Les amoureux et les catleyas

Les amoureux et les catleyas

 

Si la petite phrase de Vinteuil est l’« hymne national » de l’amour d’Odette de Crécy et de Charles Swann, le catleya est leur emblème.

C’est une orchidée. Symbole visuel de leurs marivaudages, elle tire son nom de William Cattley (1788-1835). Il est Anglais, botaniste, collectionneur de plantes et marchand, important notamment des graines de Russie. Né à Garlickhythe, dans le comté de Londres, il est installé à Barnet, ville résidentielle au nord de la capitale. Spécialiste des fougères et autres plantes tropicales, il reçoit en 1819 des spécimens d’une plante découverte au Pernambouc, au Brésil, par un certain William Swainson. Ce dernier en a envoyé d’autres au Jardin botanique de Glasgow mais a insisté pour que Mr Cattley en reçoive pour les identifier. Premier à les faire éclore en Europe, dans son jardin anglais, le botaniste donne son nom à la fleur sur proposition d’un disciple, John Lindley. Ainsi naît en 1824 l’orchidée Cattleya labiata (qui perd un t en passant au français).

 

Les catleyas bifoliés ont des inflorescences en grappe alors que les cattleyas à une feuille produisent, le plus souvent, des fleurs isolées de grande taille. Les fleurs sont en règle générale très parfumées.

 

Une plaque honore William Cattley sur la maison où il a vécu et où il est mort.

 

Il y a seize occurrences de « catleya » dans la Recherche, toutes dans Du côté de chez Swann. Autour de la fleur aux pétales mauves, les relations des deux êtres sont de plus torrides au point que « faire catleya » devient synonyme de « faire l’amour ».

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Elle trouvait à tous ses bibelots chinois des formes « amusantes », et aussi aux orchidées, aux catleyas surtout, qui étaient, avec les chrysanthèmes, ses fleurs préférées, parce qu’ils avaient le grand mérite de ne pas ressembler à des fleurs, mais d’être en soie, en satin. « Celle-là a l’air d’être découpée dans la doublure de mon manteau», dit-elle à Swann en lui montrant une orchidée, avec une nuance d’estime pour cette fleur si « chic », pour cette sœur élégante et imprévue que la nature lui donnait, si loin d’elle dans l’échelle des êtres et pourtant raffinée, plus digne que bien des femmes qu’elle lui fit une place dans son salon. I

*Il monta avec elle dans la voiture qu’elle avait et dit à la sienne de suivre.

Elle tenait à la main un bouquet de catleyas et Swann vit, sous sa fanchon de dentelle, qu’elle avait dans les cheveux des fleurs de cette même orchidée attachées à une aigrette en plumes de cygnes. Elle était habillée sous sa mantille, d’un flot de velours noir qui, par un rattrapé oblique, découvrait en un large triangle le bas d’une jupe de faille blanche et laissait voir un empiècement, également de faille blanche, à l’ouverture du corsage décolleté, où étaient enfoncées d’autres fleurs de catleyas. Elle était à peine remise de la frayeur que Swann lui avait causée quand un obstacle fit faire un écart au cheval. Ils furent vivement déplacés, elle avait jeté un cri et restait toute palpitante, sans respiration.

— Ce n’est rien, lui dit-il, n’ayez pas peur.

Et il la tenait par l’épaule, l’appuyant contre lui pour la maintenir ; puis il lui dit :

— Surtout, ne me parlez pas, ne me répondez que par signes pour ne pas vous essouffler encore davantage. Cela ne vous gêne pas que je remette droites les fleurs de votre corsage qui ont été déplacées par le choc. J’ai peur que vous ne les perdiez, je voudrais les enfoncer un peu.

Elle, qui n’avait pas été habituée à voir les hommes faire tant de façons avec elle, dit en souriant :

— Non, pas du tout, ça ne me gêne pas.

Mais lui, intimidé par sa réponse, peut-être aussi pour avoir l’air d’avoir été sincère quand il avait pris ce prétexte, ou même, commençant déjà à croire qu’il l’avait été, s’écria :

— Oh ! non, surtout, ne parlez pas, vous allez encore vous essouffler, vous pouvez bien me répondre par gestes, je vous comprendrai bien. Sincèrement je ne vous gêne pas ? Voyez, il y a un peu… je pense que c’est du pollen qui s’est répandu sur vous, vous permettez que je l’essuie avec ma main ? Je ne vais pas trop fort, je ne suis pas trop brutal ? Je vous chatouille peut-être un peu ? mais c’est que je ne voudrais pas toucher le velours de la robe pour ne pas le friper. Mais, voyez-vous, il était vraiment nécessaire de les fixer, ils seraient tombés ; et comme cela, en les enfonçant un peu moi-même… Sérieusement, je ne vous suis pas désagréable ? Et en les respirant pour voir s’ils n’ont vraiment pas d’odeur non plus ? Je n’en ai jamais senti, je peux ? dites la vérité.

