Revue des deux Mondes (d’hier et d’aujourd’hui)

Revue des deux Mondes (d’hier et d’aujourd’hui)

 

Quand l’actualité vient percuter la littérature… Quel est le (presque) point commun entre le Héros d’À la recherche du temps perdu et Mme Penelope (sans accent car elle est britannique) Fillon ? La Revue des Deux Mondes !

 

La publication est créée en août 1829 par Prosper Mauroy et Pierre de Ségur-Dupeyron.

 

Son objectif : développer l’esprit critique et l’analyse de la vie politique au sens large (mode d’administration, organisation civile et politique, ressources financières, industrielles ou agricoles) en comparant avec ce qui se vit dans le reste du monde.

Extrait de l’éditorial du n° 1 : « voir les mêmes principes diversement compris et appliqués en France et en Angleterre, au Brésil et en Allemagne, sur les bords de la Delaware et sur les rivages de la mer du Sud. »

Les deux Mondes sont donc la France et le reste du Monde.

 

S’il y avait été introduit, le Héros aurait été l’égal de Balzac, Baudelaire, Dumas, Musset, Sand, Sainte-Beuve, Vigny… Tout dépendait d’un collègue de son père au Quai d’Orsay, le marquis de Norpois :

*« Hé bien ! je ne l’aurais pas cru, le père Norpois n’est pas du tout opposé à l’idée que tu fasses de la littérature, m’avait dit mon père. Et comme assez influent lui-même, il croyait qu’il n’y avait rien qui ne s’arrangeât, ne trouvât sa solution favorable dans la conversation des gens importants : « Je le ramènerai dîner un de ces soirs en sortant de la Commission. Tu causeras un peu avec lui pour qu’il puisse t’apprécier. Écris quelque chose de bien que tu puisses lui montrer; il est très lié avec le directeur de la Revue des Deux Mondes, il t’y fera entrer, il réglera cela, c’est un vieux malin ; et, ma foi, il a l’air de trouver que la diplomatie, aujourd’hui !… » II

 

Seulement, ça ne s’est pas fait !

*Il ne m’offrit absolument rien pour la Revue des Deux Mondes, mais me posa un certain nombre de questions sur ce qu’avaient été ma vie et mes études, sur mes goûts dont j’entendis parler pour la première fois comme s’il pouvait être raisonnable de les suivre, tandis que j’avais cru jusqu’ici que c’était un devoir de les contrarier. II

 

Si le Héros a failli écrire dans l’auguste et distinguée publication, Mme Fillon l’a fait — même si la longueur de sa production est inversement proportionnelle à l’œuvre de Marcel Proust.

En réalité, l’épouse du candidat de la droite à l’élection présidentielle française est plus proche de deux autres personnages de la Recherche, une altesse allemande et un aristocrate français :

*[Le prince de Faffenheim-Munsterburg-Weinigen] fit sur la politique de ces vingt dernières années une étude pour la Revue des Deux Mondes et s’y exprima à plusieurs reprises dans les termes les plus flatteurs sur M. de Norpois. III

*M. de Bréauté, auteur d’une étude sur les Mormons, parue dans la Revue des Deux Mondes, ne fréquentait que les milieux les plus aristocratiques, mais parmi eux seulement ceux qui avaient un certain renom d’intelligence. III

*[M. de Bréauté] il avait chaussé des besicles pour s’enfermer à lire la Revue des Deux Mondes, IV

 

Mais c’est un autre personnage, féminin, qui est le plus attaché à la Revue chez Proust. Pas une contributrice mais une lectrice.

*Nous nous hâtâmes pour gagner un wagon vide où je pusse embrasser Albertine tout le long du trajet. N’ayant rien trouvé nous montâmes dans un compartiment où était déjà installée une dame à figure énorme, laide et vieille, à l’expression masculine, très endimanchée, et qui lisait la Revue des Deux Mondes. Malgré sa vulgarité, elle était prétentieuse dans ses gestes, et je m’amusai à me demander à quelle catégorie sociale elle pouvait appartenir ; je conclus immédiatement que ce devait être quelque tenancière de grande maison de filles, une maquerelle en voyage. Sa figure, ses manières le criaient. J’avais ignoré seulement jusque-là que ces dames lussent la Revue des Deux Mondes. Albertine me la montra, non sans cligner de l’œil en me souriant. La dame avait l’air extrêmement digne; et comme, de mon côté, je portais en moi la conscience que j’étais invité pour le lendemain, au point terminus de la ligne du petit chemin de fer, chez la célèbre Mme Verdurin, qu’à une station intermédiaire j’étais attendu par Robert de Saint-Loup, et qu’un peu plus loin j’aurais fait grand plaisir à Mme de Cambremer en venant habiter Féterne, mes yeux pétillaient d’ironie en considérant cette dame importante qui semblait croire qu’à cause de sa mise recherchée, des plumes de son chapeau, de sa Revue des Deux Mondes, elle était un personnage plus considérable que moi. IV

 

Celle que le Héros prend pour une maquerelle est une altesse russe, la princesse Sherbatoff, amie des Verdurin (et la meurtrière de l’archiduc Rodolphe d’Autriche à Mayerling en 1889) !

*[Cottard] nous emmena tous à la recherche de la princesse Sherbatoff. Il la trouva dans le coin d’un wagon vide, en train de lire la Revue des Deux Mondes. IV

*Plongée dans sa Revue des Deux Mondes, Mme Sherbatoff répondit à peine du bout des lèvres à mes questions et finit par me dire que je lui donnais la migraine. IV

 

En 2017, la Revue des Deux Mondes est sans doute la plus ancienne revue européenne toujours éditée. L’homme qui est en couverture du numéro février-mars est bien connu de l’auteure des deux plus onéreuses notes de lectures jamais publiées (50 000 € l’unité).

 

M. Fillon est un ami de l’actuel propriétaire de la Revue des deux Mondes, Marc Ladreit de Lacharrière.

 

Au meeting de la Villette, ce dimanche, Penelope était à côté de François avant le discours du candidat…

 

… et derrière, après (lors de la Marseillaise). ah, ce goût de l’ombre !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Revue des deux Mondes (d’hier et d’aujourd’hui)”

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  1. Tout de même un bon point pour la Revue des deux mondes, qui serait à ma connaissance le seul organe de presse (je mets de côté certains éminents blogues aux auteurs peu rémunérés) à avoir présenté l’apparition de Proust de manière un peu balancée, certes dans son ton royal, après un sous-titre proustosceptique :
    « Le soi-disant Proust ne serait qu’un journaliste, suivi d’un photographe avec son matériel. »

    « …Il est vrai que le bonhomme manque singulièrement de majesté, il a l’air pressé, il ne correspond guère à un familier des mariés. »
    Voir http://www.revuedesdeuxmondes.fr/marcel-proust-film-retrouve/ .

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