Regrettés suisses

Regrettés suisses

 

Et si les véritables vedettes du Film, c’était eux ?… Le Film (avec une majuscule), c’est cette séquence de 1904 désormais célèbre pour son figurant proustien ectoplasmique. S’il ne fait que passer, les suisses, eux et eux seuls, occupent tout l’écran de face, de dos, en mouvement et en grand uniforme.

Le personnage est cité quatre fois dans la Recherche, toutes dans Du côté de chez Swann. Par trois fois, il s’agit de celui de l’église de Combray, dont le mouvement dévoile la duchesse de Guermantes au mariage de la fille du docteur Percepied et qui confirme au Héros que c’est bien elle. La dernière occurrence désigne un faux suisse, laïc, puisqu’il officie en appariteur chez la marquise de Saint-Euverte.

Les suisses d’église n’existent plus — comme les prêtres en soutane et la messe en latin, ils ont disparu du paysage catholique. Les enfants de chœur portent-ils encore leur soutanelle rouge et leur surplis blanc ? Nous ne sommes pas les mieux placés pour convoquer la nostalgie.. Mais les suisses, oui, ils laissent un grand vide.

 

Ils étaient les héritiers des troupes suisses oubliées quand sous Louis XVI il fut décidé d’accorder une pension de retraite aux vieux soldats. Eux, venus d’Helvétie, se retrouvèrent condamnés à la mendicité. Les invalides démobilisés furent alors envoyés dans les paroisses du royaume pour en assurer le gardiennage, la police et le service d’honneur, à la charge des paroissiens bien sûr.

Je tiens cette science d’un certain Jean-Christien Poutiers intervenant sur un blogue consacré aux modes de vie aux XVIe et XVIIe siècles. Il poursuit : « Ces vieux soldats, disciplinés et tempérants ont été très bien accueillis par la population et sont devenus une figure colorée et familière parmi les employés paroissiaux. Le surplus a été placé pour assurer le gardiennage d’édifices publics et privés et sont l’ancêtre de nos concierges.
Les suisses d’église ont gardé leur uniforme rouge pour les solennités, et portaient leur capot (redingote) bleu-gris pour les jours ordinaires. Ils portent leur épée, privilège royal accordé aux vétérans de plus de 25 ans de service dans l’armée. Ils sont armés de la hallebarde conformément au règlement de l’Hôtel des Invalides de 1716 qui attribue cette arme aux invalides incapables de se servir d’un fusil (manchots, et tous invalides des membres supérieurs). La pertuisane était attribuée aux bas-officiers (nos modernes sous-officiers) et la lame large de cette arme permettant des décors ciselés l’a fait souvent préférer pour les gardes d’honneur (songez aux Beefeaters de la Tour de Londres). La canne à pommeau est dérivée de la masse des huissiers (à l’origine les huissiers sont des gardiens d’huis, c’est-à-dire de portes). Lorsque, après la Restauration, les derniers régiments suisses de l’armée française furent licenciés, la tradition du “suisse” d’église a continué, avec toujours le même uniforme et les mêmes armes. La seule différence dans leur tenue est un peu plus de plumes et de galons, et un chapeau de gendarme (qui coiffait aussi les gardes champêtres) à la place de l’ancien tricorne.
 Les derniers suisses ont disparu avec les réformes liturgiques de Vatican II. »

 

Ce sont bien eux qui se déplacent, superbes, dans le Film, dans un rôle voisin des bedeaux, présents également.

L’un descend les marches de la Madeleine.

 

L’autre les remonte.

 

Habillés plus sobrement et portant le bicorne droit et non perpendiculaire, ils arborent aussi une chaîne comme le font encore les huissiers au Parlement ou dans les ministères.

 

Un bedeau contemporain.

 

Si « bedeau » est absent de l’œuvre de Proust, un autre personnage de la paroisse s’y trouve : le chantre. Il s’agit de la personne qui assure les chants dans les offices liturgiques. À Combray, Théodore qui remplit le rôle est cité surtout pour nettoyer l’église.

 

Il est quatre autres occurrences du mot, l’une dans « Pont-aux-Chantres » qui désigne à Saint-Pétersbourg le siège du ministère russe des Affaires étrangère ; deux autres, Bergotte devenu « le doux Chantre » — avec ou sans cheveux blancs ; la dernière concerne Fénelon.

