Proust ou pas Proust : décorticage d’un film

Proust ou pas Proust : décorticage d’un film

 

Lire des images est un bel exercice… En attendant de découvrir l’article de Jean-Pierre Sirois-Trahan dans le n° 4 de la Revue d’études proustiennes, éditions Garnier, intitulé « Un spectre passa… Proust retrouvé », exerçons-nous à une lecture objective de ce qui rend la Proustie ébahie. Sous le choc, elle est invitée à être sous le charme. Pensez donc : des images vivantes du futur auteur d’À la recherche du temps perdu. Une première mondiale !

L’auteur est professeur de cinéma à l’université Laval de Québec, biographe de Méliès, a retrouvé aux archives du Centre National du Cinéma (CNC) un document de 1904 intitulé « Film de la famille Greffulhe : mariage d’Armand de Guiche et Élaine Greffulhe ». En noir et blanc et muet, il dure une minute et quatre secondes. (Voir la chronique L’ai-je bien descendu ?)

 

Tenons-nous-en à ce qui est projeté, sans interférence.

Extérieur jour. La séquence montre des personnages descendant un large escalier dont le centre est recouvert d’un tapis retenu à chaque marche par une barre d’acier.

Une volée de six marches. De part et d’autres, des spectateurs formant une haie : à gauche surtout des messieurs habillés sobrement derrière un agent de police à képi et vareuse à double rangée de six boutons ; à droite des dames aux élégants chapeaux et un monsieur coiffé d’un haut de forme.

Au centre, des personnages descendent. Les six premiers sont deux photographes en habit et haut de forme, sacoche en bandoulière, dont l’un disparaît à gauche et l’autre s’installe à droite ; deux bedeaux à chaîne et bicorne droit noir barré d’un galon ; et deux suisses en habit chamarré, bicorne perpendiculaire à plumes, hallebarde et canne à pommeau.

Un premier couple les suit. Ce sont des mariés.

 

Elle est en robe blanche, un voile sur la tête, une longue traîne derrière elle ; lui, en habit à queue de pie, jaquette noire à revers brillants, deux boutons, chemise blanche à col cassé, nœud et gants blancs. La mariée a passé sa main sous le bras droit de son époux, qui tient son haut de forme huit-reflets à la main gauche et le lève devant ses yeux sans doute pour se protéger du soleil.

 

À distance, un couple marque une pause sur le palier entre les deux volées de marches. La dame est en blanc, avec une étole de fourrure et un chapeau emplumé ; le monsieur, âgé et forte moustache, en habit, haut de forme à la main et manteau sur le bras. Quand il repart, le photographe de droite remonte. Personne n’apparaît derrière, jusqu’en haut des marches visibles.

 

Saute d’images due à une coupure dans l’enregistrement.

À la reprise, les deux suisses et un bedeau, qui marque une brève pause, remontent l’escalier et disparaissent en haut, croisant d’autres personnes, d’abord un couple isolé. Elle retient son chapeau à plume par la main droite et a glissé la gauche sous le bras du monsieur, âgé et moustachu, habit, haut-de-forme et gants blancs.

Les autres se suivent de trois mètres en trois mètres. Un premier couple vêtu avec la même élégance, une canne en plus pour l’homme, est doublé par la gauche par quatre dames à chapeau.

Jeunes d’apparence, elles sont suivies par un homme, jeune aussi. Il n’est pas en habit mais en redingote gris clair ouverte qui semble recouvrir une veste ou un gilet fermé haut, une cravate ou lavallière noire sur une chemise blanche. Il porte un chapeau melon sombre rabattu sur les yeux laissant voir des cheveux noirs. Il une petite moustache.

L’homme est en haut de l’écran à la 33e seconde, au milieu à la 35e, et il en sort à la 37e, ayant dépassé un autre couple en grande tenue, elle une aigrette sur la tête, tout comme le fait un photographe lui aussi coiffé d’un melon. C’est à se demander si le couple dont il grille ainsi la politesse ne le regarde pas avec réprobation.

 

Une dizaine d’invités, toujours en habits de cérémonie, se succèdent dans un ordre moins précis.

Une coupure suit le passage d’un photographe en habit et haut-de-forme.

Les derniers invités, dans les mêmes tenues, descendent plus lentement, comme retenus par ceux qui les précèdent.

 

Il faut sortir de l’écran pour bénéficier d’informations complémentaires.

