Revenu vivant de l’exposition Vermeer

Revenu vivant de l’exposition Vermeer

 

Ouf ! J’ai survécu à ma visite, hier, au Musée du Louvre qui expose le maître de Delft.

 

J’avais pris mes précautions : les pommes de terres ingurgitées avant étaient bien cuites. Ça n’a l’air de rien mais si Bergotte meurt pendant qu’il admire La Vue de Delft exposée à Paris, c’est après avoir mangé des patates pas cuites — certes, il souffrait d’urémie mais on ne joue pas avec la cuisson des pommes de terre.

 

« Il y a quatre-vingt-seize ans, c’est au musée du Jeu de Paume, aux Tuileries, que Marcel Proust a un malaise devant le tableau de Vermeer. C’est la seconde fois qu’il le voit. La première, c’était en Hollande : « Depuis que j’ai vu au musée de La Haye la Vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde. »

 

Ce chef d’œuvre est absent de l’exposition actuelle au Louvre. N’empêche. Tout(e) Proustien(ne) se doit de s’y rendre, s’il en a la possibilité et du temps devant lui/elle. Attendez-vous à faire la queue, même si vous avez réservé un horaire, ce qui est obligatoire. Et comme l’accès est échelonné par petits groupes, ce n’est pas tout à fait ce qu’Odette dit du bal d’Herbinger : « c’était une tuerie » !

 

Les tableaux de Vermeer sont d’autant plus admirables qu’ils côtoient des œuvres d’autres Hollandais contemporains exploitant la même veine et qu’ils sont, pour la plupart, minuscules.

 

Les visiteurs, moi le premier, sont béats.

(Photos PL)

(Ce cliché d’admirateurs alignés n’est pas indispensable mais je le mets parce que le Louvre prétend interdire qu’on prenne des photos dans l’expo).

 

Johannes Vermeer (1632-1675) —Ver Meer dans À la recherche du temps perdu, est le troisième peintre le plus évoqué par Proust avec quatorze occurrences, après Carpaccio, quinze, et Giotto, seize.

Il est celui auquel Charles Swann consacre un essai, une étude, qu’il ne terminera jamais et dont Basin de Guermantes affirme péremptoire : « Si c’est à voir, je l’ai vu ! »

 

Dans les tableaux citées dans la Recherche sur ce blogue (voir l’onglet Œuvres d’art) et dont je suis assez fier car chacun est illustré, Vermeer a naturellement toute sa place.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les références

Ver Meer [la Laitière]

*Il [Swann] avait allégué des travaux en train, une étude — en réalité abandonnée depuis des années — sur Ver Meer de Delft. « Je comprends que je ne peux rien faire, moi chétive, à côté de grands savants comme vous autres, lui avait-elle [Odette] répondu. Je serais comme la grenouille devant l’aréopage. Et pourtant j’aimerais tant m’instruire, savoir, être initiée. Comme cela doit être amusant de bouquiner, de fourrer son nez dans de vieux papiers, avait-elle ajouté avec l’air de contentement de soi-même que prend une femme élégante pour affirmer que sa joie est de se livrer sans crainte de se salir à une besogne malpropre, comme de faire la cuisine en « mettant elle-même les mains à la pâte ». « Vous allez vous moquer de moi, ce peintre qui vous empêche de me voir (elle voulait parler de Ver Meer), je n’avais jamais entendu parler de lui ; vit-il encore ? Est-ce qu’on peut voir de ses œuvres à Paris I

Ver Meer (bis) : [le Géographe]

*Certains jours pourtant, mais rares, elle venait chez lui dans l’après-midi, interrompre sa rêverie ou cette étude sur Ver Meer à laquelle il s’était remis dernièrement. I

Ver Meer (ter) : [la Dame au collier de perles]

*Pour Ver Meer de Delft, elle lui demanda s’il avait souffert par une femme, si c’était une femme qui l’avait inspiré, et Swann lui ayant avoué qu’on n’en savait rien, elle s’était désintéressée de ce peintre. I

Ver Meer (quater) : [la Jeune femme à l’aiguière]

*[Odette à Swann :] « Avez-vous laissé seulement ici votre essai sur Ver Meer pour pouvoir l’avancer un peu demain ? Quel paresseux! Je vous ferai travailler, moi ! » I

Ver Meer (quinquies) : [Diane et ses compagnes]

*Il [Swann] était persuadé qu’une « Toilette de Diane » qui avait été achetée par le Mauritshuis à la vente Goldschmidt comme un Nicolas Maes était en réalité de Ver Meer. I

Ver Meer (sexies) : [l’Astronome]

*en ce qui concerne Odette on aurait pu se rendre compte que si, certes elle n’avait jamais entièrement compris l’intelligence de Swann, du moins savait-elle les titres, tout le détail de ses travaux, au point que le nom de Ver Meer lui était aussi familier que celui de son couturier II

Ver Meer (septies) : [une Dame assise au virginal]

*Mme Swann se mit à rire : « C’est une dame [Mme de Cambremer] qui passe pour avoir été très éprise de Charles », m’expliqua-t-elle du même ton dont, un peu avant, en parlant de Ver Meer de Delft, que j’avais été étonné de voir qu’elle connaissait, elle m’avait répondu : « C’est que je vous dirai que Monsieur s’occupait beaucoup de ce peintre-là au moment où il me faisait la cour. N’est-ce pas, mon petit Charles ? II

