Droit ou devoir

Droit ou devoir

 

« TOUT LE MONDE DOIT LIRE PROUST » proclame haut et fort (donc en majuscules) Laurence Grenier.

Prosélyte, telle est la créatrice du blogue « Proust pour tous » et du livre éponyme  sous-titré « Proust en 500 pages au lieu de 3 000 ! »

Elle a osé et les Proustiens patentés excommunieraient volontiers celle qui fut longtemps la Pharmacienne de Sceaux qui lisait la Recherche sous un arbre. Depuis, de livres en soirées, elle poursuit sa mission entourée de son petit noyau de fidèles. Laurence Verdurin ou Sidonie Grenier, elle ne reculerait devant rien pour que son auteur favori soit entre les mains des 66 millions de Français (pour rester dans les frontières nationales).

Ce devoir de le lire me glace un tantinet le sang. Je proclame, moi, que la bonne rencontre avec Proust s’est faite, se fait ou se fera sans intervention extérieure — à plus forte raison si ce doit être une mère fouettarde.

 

L’envie m’a alors pris de consulter l’avis de Marcel Proust lui-même. Que privilégie-t-il : « devoir » 208 ou « pouvoir » ? J’ai donc lancé mes recherches d’occurrences : 208 du premier contre 418 du second.

Avec les verbes à l’indicatif, j’ai trouvé 89 « dois » et 219 « peux ; 221 « doit » et 886 « peut » ; 14 « devons » et 99 « pouvons » ; 33 « devez » et 83 « pouvez » ; 48 « doivent » et 68 « peuvent ». Pour le plaisir de répertorier des subjonctifs — si proustiens —, j’ai rencontré 11 « dusse(nt) » et 68 « pusse(nt) ».

L’obligation battue à plate couture par le choix ! Hosannah… Prêcher Proust, non merci ; se consacrer à l’apostolat proustien ; sans façon ; évangéliser les pas encore convertis, très peu pour moi.

 

Vous vous doutez bien que ces mots au parfum d’encens ne sont pas là par hasard.  Ces jours-ci, j’ai eu un échange avec l’amie Laurence, sur Twitter, à l’occasion du débat sur l’identité du cavaleur de la Madeleine.

 

Elle : « proustiens, une religion, leur credo : OUI, nous croyons que M. Proust est l’homme au pardessus gris chapeau melon ds le film de 1904 »

Moi : « Est-ce raisonnable d’user d’un vocabulaire religieux pour exprimer sa conviction (qui n’est pas la mienne) ? »

Elle : « raisonnable, non, mais est-ce raisonnable d’être fou de Proust ? »

 

Fichtre ! Elle a eu le dernier mot.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

7 comments to “Droit ou devoir”

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  1. Sur le vif ce que m’ inspire cet artcle. Lorsque l’ on connaît les difficultés de Proust à faire éditer, de son vivant, son oeuvre dans un seul jet, sans coupures etc l on ne peut que se désoler de voir une proustienne labélisée fanatique commettre cette version abrégée. Pourquoi pas un Proust pour les nuls . Enfin c est dans l’air du temps. Tout cela manque cruellement d’exigence intellectuelle.

  2. Pas d’accord avec Oriane, et pas seulement parce que j’ai moi-même commis un « La recherche racontée à mes potes » qui pourrait tout aussi bien tomber sous le coup de son opprobre…

    D’abord, avant de parler d' »exigence intellectuelle », il faudrait en définir le contenu ; par exemple, certains pourraient demander que l’on évite les fautes de frappe dans les messages (« i » ou « ‘ » oubliés, ponctuation absente ou fautive, etc.)

    Ensuite, rien n’est plus facile et élitiste que de se proclamer « gardien du temple » et du coup, à sa guise, d’en exclure autrui, alors que rien n’est plus difficile et généreux que de tenter de partager une passion.

    Enfin, quiconque connaît Proust sait que chacun tisse avec l’oeuvre un lien singulier, dont beaucoup ressentent le besoin de témoigner. C’est même LA particularité des (vrais) lecteurs de Proust : ce besoin de témoigner de ce lien.

