Les millionnaires de la Recherche

Les millionnaires de la Recherche

 

Proust n’est pas Zola… Ce n’est pas dans À la recherche du temps perdu qu’il faut chercher le roman des classes populaires.

 

Sans caricaturer, l’œuvre décrit plutôt un monde fortuné qui se la coule douce. La fortune de ses personnages leur permet de passer de réceptions en fêtes, de l’Opéra aux salons mondains et de ne pas avoir besoin de travailler. Sans rouler tous sur l’or, ils ne sont donc pas à plaindre et certains encore moins que les autres.

 

Au hit parade des ultra-riches dont les biens sont quantifiés, une femme se détache : Gilberte de Forcheville (ex Swann), qui dispose de 100 millions (dont 80 laissé par un oncle, grâce auquel elle est « une des plus riches héritières de France »). Elle est suivie par Mme Verdurin, avec 35 millions (sa famille est « excessivement riche »). Elle-même est talonnée par le prince de Guermantes,  30 millions. Mlle d’Entragues complète le quarté grâce à ses 20 millions de dot, ce qui ne suffit pas pour Mme de Marsantes qui veut un mariage « colossalement riche » pour Robert son fils.

Loin derrière, dernier personnage aux biens chiffrés, Charles Swann, d’une « famille de riche et bonne bourgeoisie », vit avec  4 ou 5 millions (laissés par son père) — « extrêmement riche » selon la mère du Héros — et peut compter sur une tante « excessivement riche » .

 

Précisément, pour d’autres, les millions sont remplacés par des adverbes éloquents : une princesse de Luxembourg est « excessivement riche parce qu’elle [est] la fille unique d’un prince à qui appartenait une immense affaire de farines — et de « pâtes » est-il précisé plus loin ; même « excessivement » pour Lady Israëls et pour les Ambresac ; le duc de Guermantes est « formidablement riche » ; M. de Norpois est « colossalement riche » ; Andrée est « extrêmement riche ». Quant à la « fortune des Chaussepierre, elle n’est « pas mince ».

 

Des indices peuvent éclairer sur les biens de certains. Ainsi, la mère de la princesse de Parme est « plus riche qu’aucune princesse régnante » et dit à sa fille : « Dieu a voulu dans sa bonté que tu possédasses presque toutes les actions du canal de Suez et trois fois autant de Royal Dutch qu’Edmond de Rothschild ». Le jeune homme de vingt-deux ans installé à l’hôtel de Jupien estime que le jeune prince de Foix a « un million à manger par jour » ; François croit que tante Léonie a « un million à manger par mois ». Moins ambitieux, le Héros envisage de vivre avec Albertine « sur un pied de plus d’un demi-million annuel ». En attendant, il hérite de tante Léonie « presque toute sa fortune liquide », gérée par son père.

Des cousins de Françoise, les cafetiers Larivière, et le propriétaire du Guillaume le Conquérant, restaurant de Dives, sont « millionnaires » sans plus de précision. Au fil des pages, on apprend que Mme de Villeparisis est « riche et titrée » ; qu’Oriane de Guermantes est « tellement plus riche […] que ses sœurs » et que Charlus est « riche ». Quant à la princesse Sherbatoff, elle est « fort riche » et M. de Vaudémont, l’amant de l’actrice de l’Odéon est un jeune homme « très riche ».

La « fortune » de Saint-Loup est évoqué à travers une question de Bloch au Héros : « Et tu ne sais même pas en quoi c’est placé, s’il a des valeurs, françaises, étrangères, des terres ? » En réalité, elle existe « grâce à la grande fortune de sa femme ».

Les bourgeois ne sont pas mal lotis : Octave est le fils d’un « très riche industriel » et ses « folies » ne font qu’« ébrécher » « sa grande fortune personnelle » ; les mères de Rosemonde et d’Andrée sont des « femmes très riches » ; la fille de Mme G… est « la plus jolie et la plus riche des bals de l’époque » ; Odette est une « veuve très riche » et Bergotte est « riche » mais vit « simplement ». Mlle Legrandin (future Cambremer) tient de son père une « fortune considérable et si honorablement acquise ».

 

La palme revient à un M. Le Duc ou Leduc, fabricant de produits chimiques, qui était, sous Charles X, « l’homme le plus riche de son temps ». Au temps du récit, c’est « une Altesse », « fille du prince de Parme », qui est présentée « possédant la plus grande fortune du monde ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les occurrences de « millionnaire » dans la Recherche :

*[Le Héros sur la dame en rose :] Mais je me demandais comment le millionnaire qui lui donnait sa voiture et son hôtel et ses bijoux pouvait avoir du plaisir à manger sa fortune pour une personne qui avait l’air si simple et comme il faut. Et pourtant en pensant à ce que devait être sa vie, l’immoralité m’en troublait peut-être plus que si elle avait été concrétisée devant moi en une apparence spéciale, — d’être ainsi invisible comme le secret de quelque roman, de quelque scandale qui avait fait sortir de chez ses parents bourgeois et voué à tout le monde, qui avait fait épanouir en beauté et haussé jusqu’au demi-monde et à la notoriété celle que ses jeux de physionomie, ses intonations de voix, pareils à tant d’autres que je connaissais déjà, me faisaient malgré moi considérer comme une jeune fille de bonne famille, qui n’était plus d’aucune famille. I

