L’inconnu et les connus de la Madeleine

L’inconnu et les connus de la Madeleine

 

C’est la foule des grands jours, ce 14 novembre 1904, devant l’église de la Madeleine à Paris.

 

Les badauds sont venus admirer les célébrités qui entourent les mariés du jour : La comtesse Hélène Josèphe Marie Charlotte, dite Élaine, Greffulhe, 22 ans, épouse Antoine Auguste Agénor Armand de Gramont, duc de Guiche, 25 ans.

 

Sur le film diffusé par les éditions Garnier, c’est le premier couple qui descend les marches.

 

Le marié est le fils d’Antoine XI Alfred Agénor de Gramont, duc de Guiche puis 11e duc de Gramont, issu d’une des plus vieilles familles de la noblesse française, et de Marguerite de Rothschild, descendante de la dynastie emblématique de la finance juive. Scientifique spécialisé dans l’aérodynamique, il fonde la société Optique et Précision de Levallois (OPL) et est élu comme membre de l’Institut de France. C’est aussi un un excellent joueur de polo, un des instigateurs des clubs de Cannes et de Deauville. Il meurt au château de Vallière en 1962 à 83 ans.

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[*Les portraits légendés du signe * sont de Philip Alexius de Laszlo.]

 

La mariée est la fille du comte Henry Jules Charles Emmanuel Greffulhe, d’une richissime famille de financiers et de propriétaires fonciers protestants ayant multiplié sa fortune à l’époque de la Révolution française puis anoblie sous la Restauration, et de Mme, née Élisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, issue à la fois de la noblesse belge et de l’aristocratie française.

Elaine avec sa mère

 

Parmi ses ascendants paternels quelques noms parmi les plus prestigieux de la noblesse française : les La Rochefoucauld, branche des ducs d’Estissac ; les Picot, marquis de Dampierre ; les barons de Montesquiou-Fezensac; les Castellane, marquis d’Espadon ; les ducs de Lévis.

Elle passe son enfance se passe à l’hôtel particulier parisien de ses parents au 8-10 rue d’Astorg avec des séjours au château de Bois-Boudran et à la villa de Dieppe. Très proche de sa mère, elle l’accompagne en Angleterre ou en Suisse, avec sa gouvernante anglaise, Miss Annie. Mais elle est plus austère avec un sens du devoir et de fortes convictions religieuses héritées de sa grand-mère, la comtesse Charles Greffulhe, née La Rochefoucauld.

Après avoir vécu dans l’ombre de sa mère, elle vit dans celle de son mari. Douce et réservée, elle fait partie de comités de patronage de sociétés de musique et pardonne à son époux ses écarts. Le 14 juillet 1904, elle s’est fiancée avec Armand, De leur union naissent cinq enfants : Antoine (1907-1995), Henri (1909-1994), Jean (1909-1984), Charles (1911-1976) et Corisande (1920-1980).

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Elle meurt à Paris en 1958 à 75 ans.

 

Les parents suivent les deux tourtereaux désormais unis devant Dieu — le mariage civil aura lieu le 29 novembre. La tradition veut que le père de la mariée donne le bras à la mère du marié.

 

Henry Greffulhe est le fils du comte Charles et de la comtesse, née Félicie de La Rochefoucauld d’Estissac. Seul héritier d’un empire financier et immobilier, a dispose d’une fortune colossale. Majestueux, il est député sur une liste d’union de 1889 à 1893. Sur ses terres, il s’adonne à la chasse à courre et à la chasse à tir. Tyran domestique, c’est un homme à femmes, il trompe sa femme avant même de l’avoir épousée. À la fin de sa vie, il sera largement dépouillé par sa maîtresse, la comtesse de La Béraudière.

Henry Greffulhe par Blanche

Le même par Nadar

 

Proust s’en inspire pour le personnage du duc Basin de Guermantes. Il meurt à Paris en 1932 à 83 ans.