 

Nous n’avons pas fini de fredonner la ballade des suisses, bedeaux et chantres du temps jadis.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits

*À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. I

*Tout d’un coup pendant la messe de mariage, un mouvement que fit le suisse en se déplaçant me permit de voir assise dans une chapelle une dame blonde avec un grand nez, des yeux bleus et perçants, une cravate bouffante en soie mauve, lisse, neuve et brillante, et un petit bouton au coin du nez. I

*Et mes regards s’arrêtant à ses cheveux blonds, à ses yeux bleus, à l’attache de son cou et omettant les traits qui eussent pu me rappeler d’autres visages, je m’écriais devant ce croquis volontairement incomplet : « Qu’elle est belle ! Quelle noblesse ! Comme c’est bien une fière Guermantes, la descendante de Geneviève de Brabant, que j’ai devant moi ! » Et l’attention avec laquelle j’éclairais son visage l’isolait tellement, qu’aujourd’hui si je repense à cette cérémonie, il m’est impossible de revoir une seule des personnes qui y assistaient sauf elle et le suisse qui répondit affirmativement quand je lui demandai si cette dame était bien Mme de Guermantes. Mais elle, je la revois, surtout au moment du défilé dans la sacristie qu’éclairait le soleil intermittent et chaud d’un jour de vent et d’orage, et dans laquelle Mme de Guermantes se trouvait au milieu de tous ces gens de Combray dont elle ne savait même pas les noms, mais dont l’infériorité proclamait trop sa suprématie pour qu’elle ne ressentît pas pour eux une sincère bienveillance et auxquels du reste elle espérait imposer davantage encore à force de bonne grâce et de simplicité. I

*[Chez Mme de Saint-Euverte] et un énorme suisse, habillé comme à l’église, frappait les dalles de sa canne au passage de chaque arrivant. I

 

* Françoise, envoyée aussitôt chez l’épicier, était revenue bredouille par la faute de l’absence de Théodore à qui sa double profession de chantre ayant une part de l’entretien de l’église, et de garçon épicier donnait, avec des relations dans tous les mondes, un savoir universel. I

*Car la culture de ces gens éminents était une culture alternée, et généralement triennale. Certes les citations de ce genre, et desquelles M. de Norpois excellait à émailler ses articles de la Revue, n’étaient point nécessaires pour que ceux-ci parussent solides et bien informés. Même dépourvus de l’ornement qu’elles apportaient, il suffisait que M. de Norpois écrivit à point nommé — ce qu’il ne manquait pas de faire — : « Le Cabinet de Saint-James ne fut pas le dernier à sentir le péril » ou bien : « l’émotion fut grande au Pont-aux-Chantres où l’on suivait d’un œil inquiet la politique égoïste mais habile de la monarchie bicéphale », ou : « Un cri d’alarme partit de Montecitorio », ou encore « cet éternel double jeu qui est bien dans la manière du Ballplatz ». II

[J’ai donné l’explication de tous les lieux dans la chronique Les métonymies de M. de Norpois (et quelques autres)]

*Il y avait pourtant seize personnes, parmi lesquelles j’ignorais absolument que se trouvât Bergotte. Mme Swann qui venait de me « nommer » comme elle disait à plusieurs d’entre elles, tout à coup, à la suite de mon nom, de la même façon qu’elle venait de le dire (et comme si nous étions seulement deux invités du déjeuner qui devaient être chacun également contents de connaître l’autre), prononça le nom du doux Chantre aux cheveux blancs. II

*Cette différence dans le style venait de ce que « le Bergotte » était avant tout quelque élément précieux et vrai, caché au cœur de quelque chose, puis extrait d’elle par ce grand écrivain grâce à son génie, extraction qui était le but du doux Chantre et non pas de faire du Bergotte. II

*[Mme Poussin] trouvait trop dur d’appeler « cuiller » la pièce d’argenterie qui versait ses sirops, et disait en conséquence « cueiller » ; elle eût eu peur de brusquer le doux chantre de Télémaque en l’appelant rudement Fénelon — comme je faisais moi-même en connaissance de cause, ayant pour ami le plus cher l’être le plus intelligent, bon et brave, inoubliable à tous ceux qui l’ont connu, Bertrand de Fénelon — et elle ne disait jamais que « Fénélon » trouvant que l’accent aigu ajoutait quelque mollesse. IV

*


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Regrettés suisses”

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  1. If someone asked, « What is a post by Patrice like? »

    Remembering Proust’s passage, « Each artist seems thus to be the native of an unknown country, which he himself has forgotten, and which is different from that whence another great artist,… » I would try to explain:

     » ‘Regrettés suisses’ is a classic Patrice Louis post. He will choose something in the news, place it in historical context…and then meld it with Proust’s sentences. Once you have read a few, you will find joy in their originality…and never mistake Patrice for another.  » 😉

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