*Quand un multimillionnaire, homme malgré cela charmant, reçoit son congé d’une femme pauvre et sans agrément avec qui il vit, appelle à lui, dans son désespoir, toutes les puissances de l’or et fait jouer toutes les influences de la terre, sans réussir à se faire reprendre, mieux vaut devant l’invincible entêtement de sa maîtresse supposer que le Destin veut l’accabler et le faire mourir d’une maladie de cœur plutôt que de chercher une explication logique. II

*Le même génie de la famille présentait à Mme de Guermantes la situation des duchesses, du moins des premières d’entre elles, et comme elle multimillionnaires, le sacrifice à d’ennuyeux thés, dîners en ville, raouts, d’heures où elle eût pu lire des choses intéressantes, comme des nécessités désagréables analogues à la pluie, et que Mme de Guermantes acceptait en exerçant sur elles sa verve frondeuse mais sans aller jusqu’à rechercher les raisons de son acceptation. III

*si un petit bout de jardin avec quelques arbres, qui paraîtrait mesquin à la campagne, prend un charme extraordinaire avenue Gabriel, ou bien rue de Monceau, où des multimillionnaires seuls peuvent se l’offrir, inversement des seigneurs qui sont de second plan dans une soirée parisienne prenaient toute leur valeur, le lundi après-midi, à la Raspelière. IV

*— Je ne suis pas des tenants de la forme pour la forme, pas plus que je ne thésauriserais en poésie la rime millionnaire, reprit Brichot. Mais, tout de même, la Comédie Humaine — bien peu humaine — est par trop le contraire de ces œuvres où l’art excède le fond, comme dit cette bonne rosse d’Ovide. IV

*C’est de la même façon que tout le monde a connu à Dives un restaurateur normand, propriétaire de « Guillaume le Conquérant », qui s’était bien gardé — chose très rare — de donner à son hôtellerie le luxe moderne d’un hôtel et qui, lui-même millionnaire, gardait le parler, la blouse d’un paysan normand et vous laissait venir le voir faire lui-même, dans la cuisine, comme à la campagne, un dîner qui n’en était pas moins infiniment meilleur et encore plus cher que dans les plus grands palaces. V

*L’humanité est très vieille. L’hérédité, les croisements ont donné une force immuable à de mauvaises habitudes, à des réflexes vicieux. Une personne éternue et râle parce qu’elle passe près d’un rosier; une autre a une éruption à l’odeur de la peinture fraîche; beaucoup des coliques s’il faut partir en voyage, et des petits-fils de voleurs, qui sont millionnaires et généreux, ne peuvent résister à vous voler cinquante francs. V

*Aussi Bergotte se disait-il : « Je dépense plus que des multimillionnaires pour des fillettes, mais les plaisirs ou les déceptions qu’elles me donnent me font écrire un livre qui me rapporte de l’argent. » V

*Mais, provisoirement au moins, un antisémitisme mondain s’en trouvait au contraire accru et exaspéré. Forcheville, qui, comme le moindre noble, avait puisé dans des conversations de famille la certitude que son nom était plus ancien que celui de La Rochefoucauld, considérait qu’en épousant la veuve d’un juif il avait accompli le même acte de charité qu’un millionnaire qui ramasse une prostituée dans la rue et la tire de la misère et de la fange ; il était prêt à étendre sa bonté jusqu’à la personne de Gilberte dont tant de millions aideraient, mais dont cet absurde nom de Swann gênerait le mariage. Il déclara qu’il l’adoptait. VI

*Un neveu de Françoise avait été tué à Berry-au-Bac, qui était aussi le neveu de ces cousins millionnaires de Françoise, anciens cafetiers retirés depuis longtemps après fortune faite. Il avait été tué, lui, tout petit cafetier sans fortune, qui, parti à la mobilisation, âgé de vingt-cinq ans, avait laissé sa jeune femme seule pour tenir le petit bar qu’il croyait regagner quelques mois après. Il avait été tué. Et alors on avait vu ceci. Les cousins millionnaires de Françoise, et qui n’étaient rien à la jeune femme, veuve de leur neveu, avaient quitté la campagne où ils étaient retirés depuis dix ans et s’étaient remis cafetiers, sans vouloir toucher un sou ; tous les matins à six heures, la femme millionnaire, une vraie dame, était habillée ainsi que « sa demoiselle », prêtes à aider leur nièce et cousine par alliance. Et depuis près de trois ans, elles rinçaient ainsi des verres et servaient des consommations depuis le matin jusqu’à neuf heures et demi du soir, sans un jour de repos. Dans ce livre où il n’y a pas un seul fait qui ne soit fictif, où il n’y a pas un seul personnage « à clefs », où tout a été inventé par moi selon les besoins de ma démonstration, je dois dire à la louange de mon pays, que seuls les parents millionnaires de Françoise ayant quitté leur retraite pour aider leur nièce sans appui, que seuls ceux-là sont des gens réels, qui existent. VII

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Les millionnaires de la Recherche”

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  1. Et en euros, qu’est ce que ça fait?

  2. 1 franc de 1910 vaut environ 3,87 € 2016.
    1 franc de 1900 vaut environ 2,37 € 2006.
    Bonne journée.

  3. J’ai vu sur un site internet que, en terme de pouvoir d’achat, un franc 1913 équivaut à 337 euros! Ce qui ferait pour Gilberte 33,7 milliards d’euros.

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