 

À ses côtés se tient Marguerite de Rothschild, fille de Mayer Carl von Rothschild, de la branche dite de Naples, et de Louise von Rothschild, de la branche dite de Londres.  Veuve du comte de Liedekerke, elle préfère épouser le jeune duc plutôt que son cousin le baron Edmond de Rothschild ce qui lui vaut d’être déshéritée par son père. Réintégrée dans la suiccession, elle hérite de 60 millions de francs-or. Elle peut quitter son appartement de la rue François 1er pour un hôtel particulier aux Invalides, puis pour un vaste hôtel sur les Champs-Élysées.

La duchesse de Gramont y donne de grandes réceptions où se pressent le Faubourg Saint-Germain et le Faubourg Saint-Honoré. Elle se lie particulièrement avec Mme Straus et Mrs Meredith Howland. Grande et belle femme brune, sérieuse, sans ostentation, elle a un grand sens du devoir. Pendant l’affaire Dreyfus, elle parvient à tenir son salon à l’écart de la controverse.

De leur union naissent Armand, Corisande et Louis-René.

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Elle meurt à Paris en 1905 à 50 ans.

 

Celle qui se présente derrière est la plus célèbre du défilé, donnant le bras au père du marié.

 

Agénor de Gramont porte le même prénom que son père, 10e duc de Gramont, diplomae et ancien ministre des Affaires étrangères de Napoléon III. Sa duchesse de mère est née Emma Mac Kinnon, de noblesse écossaise ancienne. Agénor excelle en mathématiques et sort premier de Saint-Cyr. Il choisit la cavalerie et devient sous-lieutenant au 4e hussards. Grâce à sa prestance, il fait la conquête d’Isabelle de Beauvau-Craon, qui renonce pour lui à épouser le richissime comte de Gramont d’Aster. Ils se marient mais vivent séparés pour cause d’existence de garnison. Son épouse meurt après avoir donné naissance à Antonia Corisande Élisabeth, future duchesse de Clermont-Tonnerre.

Il se remarie avec Marguerite de Rothschild et devient immensément riche lorsque qu’elle hérite. Il achète le château de Crénille à Chaumes-en-Brie, puis fait construire à Mortefontaine, dans l’Oise, le château de Vallière sur une partie d’un domaine ayant appartenu à Joseph Bonaparte. Agénor a les distractions d’un homme de son milieu : les danseuses de l’Opéra et la chasse.

À nouveau veuf, il se remarie, contre l’avis de ses filles, avec la princesse Maria Ruspoli, âgée de 19 ans. Ils ont deux garçons : Gabriel et Gratien. La jeune duchesse ne tarda pas à tromper son mari.

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Il meurt à Paris en 1925 à 73 ans.

 

La mère d’Élaine appartient à une illustre famille franco-belge, celle des Riquet, comtes de Caraman (1670), ayant hérité par mariage du titre de princes de Chimay.

Les Caraman-Chimay sont des mélomanes. La mère d’Élisabeth, élève de Liszt, joue du piano. Elle pratique le piano. Elle se marie à 18 ans avec le vicomte Henry Greffulhe. Ils n’ont qu’une fille.

Elle reçoit régulièrement chez elle quelques « cercleux », le marquis du Lau, le comte Louis de Turenne, le comte Louis de Breteuil, mais aussi aussi Charles Haas et le général Galliffet. Ses hôtes sont encore peintres et musiciens, écrivains et scientifiques. Elle ouvre chaque année en été sa villa La Case à Dieppe à sa famille et en septembre à son cousin Robert de Montesquiou et à ses amis que le comte Greffulhe n’apprécie guère.

En politique, même si elle est d’opinion monarchiste, elle reste proche de certains républicains, prenant parti pour le capitaine Dreyfus. Elle inspire Proust pour le personnage de la duchesse Oriane de Guermantes.

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La Comtesse Greffulhe dans une robe de bal.

À la fin de sa vie, la comtesse Greffulhe part pour la Suisse. Elle meurt à Genève en 1952, à 92 ans.