Ver Meer (octies) : Vue de Delft

*Je dis que j’étais allé autrefois à Amsterdam et à La Haye, mais que, pour ne pas tout mêler, comme mon temps était limité, j’avais laissé de côté Haarlem. — Ah ! La Haye, quel musée ! s’écria M. de Guermantes. Je lui dis qu’il y avait sans doute admiré la Vue de Delft de Ver Meer. Mais le duc était moins instruit qu’orgueilleux. Aussi se contenta-t-il de me répondre d’un air de suffisance, comme chaque fois qu’on lui parlait d’une œuvre d’un musée, ou bien du Salon, et qu’il ne se rappelait pas : « Si c’est à voir, je l’ai vu ! » III

Ver Meer (nonies) : [la Jeune fille à la perle]

*«Hé bien! était en train de lui [Mme de Surgis] dire M. de Charlus, qui tenait à prolonger l’entretien, vous mettrez mes hommages au pied du beau portrait. Comment va-t-il ? Que devient-il ? — Mais, répondit Mme de Surgis, vous savez que je ne l’ai plus : mon mari n’en a pas été content. — Pas content ! d’un des chefs-d’œuvre de notre époque, égal à la duchesse de Châteauroux de Nattier et qui, du reste, ne prétendait pas à fixer une moins majestueuse et meurtrière déesse! Oh ! le petit col bleu ! C’est-à-dire que jamais Ver Meer n’a peint une étoffe avec plus de maîtrise, ne le disons pas trop haut pour que Swann ne s’attaque pas à nous dans l’intention de venger son peintre favori, le maître de Delft. » IV

Ver Meer (nonies) : [Femme lisant une lettre]

*« Oh ! elles s’envolent, s’écria Albertine en me montrant les mouettes qui, se débarrassant pour un instant de leur incognito de fleurs, montaient toutes ensemble vers le soleil. — Leurs ailes de géants les empêchent de marcher, dit Mme de Cambremer, confondant les mouettes avec les albatros. — Je les aime beaucoup, j’en voyais à Amsterdam, dit Albertine. Elles sentent la mer, elles viennent la humer même à travers les pierres des rues. — Ah ! vous avez été en Hollande, vous connaissez les Ver Meer ? » demanda impérieusement Mme de Cambremer et du ton dont elle aurait dit : « Vous connaissez les Guermantes ? », car le snobisme en changeant d’objet ne change pas d’accent. Albertine répondit non : elle croyait que c’étaient des gens vivants. Mais il n’y parut pas. IV

Ver Meer (decies, undecies) : Vue de Delft + le petit pan de mur jaune (détail)

*Il [Bergotte] mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. « C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune. » Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. « Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition. »

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. V

Ver Meer (duodecies) : [l’Allégorie de la foi]

*[Le Héros à Albertine :] Vous m’avez dit que vous aviez vu certains tableaux de Ver Meer, vous vous rendez bien compte que ce sont les fragments d’un même monde, que c’est toujours, quelque génie avec lequel ils soient recréés, la même table, le même tapis, la même femme, la même nouvelle et unique beauté, énigme à cette époque où rien ne lui ressemble ni ne l’explique, si on ne cherche pas à l’apparenter par les sujets, mais à dégager l’impression particulière que la couleur produit. V

Ver Meer (terdecies) : Autoportrait présumé (détail de l’Entremetteuse)

*Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et, autant qu’il y a des artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Revenu vivant de l’exposition Vermeer”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. J’y vais ce soir, espérant que je profiterai de ces instants de grâce qu’offrent souvent les nocturnes muséales, généralement peu achalandées ;).
    Et pour tenir avant un dîner plus tardif, je pianote en mangeant des madeleines.

  2. Et je n’aurai pas besoin de l’audioguide, ayant imprimé votre chronique.

  3. Ah quel plaisir de lire à votre voisine de la vieille école de Grandhoux les commentaires proustiens des petits Vermeer, dans le labyrinthe d’attente.
    Un chaland : Et savez-vous, cher Monsieur, qu’on a retrouvé récemment un film avec Proust ?
    – Figurez-vous, cher Monsieur, qu’un fou de Proust a réuni sur son blogue, grâce à Marcelita et d’autres, suffisamment d’éléments prouvant que ce n’est pas Proust ? Allez donc voir !
    – On a longtemps dit aussi que la Dame jouant du virginal, tableau certes de peu de fraîcheur, n’était pas du Maître.
    – Croyez bien que ne suis pas un fanatique de la destruction des vérités. Les éléments probants pour la dame à la cape jaune existent maintenant, mais ils sont contraires pour le jeune moustachu à la redingote claire de la Madeleine.

    Beaucoup de monde donc à batifoler, même en nocturne à 20h. Donc un conseil : prendre le billet pour 20 h, voir l’exposition sur Valentin de Boulogne d’abord, puis aller à celle sur Vermeer et le genre (si, j’ose) : le flot sera passé et vous aurez vers 20h45 des salles quasi-vides livrant quelques excellents Vermeer. Pour ma part la laitière, le géographe, la jeune femme bloguant et son aide-ménagère…

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et