Un coup de chapeau proustien à Barnum

Un coup de chapeau proustien à Barnum

 

Ils sont nés la même année… Marcel Proust et le cirque Barnum ont ainsi un point commun. Et voilà que les gazettes nous annoncent la fin des représentations du plus célèbre chapiteau du monde.

 

Notre intérêt n’est pas justifié que par l’an 1871 partagé. L’entrepreneur de spectacle américain a droit à sa citation dans À la recherche du temps perdu.

*[Brichot :] du temps où Elstir et Swann allaient chez Mme Verdurin, Dechambre était déjà une notoriété parisienne, et, chose admirable, sans avoir reçu à l’étranger le baptême du succès. Ah ! Il n’était pas un adepte de l’Évangile selon saint Barnum, celui-là. IV

 

Hormis la gloire planétaire, rien ne rapproche l’écrivain français de Phineas Taylor Barnum (1810-1891). D’une modeste famille d’agriculteurs du Connecticut, le Yankee commence une carrière de forain à New York à 24 ans. Toute sa vie, il va organiser des shows incroyables, mêlant phénomènes de foire, ménagerie et cirque.

La supercherie est au centre de ses attractions les plus renommées. Ainsi, sont exhibés certaine Joice Heth, présentée comme ayant été la nourrice de George Washington, soit-disant âgée de 161 ans ; un nain rebaptisé Général Tom Thumb (Tom Pouce) ; la Sirène des Fidji, montage taxidermique composé du torse et de la tête d’un jeune singe attachés à l’arrière d’un poisson, le tout partiellement couvert de papier-mâché ; des géants d’Islande, des femmes de Pentagonie, des serpents de mer, etc.

 

Barnum a 60 ans quand il crée à Delavan, Wisconsin, le P. T. Barnum’s Grand Traveling Museum, Menagerie, Caravan & Hippodrome, cirque itinérant, se présente comme « The Greatest Show On Earth ».

 

En mai prochain, le cirque Barnum déploiera une dernière fois son chapiteau, victime de la désaffection de ces spectacles vivants et achevé par les protestations des associations de défense des animaux, lui dont les éléphants assuraient le succès.

 

Les Proustiens essuieront alors une petite larme.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Un coup de chapeau proustien à Barnum”

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  1. Reçu un courriel de Luc Fraisse qu’il me semble utile de partager :

    Cher ami,
    Votre chronique d’aujourd’hui renvoie à celle sur le cas de Rosita-Radica et Doodica évoqué dans La Prisonnière, où vous signalez que les sœurs siamoises n’ont pas été exposées par le cirque Barnum. Une thèse de médecine accrédite toutefois cette version. Je vous recopie ci-dessous le passage d’un article où je résumais, il y a une quinzaine d’années, cette thèse. Elle peut tout à fait contenir une donnée fausse, mais les sœurs ont été en tout cas exposées ; cela a fait partie du scandale occasionné par cette histoire. Un petit mystère à élucider, sinon que l’histoire de ces deux sœurs est d’une tristesse épouvantable (vendues au cirque par leur tante, filmées pendant l’opération, mourant l’une après l’autre de la tuberculose, etc.).
    Bien cordialement.

    Un événement contemporain servira dans le roman de parabole à ce phénomène d’approche d’un visage, et donc d’une psychologie. Sans doute par son père professeur de médecine à Paris, Proust a connu le cas des deux sœurs siamoises d’origine indienne, Radica et Doodica Neik, nées en 1888, exhibées par le cirque Barnum et Bailey en 1901-1902, à l’âge de douze ans, juste avant d’être séparées par le chirurgien Eugène-Louis Doyen ; l’opération a même été filmée[1], mais Doodica n’y a pas survécu, et Radica (que le romancier nommera par erreur Rosita) devait mourir de tuberculose en 1904. Le narrateur de La Prisonnière aperçoit dans l’être de fuite qu’est déjà Albertine cette image vivante du rabattement des plans : « combien il est plus étrange qu’une femme soit accolée, comme Rosita à Doodica, à une autre femme dont la beauté différente fait induire un autre caractère, et que pour voir l’une il faille se placer de profil, pour l’autre de face »[2]. Le phénomène des sœurs siamoises donne à voir l’impossible, à savoir deux figures jumelles simultanément sous des angles différents ; elles incarnent ce défi au temps et à l’espace que reproduit le rabattement des plans, et que réalisent les synthèses de la mémoire.