 

Au mariage de sa fille, la comtesse Greffulhe porte une robe décrite ainsi par Le Gaulois — celle de la photo : « robe moyen âge gris argent à dessins byzantins, le bas de la jupe, à longue traîne, était bordé d’une bande de très jolie zibeline de soixante centimètres de hauteur. Autour du cou, collier de chien en perles et, en sautoir, un autre collier de très grosses perles, chapeau assorti à la robe, en forme d’auréole, bordé de zibeline et rehaussé, de chaque côté, par un panache de plumes paradis ; sur le sommet de la tête, juste au milieu de ce chapeau auréolé, véritable chef-d’œuvre, était piqué un énorme diamant que l’on ne cessait d’admirer ». La robe est aujourd’hui dans les collections du Palais Galliera-Musée de la mode de la ville de Paris. (Cité par Jean-Pierre Sirois-Trahan).

 

A son passage, un prolo aurai crié : « C’est-y Dieu possible que ce soit la belle-mère ! »

 

L’identité de ces six est avérée. Pour les couples qui suivent dans le film de 64 secondes. Les limiers proustiens sont invités à les identifier.

Une fois trouvé qui est l’homme en redingote grise qui cavale — Marcel Proust si l’on écoute le dessus du panier de la Proustie (mais on sait que je n’adhère pas à cette thèse trop belle pour être vraie) —, reste à mettre un nom sur les quatre donzelles qui le précèdent.

 

Allez, au boulot ! Vous avez mon soutien.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Pour accréditer la thèse « C’est Proust », ses adeptes insistent sur la rareté des invités non accompagnés. Comme s’il n’y avait que des couples dans les relations des deux familles. Tenez, un nom, un seul : Robert de Montesquiou. Il n’est pas marié (le mariage pour tous n’est pas alors envisagé !) mais naturellement présent à la cérémonie, ne serait-ce que parce qu’il est l’oncle de la mariée.

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

5 comments to “L’inconnu et les connus de la Madeleine”

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  1. Cher chroniqueur,
    Un détail m’avait laissé un doute : votre incise « le mariage civil aura lieu le 29 novembre ».
    En effet (je cite), « l’article 433-21 du Code pénal dispose que :
    Tout ministre d’un culte qui procédera, de manière habituelle, aux cérémonies religieuses de mariage sans que ne lui ait été justifié l’acte de mariage préalablement reçu par les officiers de l’état civil sera puni de six mois d’emprisonnement et de 7500 euros d’amende.
    Une telle disposition, qui peut sembler aujourd’hui incongrue, doit être replacée dans un contexte historique. La loi du 20 septembre 1792 a instauré le mariage civil, lequel est désormais le seul valable aux yeux des autorités françaises. Afin d’éviter la « concurrence » des mariages religieux, il a été créé le délit précité. On notera d’une part qu’il vise uniquement le célébrant et non les mariés et d’autre part qu’il s’agit d’un délit d’habitude, c’est-à-dire qu’il faut célébrer plusieurs mariages religieux avant le mariage civil pour tomber sous le coup de la loi.
    Aujourd’hui, cette infraction est peu poursuivie. Cela s’explique par le fait que désormais les catholiques ont intégré la prééminence du mariage civil. »

    D’éminents catholiques se mariant en plein débat politique sur la séparation de l’église et de l’Etat pouvaient-ils laisser accomplir une telle provocation par leur ministre du culte ?

    J’ai relevé dans le Figaro du 14 novembre 1904 sous la plume de G. Davenay : « Le mariage du duc de Guiche a eu lieu samedi, à quatre heures et demi, à la mairie de la rue d’Anjou. »

    Alors, samedi dernier ou dans deux semaines ?

    Très cordialement

  2. Dans la Presse, qui tout au long de 1904 tient un vrai feuilleton sur ce mariage, avec tous les jalons, on trouve un petit article le dimanche 13 novembre sur le mariage civil, célébré vraisemblablement la veille, en page 3. La première page centre sur « les duels du jour ».

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