 

Le mariage civil d’Armand et d’Élaine a eu lieu le 12 novembre à la mairie du VIIIe arrondissement de Paris. La cérémonie religieuse s’est tenue en grandes pompes, le 14, à l’église de la Madeleine.

 

La comtesse Hélène Josèphe Marie Charlotte dite « Élaine » Greffulhe a 22 ans.

Elle devient duchesse en épousant Antoine Auguste Agénor Armand de Gramont, duc de Guiche, futur 12e duc de Gramont.

Après la cérémonie religieuse, une réception a lieu à l’hôtel de la rue d’Astorg, chez les parents de la mariée, le comte et la comtesse Greffulhe. La fille y est éclipsée par la mère vêtue d’une robe aux reflets d’or.

Le 14 juillet précédent, Élaine et Armand se sont fiancés au château de Vallière, dans l’Oise

 

Marcel Proust, ami du promis, assiste au dîner de fiançailles, mais il est le seul à y être venu en habit, ce qui le courrouce.

 

Forts de ces précisions, revenons au film. Les éditions Garnier affirment que le monsieur en redingote et melon est Marcel Proust.

Sans avoir encore les justifications du découvreur, tentons une réfutation.

Selon les ombres des personnages, le soleil est de face. La façade de la Madeleine étant à l’Est, c’est donc la matinée en cette fin d’automne. La cérémonie est terminée et les participants sortent en procession dans un ordre protocolaire avec les parents derrière les mariés. La caméra, fixe, est placée en bas des marches de l’escalier de quarante mètres de large qui précède le portique octostyle.

 

Tout dandy qu’il soit, Marcel Proust choisit-il de se singulariser en optant pour une tenue quasi excentrique dans le milieu aristocratique de la noce ? Voudrait-il encore se faire remarquer, exprès, comme il l’a fait, involontairement, aux fiançailles ? J’ai peine à le croire.

 

Si respectueux des convenances, même invité seul, Marcel Proust veut-il déranger le bel ordonnancement en doublant les invités par le côté ? Cela se fait-il de dépasser des personnes qui peuvent se prévaloir d’un rang supérieur au vôtre ?

 

Que des jeunes filles l’osent, que des journalistes s’y prêtent, c’est compréhensible ? Mais un invité ?

 

Il n’a pas même l’excuse de l’insouciance de son âge. Marcel Proust a alors 33 ans. Voit-on d’ailleurs le visage d’un trentenaire ? L’homme à la redingote paraît bien plus jeune. Enfin, dévaler sans manteau des marches est-il dans les habitudes d’un asthmatique frileux ?

 

Je ne jette là que de pures conjectures. Je n’en conclu pas moins, faute de preuves convaincantes, que l’homme pressé de l’escalier n’est pas Marcel Proust.

J’ai hâte de lire l’article de Jean-Pierre Sirois-Trahan et l’avis de Luc Fraisse.

 

Dans cette attente anxieuse, il me plaît de penser que notre descendeur rejoint dans la légende du VIIe Art d’autres personnages anonymes d’un autre escalier, le Primorsky, à Odessa, abattus par les soldats du tsar dans la scène culte du Cuirassé Potemkine (1925) de Sergueï Eisenstein — dont une mère lâchant son landau.

 

Pour Proust, j’aimerais bien croire à la version proposée, mais je crains que Marcel sur un écran ne soit jamais que du cinéma !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

17 comments to “Proust ou pas Proust : décorticage d’un film”

You can leave a reply or Trackback this post.
  1. Pour ma part je suis convaincu, autant qu’on peut l’être étant donné que ceux qui passent devant la caméra ne brandissent pas leur carte d’identité. La tenue du personnage n’est du reste pas excentrique, et cela n’aurait pas été l’intention de Proust, qui n’était ni Pierre Loti, ni Barbey d’Aurevilly. D’emblée, dans le mouvement du personnage, les photographies que l’on a vues de lui se superposent aisément. L’habillement correspond en effet à des vêtements qui ont été décrits.
    Pourquoi descendre pressé? Moins pressé qu’il n’y paraît, si l’on se souvient que le film est en accéléré. Mais il dépasse ceux qui descendent. Une lettre indique que Proust a profité de cette sortie pour faire plusieurs autres choses, comme voir un médecin et sans doute passer au Mercure de France. Il est arrivé en retard à la cérémonie, et pouvait donc en repartir vite. Son habillement décalé a été signalé à diverses occasions (y compris par Paul Morand, dans le Portrait souvenir de 1963), même si encore une fois, son intention n’est pas d’afficher une excentricité, et encore moins de braver une société dans laquelle il aspire à figurer.
    Jean-Yves Tadié, le biographe de Proust qui a fouillé tous les documents, se montre convaincu et ému.
    L’article du découvreur du film, Jean-Pierre Sirois-Trahan, est lui aussi accessible sur la page d’accueil des Classiques Garnier.
    On ne pourra sans doute pas atteindre la certitude, mais du moins une certaine conviction.

