Savoir mourir (et le faire savoir)

Savoir mourir (et le faire savoir)

 

Un être part et part un faire-part… Certes, ce résumé de l’annonce de la mort de quelqu’un est un peu rapide.

 

Et puis, que nous vaut cet intérêt soudain pour l’annonce d’un triste événement ? Eh bien, la lecture des journaux m’y a conduit et comme il me faut une raison proustienne, je suis allé voir les occurrences de « faire-part » dans la Recherche. Il y en a trois : à propos de la mort de la grand’mère du Héros, de celle de Mlle d’Oloron et du mariage de Gilberte.

 

Voilà, je suis couvert pour la justification de ce qui suit. Ces jours-ci, Le Monde a publié dans plusieurs éditions consécutives un faire-part de décès fort original et — si j’osais — tout aussi réjouissant. Il concerne Jacques Duchateau, écrivain, producteur de radio et membre fondateur de l’Ouvroir de Littérature Potentielle, groupe expérimental qui impose des contraintes dans l’écriture d’œuvres.

Né en 1924, Jacques Duchateau est mort fin janvier. Et voici comment sa disparition (titre du plus long lipogramme jamais écrit, dû à Georges Pérec, trois cents pages sans une seule occurrence de la lettre e) a été présentée :

 

Savoir mourir est une preuve de savoir-vivre !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Le professeur E…] Depuis le temps écoulé, il ne se rappelait plus le faire-part qu’on lui avait envoyé à l’époque. « Madame votre grand’mère est bien morte, n’est-ce pas ? me dit-il d’une voix où une quasi-certitude calmait une légère appréhension. Ah! En effet! Du reste dès la première minute où je l’ai vue, mon pronostic avait été tout à fait sombre, je me souviens très bien. » IV

*[D’anciennes amies de ma mère, plus ou moins de Combray [sur Gilberte]:] Du reste, vous savez que si elle n’est pas plus Forcheville que vous et moi, cela va bien avec le mari qui, naturellement, n’est pas noble. Vous pensez bien qu’il n’y a qu’un aventurier pour épouser cette fille-là. Il paraît que c’est un Monsieur Dupont ou Durand quelconque. S’il n’y avait pas maintenant un maire radical à Combray, qui ne salue même pas le curé, j’aurais su le fin de la chose. Parce que, vous comprenez bien, quand on a publié les bans, il a bien fallu dire le vrai nom. C’est très joli, pour les journaux ou pour le papetier qui envoie les lettres de faire-part, de se faire appeler le marquis de Saint-Loup. Ça ne fait mal à personne, et si ça peut leur faire plaisir à ces bonnes gens, ce n’est pas moi qui y trouverai à redire! en quoi ça peut-il me gêner ? Comme je ne fréquenterai jamais la fille d’une femme qui a fait parler d’elle, elle peut bien être marquise long comme le bras pour ses domestiques. Mais dans les actes de l’état civil ce n’est pas la même chose. Ah ! si mon cousin Sazerat était encore premier adjoint, je lui aurais écrit, à moi il m’aurait dit sous quel nom il avait fait faire les publications. » VI

*La personne qui profita le moins de ces deux unions fut la jeune Mademoiselle d’Oloron qui, déjà atteinte de la fièvre typhoïde le jour du mariage religieux, se traîna péniblement à l’église et mourut quelques semaines après. La lettre de faire-part, qui fut envoyé quelque temps après sa mort, mêlait à des noms comme celui de Jupien presque tous les plus grands de l’Europe, comme ceux du vicomte et de la vicomtesse de Montmorency, de S. A. R. la comtesse de Bourbon-Soissons, du prince de Modène-Este, de la vicomtesse d’Edumea, de lady Essex, etc., etc. Sans doute, même pour qui savait que la défunte était la nièce de Jupien, le nombre de toutes ces grandes alliances ne pouvait surprendre. Le tout, en effet, est d’avoir une grande alliance. Alors, le casus fœderis venant à jouer, la mort de la petite roturière met en deuil toutes les familles princières de l’Europe. Mais bien des jeunes gens des nouvelles générations et qui ne connaissaient pas les situations réelles, outre qu’ils pouvaient prendre Marie-Antoinette d’Oloron, marquise de Cambremer, pour une dame de la plus haute naissance, auraient pu commettre bien d’autres erreurs en lisant cette lettre de faire-part. Ainsi, pour peu que leurs randonnées à travers la France leur eussent fait connaître un peu le pays de Combray, en voyant que le comte de Méséglise faisait part dans les premiers, et tout près du duc de Guermantes, ils auraient pu n’éprouver aucun étonnement. Le côté de Méséglise et le côté de Guermantes se touchent, vieille noblesse de la même région, peut-être alliée depuis des générations, eussent-ils pu se dire. VI

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et