    Je ne connais pas le livre de Madame Grenier, mais je connais les « Recherche en une heure » d’une Véronique Aubouy, et quid du blog de notre hôte, infatigable témoin de l’oeuvre proustienne ?

    Je pense que Laurence Grenier ne souhaite pas se substituer à Proust (ce serait absurde), mais en ouvrir l’accès : mais il faut pour ce faire une tolérance qu' »Oriane » ne semble pas pratiquer…

  3. Merci Clopine pour votre réponse. Mon acide message écrit dans les soubresauts du bus 89 (pardon pour les fautes de frappe. En ce moment je suis dans le 63, direction le musée d’Orsay, pour contempler encore une fois la vue du  » Port de Carquethuit » d’Elstir,si si la toile existe vraiment, parole de proustien), n’avait pour but que de faire réagir les lecteurs de l’excellent blog de Patrice Louis.
    Ne connaissant ni l’auteure ni le livre je n’ai fait que jeter (gratuitement ?) un peu d’huile sur le feu.
    Proustien depuis plus de 40 ans (Eh oui que le  » Temps  » passe vite), j’avoue humblement que moi aussi j ai commis quelques obscurs articles sur notre cher Marcel. Aujourd’hui, plus serein, j’aime à faire découvrir Balbec, le pays de Combray à mes amis (avec une pause à l’excellent restaurant  » La Madeleine d’Illiers »), à offrir des volumes de « La Recherche ». Tous les passionnés de Proust sont des passeurs qui aiment à partager leur vision du monde proustien. Peut être partagerez- vous avec moi cet adage  » Proust un jour Proust toujours »

  4. Je n’interviens que rarement sur ce Blog que je fréquente cependant assidûment mais l’échange ci-dessus me pousse à le faire (même si mon commentaire n’a pas vocation à faire avancer le Schmilblick !).

    1. Si je peux entendre les deux argumentaires précédents, je vous trouve Clopine très vindicative dans votre réponse (Oriane ne fait qu’énoncer son opinion et qu’importent les légères fautes de frappe).

    2. Proust appartient à tous et donc à chacun. Être le proustien ultime, vain Graal !

    3. Pour ma part, je trouve improductifs ces digests à destination de… qui d’abord ? De ceux qui n’ont pas le temps de lire une œuvre ? Qu’ils en lisent d’autres ! de ceux qui n’ont pas accès à la langue de Proust ? Il me semble que le contenant est indissociable du contenu chez cet auteur : qu’ils lisent ce qui leur convient, ce qui les intéresse, ce qui leur plaît !
    Le 1er droit imprescriptible du lecteur (cf. Daniel Pennac) n’est-il pas « Le droit de ne pas lire » ?

    4. On pourra me rétorquer (très justement) que le 10ème est celui se taire. Dont acte.

  5. Thierry, au vu de la réponse pleine d’aménité d’Oriane, je ne peux qu’approuver votre réaction, bien sûr… Il est vrai que je suis partisane à 100 % de faire découvrir le plus possible Proust, parce que je sais, de part mon entourage, combien cet auteur peut intimider.

    Oriane, veuillez donc excuser mon acidité – et continuons à parler de ce livre immense, voulez-vous ?

  6. Retour sur le thème de la croyance aux accents religieux en l’Apparition de l’écrivain, asumée dans le site Proustpourtous.
    L’apparition très subjective d’Oscar Wilde dans un film de foule à l’exposition de Paris 1900 nous en livre un autre exemple. Voir https://www.youtube.com/watch?v=i-LrYLN6_uM .
    Un leitmotiv des commentaires des visionneurs est : Je veux croire (I want to believe).
    Dans le cas d’Oscar Wilde pourquoi pas : on ne voit qu’une veste claire de dos !
    Le cas du film de la Madeleine est différent, car les photographies montrent la différence entre l’écrivain et le jeune moustachu du film.
    La croyance est un autre univers.

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