, de Botticelli. I

*J’avais eu d’autant plus de peine à m’en apercevoir d’abord que ce qu’il disait à ces moments-là, précisément parce que c’était vraiment de Bergotte n’avait pas l’air d’être du Bergotte. C’était un foisonnement d’idées précises, non incluses dans ce « genre Bergotte » que beaucoup de chroniqueurs s’étaient approprié ; II

[M. Bloch] Il était de ces personnes qui quand elles meurent et à cause d’une table commune avec le rédacteur en chef de cette feuille, dans un restaurant des boulevards, sont qualifiés de physionomie bien connue des Parisiens, par la Chronique mondaine du Radical. II

*Quant aux actions mondaines, c’était encore un autre plaisir arbitrairement théâtral que Mme de Guermantes éprouvait à émettre sur elles de ces jugements imprévus qui fouettaient de surprises incessantes et délicieuses la princesse de Parme. Mais ce plaisir de la duchesse, ce fut moins à l’aide de la critique littéraire que d’après la vie politique et la chronique parlementaire, que j’essayai de comprendre quel il pouvait être. III

*Ce changement de la situation d’Odette s’accomplissait de sa part avec une discrétion qui la rendait plus sûre et plus rapide, mais ne la laissait nullement soupçonner du public enclin à s’en remettre aux chroniques du Gaulois, des progrès ou de la décadence d’un salon, de sorte qu’un jour, à une répétition générale d’une pièce de Bergotte donnée dans une salle des plus élégantes au bénéfice d’une œuvre de charité, ce fut un vrai coup de théâtre quand on vit dans la loge de face, qui était celle de l’auteur, venir s’asseoir à côté de Mme Swann, Mme de Marsantes et celle qui, par l’effacement progressif de la duchesse de Guermantes (rassasiée d’honneurs, et s’annihilant par moindre effort), était en train de devenir la lionne, la reine du temps, la comtesse Molé. IV

*[Albertine] Ses silences n’étaient donc que des voiles, ses tendresses de surface ne faisaient donc que retenir au fond mille souvenirs qui m’eussent déchiré, sa vie était donc pleine de ces faits dont le récit moqueur, la rieuse chronique constituent nos bavardages quotidiens au sujet des autres, des indifférents, mais qui, tant qu’un être reste fourvoyé dans notre cœur, nous semblent un éclaircissement si précieux de sa vie que, pour connaître ce monde sous-jacent, nous donnerions volontiers la nôtre. V

*M. de Charlus menaçait Brichot de dénoncer à la Sorbonne qu’il se promenait maintenant avec des jeunes gens de la même façon que le chroniqueur circoncis parle à tout propos de la « fille aînée de l’Église » et du « Sacré-Cœur de Jésus », c’est-à-dire sans ombre de tartuferie, mais avec une pointe de cabotinage. V

*Mais Bergotte, qui était vraiment simple et serviable, m’avait promis de faire passer au Gaulois, ou je ne sais plus où, ces petites chroniques, moitié d’un humoriste et d’un musicien, qui sont maintenant très jolies, et je suis vraiment très content que Charlie ajoute à son violon ce petit brin de plume d’Ingres. Je sais bien que j’exagère facilement, quand il s’agit de lui, comme toutes les vieilles Maman-gâteau du Conservatoire. Comment, mon cher, vous ne le saviez pas ? Mais c’est que vous ne connaissez pas mon côté gobeur. Je fais le pied de grue pendant des heures à la porte des jurys d’examen. Je m’amuse comme une reine. Quant à la prose de Charlie, Bergotte m’avait assuré que c’était vraiment tout à fait très bien. »

*M. de Charlus, qui l’avait connu depuis longtemps par Swann, était en effet allé voir Bergotte quelques jours avant sa mort et lui demander qu’il obtînt pour Morel d’écrire dans un journal des sortes de chroniques, en partie humoristiques, sur la musique. V

*Le chroniqueur cynégétique disait (on était au mois de mai) : « Cette époque est vraiment douloureuse, disons mieux, sinistre, pour le vrai chasseur, car il n’y a rien, absolument rien à tirer », et le chroniqueur du « Salon » : « Devant cette manière d’organiser une exposition on se sent pris d’un immense découragement, d’une tristesse infinie… » VI

*Ce sera même une des plus heureuses conséquences de cette triste guerre, ajoutait le charmant chroniqueur (en attendant la reprise des provinces perdues, le réveil du sentiment national), ce sera même une des plus heureuses conséquences de cette guerre que d’avoir obtenu de jolis résultats en fait de toilette, sans luxe inconsidéré et de mauvais aloi, avec très peu de chose, d’avoir créé de la coquetterie avec des riens. VII

*Un peu avant la guerre, de petites chroniques transparentes pour ce qu’on appelait les initiés avaient commencé à faire le plus grand tort à M. de Charlus. VII

*M. de Charlus était pitoyable, l’idée d’un vaincu lui faisait mal, il était toujours pour le faible, il ne lisait pas les chroniques judiciaires pour ne pas avoir à souffrir dans sa chair des angoisses du condamné et de l’impossibilité d’assassiner le juge, le bourreau, et la foule ravie de voir que « justice est faite ». […] En lisant les journaux, l’air de triomphe des chroniqueurs présentant chaque jour l’Allemagne à bas, « La Bête aux abois, réduite à l’impuissance », alors que le contraire n’était que trop vrai, l’enivrait de rage par leur sottise allègre et féroce. VII

*L’amant de Mme Swann, selon la chronique de Combray, me regardait derrière cette même haie d’un air dur qui n’avait pas non plus le sens que je lui avais donné alors, et ayant d’ailleurs tellement changé depuis que je ne l’avais nullement reconnu à Balbec dans le monsieur qui regardait une affiche, près du Casino, et dont il m’arrivait une fois tous les dix ans de me souvenir en me disant : « Mais c’était M. de Charlus, déjà, comme c’est curieux ! » VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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