    • Patrice~
      Google Translated: « Why hurry down? Less rushed than it seems… »

      Could there be another reason?
      Why would Proust (if him), hurriedly, leave all his friends in the church pews?

      Do you have Laure Hillerin’s biography on the Comtesse Greffulhe?
      Isn’t there something within those pages about the film?
      Marcelita

      Patrice ~
      Google Traduit: « Pourquoi se précipiter vers le bas? Moins précipité qu’il n’y paraît … »

      Pourrait-il y avoir une autre raison?
      Pourquoi Proust (si lui), à la hâte, laisser ses amis dans les bancs de l’église?

      Avez-vous la biographie de Laure Hillerin sur la Comtesse Greffulhe?
      Y at-il quelque chose dans ces pages sur le film?
      Marcelita

  2. Bravo et merci à Patrice Louis, qui a reconstitué les données du problème avec des documents précis et précieux à l’appui. C’est très intéressant.

  3. luc, vous dites « il dépasse ceux qui descendent ». Pour moi, c’est aussi cela qui est troublant : car « ceux qui descendent » ne font pas que descendre, n’est-ce pas. Ils paradent, en fait. Cette descente d’escalier est une mise en scène, à peu près aussi artificielle qu’une revue de music-hall, comme l’induit si justement notre hôte en citant Zizi Jeanmaire « l’ai-je bien descendu » (qui citait elle-même Sorel-Célimène…)

    Je veux dire que « ceux qui descendent » sont non seulement classés visiblement par importance (les mariés d’abord, puis les parents, puis, puis) comme nous le faisons pour les photos de mariage, mais sont désignés aussi comme des officiels participants, « les invités » quoi. Il me semble que si Marcel Proust a participé à ce mariage en tant qu’invité, il aurait dû sagement garder son rang, et ne pas risquer de déranger l’ordonnance de la cérémonie. Même pressé. A 32 ans, il avait dû avoir tout le temps voulu pour apprendre ce genre de code…

    Vous parlez de « regard bienveillant » : justement, on pardonne plus facilement à quelqu’un qui ignore le code qu’à celui qui l’enfreint, non ?

    En fait, ce film est émouvant parce qu’il illustre tant de pages de la Recherche, où sont décrits ces codes, justement.

    Et puis la troisième personne qui descend a une taille si fine, si fine : certes, le corset doit lui écraser les côtes, mais c’est aussi un témoignage – Odette devait avoir une taille ainsi faite…

  4. On ne peut pas connaître les circonstances qui font passer plus rapidement ce personnage par le côté.

    La dame à taille fine est la très belle comtesse Greffulhe, mère de la mariée.

  5. And…the ‘Byzantine dress’ worm by the Comtesse Greffulhe:
    The Comtesse Greffulhe’s dress (stealing the spotlight?) http://exhibitions.fitnyc.edu/prousts-muse/2016/11/07/worth-byzantine-dress/

  6. Le cercle aristocratique des amis de Proust commençait à se défaire. Le 14 novembre, Guiche épousa la fille de la comtesse Greffulhe, Elaine, agée de 22 ans, à l’église de la Madeleine. Sa mère, qui avait exactement le double de son âge , était encore dans le plein éclat de sa beauté ; et, tandis que me cortège nuptial descendait les degrés, Elisabeth de Clermont-Tonnerre entendit une femme du peuple s’exclamer : « C’et-il Dieu possible que ce soit la mère ! » Guiche, écrivit un reporter, était « pâle, avec un doux sourire » ajouta Proust, qui se frayait un chemin à travers la cohue des invités en direction de Mme Greffulhe, pour lui dire : « Je crois que Guiche a envisagé son mariage – un des aspects seulement – comme une possibilité d’avoir votre photographie….. (la suite expose ce qu’avait été la « petite Elaine », l’achat d’un revolver chez le meilleur armurier de Paris, etc., etc.)George Painter, MARCEL PROUST, volume 2, 1904 – 1922 paru en 1966 en français au Mercure de France

  7. Télérama consacre un article à ce film, et rappelle qu’il a déjà été évoqué par Laure Hillerin dans son livre sur la comtesse Greffulhe, ce que personne n’avait alors souligné.
    Tout le monde croît, à tort, qu’il s’agit d’une découverte.