    Le sommeil d’Albertine rend presque possible une telle approche en raccourci : « Quand je revenais elle était endormie, et je voyais devant moi cette autre femme qu’elle devenait dès qu’elle était entièrement de face. Mais elle changeait bien vite de personnalité, car je m’allongeais à côté d’elle et la retrouvais de profil »[3]. On sait que Proust avait découpé ce passage de La Prisonnière, pour le faire paraître en avant-première dans la Nouvelle Revue Française, ce qui aura lieu juste avant sa mort, dans la livraison du 1er novembre 1922, et l’on peut dire que le découpage du texte en extrait accentue ce perspectivisme cubiste qu’il met en scène. La tragique histoire des sœurs siamoises, ici dédramatisée par son usage au sein d’une démonstration psychologique, donne à voir le mode de construction d’un personnage romanesque dans le temps. Il est curieux de noter qu’une esquisse du Cahier 57, datant de 1916-1917, destinée au Temps retrouvé à propos du livre à bâtir, reprenait les mêmes circonstances pour donner cette fois à voir les deux moi de l’artiste (dans le prolongement de Contre Sainte-Beuve), le narrateur méditant sur le « peu de rapport entre notre moi véritable et l’autre à cause de [malgré ?] leur homophonie et de leur unicorporalité (prendre le mot usité pour Rosita et Doodica) »[4]. Au visage à double face rencontré chez les personnages, dans le roman du temps perdu, répondra donc dans la doctrine du temps retrouvé la figure se présentant elle aussi sous deux angles de l’artiste.

    [1] Voir sur cet épisode la thèse de Thierry Lefebvre Cinéma et discours hygiéniste (1890-1930), Université Paris III, 1996, chap. 1.1, « Eugène-Louis Doyen et les débuts difficiles du cinéma chirurgical », pp. 13-36. Je remercie vivement M. Christian Bonah, titulaire de la chaire d’histoire de la médecine aux hôpitaux de Strasbourg, de m’avoir fourni toute la documentation nécessaire à ce sujet.

    [1] Recherche, t. III, p. 581.

    [1] Id., p. 620.

    [1] Id., t. IV, p. 941. La recommandation finale suggère que Proust a dû trouver sur ce cas une documentation médicale. La presse spécialisée de l’époque parle en fait de sœurs xiphopages ou xyphopages (thèse citée, p. 20).

    Luc Fraisse, « Il y a plusieurs manières d’être d’avant-garde : Proust et le cubisme » (Littérature et peinture au xxe siècle, Actes du colloque de Strasbourg (3-6 novembre 2004) publiés par Pascal Dethurens, préface de Michel Butor, Strasbourg, Presses universitaires, 2007, pp. 173-187).

    [1] Voir sur cet épisode la thèse de Thierry Lefebvre Cinéma et discours hygiéniste (1890-1930), Université Paris III, 1996, chap. 1.1, « Eugène-Louis Doyen et les débuts difficiles du cinéma chirurgical », pp. 13-36. Je remercie vivement M. Christian Bonah, titulaire de la chaire d’histoire de la médecine aux hôpitaux de Strasbourg, de m’avoir fourni toute la documentation nécessaire à ce sujet.

    [2] Recherche, t. III, p. 581.

    [3] Id., p. 620.

    [4] Id., t. IV, p. 941. La recommandation finale suggère que Proust a dû trouver sur ce cas une documentation médicale. La presse spécialisée de l’époque parle en fait de sœurs xiphopages ou xyphopages (thèse citée, p. 20).

  2. Merci pour cette fascinante précision concernant les soeurs siamoises Rosita-Radica et Doodica, moins extraordinaire toutefois que celui des époustouflantes « conjoined twins », Abigail et Brittany Hensel, nos contemporaines. L’état du Minnesota a mis longtemps à décider s’il convenait de leur faire passer un ou deux permis. En fin de compte les deux soeurs ont passé séparément leur permis : l’une a réussi à son exament, l’autre l’a échoué!!! Renversant!

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