Souriant, elle haussa légèrement les épaules, comme pour dire «vous êtes fou, vous voyez bien que ça me plaît». I

*Mais il était si timide avec elle, qu’ayant fini par la posséder ce soir-là, en commençant par arranger ses catleyas, soit crainte de la froisser, soit peur de paraître rétrospectivement avoir menti, soit manque d’audace pour formuler une exigence plus grande que celle-là (qu’il pouvait renouveler puisqu’elle n’avait pas fâché Odette la première fois), les jours suivants il usa du même prétexte. Si elle avait des catleyas à son corsage, il disait : « C’est malheureux, ce soir, les catleyas n’ont pas besoin d’être arrangés, ils n’ont pas été déplacés comme l’autre soir ; il me semble pourtant que celui-ci n’est pas très droit. Je peux voir s’ils ne sentent pas plus que les autres ? » Ou bien, si elle n’en avait pas : « Oh ! pas de catleyas ce soir, pas moyen de me livrer à mes petits arrangements. » De sorte que, pendant quelque temps, ne fut pas changé l’ordre qu’il avait suivi le premier soir, en débutant par des attouchements de doigts et de lèvres sur la gorge d’Odette et que ce fut par eux encore que commençaient chaque fois ses caresses ; et, bien plus tard quand l’arrangement (ou le simulacre d’arrangement) des catleyas, fut depuis longtemps tombé en désuétude, la métaphore « faire catleya », devenue un simple vocable qu’ils employaient sans y penser quand ils voulaient signifier l’acte de la possession physique — où d’ailleurs l’on ne possède rien, — survécut dans leur langage, où elle le commémorait, à cet usage oublié. Et peut-être cette manière particulière de dire « faire l’amour » ne signifiait-elle pas exactement la même chose que ses synonymes. On a beau être blasé sur les femmes, considérer la possession des plus différentes comme toujours la même et connue d’avance, elle devient au contraire un plaisir nouveau s’il s’agit de femmes assez difficiles — ou crues telles par nous — pour que nous soyons obligés de la faire naître de quelque épisode imprévu de nos relations avec elles, comme avait été la première fois pour Swann l’arrangement des catleyas. Il espérait en tremblant, ce soir-là (mais Odette, se disait-il, si elle était dupe de sa ruse, ne pouvait le deviner), que c’était la possession de cette femme qui allait sortir d’entre leurs larges pétales mauves ; et le plaisir qu’il éprouvait déjà et qu’Odette ne tolérait peut-être, pensait-il, que parce qu’elle ne l’avait pas reconnu, lui semblait, à cause de cela — comme il put paraître au premier homme qui le goûta parmi les fleurs du paradis terrestre — un plaisir qui n’avait pas existé jusque-là, qu’il cherchait à créer, un plaisir — ainsi que le nom spécial qu’il lui donna en garda la trace — entièrement particulier et nouveau. I

*Une fois seul, il revoyait ce sourire, celui qu’elle avait eu la veille, un autre dont elle l’avait accueilli telle ou telle fois, celui qui avait été sa réponse, en voiture, quand il lui avait demandé s’il lui était désagréable en redressant les catleyas ; et la vie d’Odette pendant le reste du temps, comme il n’en connaissait rien, lui apparaissait avec son fond neutre et sans couleur, semblable à ces feuilles d’études de Watteau, où on voit çà et là, à toutes les places, dans tous les sens, dessinés aux trois crayons sur le papier chamois, d’innombrables sourires. I

*— Alors, pas de catleyas ce soir ? lui dit-il, moi qui espérais un bon petit catleya.

Et d’un air un peu boudeur et nerveux, elle lui répondit :

— Mais non, mon petit, pas de catleyas ce soir, tu vois bien que je suis souffrante !

— Cela t’aurait peut-être fait du bien, mais enfin je n’insiste pas. I

*Ainsi, même dans les mois auxquels il n’avait jamais plus osé repenser parce qu’ils avaient été trop heureux, dans ces mois où elle l’avait aimé, elle lui mentait déjà ! Aussi bien que ce moment (le premier soir qu’ils avaient « fait catleya ») où elle lui avait dit sortir de la Maison Dorée, combien devait-il y en avoir eu d’autres, recéleurs eux aussi d’un mensonge que Swann n’avait pas soupçonné. I

*Certains soirs elle redevenait tout d’un coup avec lui d’une gentillesse dont elle l’avertissait durement qu’il devait profiter tout de suite, sous peine de ne pas la voir se renouveler avant des années ; il fallait rentrer immédiatement chez elle « faire catleya » et ce désir qu’elle prétendait avoir de lui était si soudain, si inexplicable, si impérieux, les caresses qu’elle lui prodiguait ensuite si démonstratives et si insolites, que cette tendresse brutale et sans vraisemblance faisait autant de chagrin à Swann qu’un mensonge et qu’une méchanceté. I

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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