  8. Pour ce que j’en sais, puisque j’ai vu se constituer le numéro de la revue pendant deux ans, chacun est parvenu à la conclusion par un chemin différent: Laure Hillerin en préparant une biographie de la comtesse Greffulhe, Jean-Pierre Sirois-Trahan en tant qu’historien du cinéma naissant (biographe de Méliès, etc.). L’hypothèse se chuchotait peut-être parfois. Mais qui de nous l’aurait su si la séquence n’avait été exhumée et rendue accessible au public ? C’est ce qui compte.

    • Alas, as I don’t read French, I am a severe disadvantage.
      I ‘believe’ this is a translated passage from Hillerin’s biography.

      Jordi Ballabriga sent this to me, but I don’t have the original French.
      « I refer to it on page 78 in a passage entitled, » wrote Jordi.

      Hillerin wrote:

      « An appearance of Marcel Proust? »

      « It is Marcel Proust, a lovable worldly writer in the still confidential audience, who happens to be a close friend of the groom. Perhaps he is the young man in a clear coat, wearing a hat Melon that leaves his eyes in the shadow, letting the mustache and oval of the face behold, hurrying down the steps, doubling the procession on the right side, in order to rejoin the dazzling stepmother before the others? A few seconds on an amateur film – a film of two minutes hardly preserved in the French Archives of the film in Bois-d’Arcy. »
      LH/JB

    • Yes, the joy is in the discovery!
      Now, we just need some 21st century facial-recognition software, which may help solve the mystery.

      Mise à jour : Contacté par l’AFP, le chercheur canadien Jean-Pierre Sirois-Trahan affirme qu’il ne connaissait pas le livre de Laure Hillerin. «?Aucun des spécialistes de Proust que j’ai interrogés ne m’a parlé de cela?(…)?L’important pour moi n’est pas d’être le premier à affirmer la chose […] mais de faire la démarche historique pour avancer des preuves indirectes que c’est lui?»
      http://www.telerama.fr/livre/le-film-de-proust-une-decouverte-non-il-etait-connu-depuis-trois-ans,154254.php

  9. Jérôme Prieur says: -#1

    Certes nous en avons tous plus ou moins rêvé, et cette scène en effet de « parade » a un parfum de miracle. Mais comment justifier la désinvolture vestimentaire du jeune Marcel, dans l’hypothèse séduisante où ce serait lui, et comment accepter qu’il ne porte plus le deuil de son père, mort moins d’un an avant ce grand mariage parisien…. ?

    Et pourquoi ne serait-ce pas un autre personnage qui descend l’escalier, 20″ plus tard, au bras d’une cavalière, et qui lui ressemble aussi, mais de manière plus cérémonieuse au point qu’on lui aurait adjoint la dame qui descend les marches avec lui ?

    Il faudrait demander à l’abbé Mugnier qui a célébré le mariage, mais il est trop tard.
    Ou à Ferdinand Bac qui y assistait.

  10. Merci cher Patrice Louis, cette affaire me donne le plaisir de découvrir votre blogue
    pour employer votre expression.
    Ce que Sacha Guitry n’a pas tourné au moment de « Ceux de chez nous » onze ans plus tard (et je lui en ai presque voulu!), les « frères Lumière » ai-je découvert sur internet l’auraient donc fait, puisque ce seraient même eux les reporters !! On ne prête qu’aux riches.
    J’apprécie beaucoup tous vos arguments car ce sont des arguments matériels. Il faut faire l’archéologie de tous les signes et de toutes les traces déposés dans cette séquence filmée, de toute façon fort émouvante. Et ne pas se contenter de dire que Proust a assisté à ce grand mariage pour le voir apparaître ipso facto dans cet escalier. C’est en soi déjà passionnant.

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.