Quand Proust s’emmêle dans les sexes

Quand Proust s’emmêle dans les sexes

 

À force de s’embrouiller dans les sexes, il n’est pas anormal que Proust s’emmêle dans les mots.

Piquante originalité de la langue française, amour, délice et orgue sont trois mots hermaphrodites : masculins au singulier, féminins au pluriel.

 

Marcel Proust écrit soixante-six fois amour au pluriel. Dans vingt-sept cas, le mot est accompagné d’un adjectif ou d’un participe qui précise son sexe. L’écrivain se met le doigt dans l’œil dix fois :

I

à travers les amours successives et les prétextes différents

une infinité d’amours successifs [fautif]

II

au cours d’amours successives [correct]

cela est vrai des amours les plus effectifs [fautif]

ses successives amours [correct]

IV

tant d’amours que les autres n’auront pas connus. [fautif]

quitte à revenir à leurs premières amours [correct]

j’ai été secoué par mes amours, je les ai vécus, je les ai sentis [fautif]

V

on peut à la fin avoir pour tout le musée une admiration qui n’est pas glaciale, car elle est faite d’amours successives, chacune exclusive en son temps, et qui à la fin se sont mises bout à bout et conciliées. [correct]

la formule un peu rigide et monotone de mes amours futures, [correct]

ces amours que l’inquiétude seule a enfantées [correct]

amours suivantes [correct]

Ce qui rend douloureuses de telles amours, en effet, c’est qu’il leur préexiste une espèce de péché originel de la femme [correct]

mes autres amours eux aussi [fautif]

mes amours précédentes [correct]

tous les amours [fautif]

VI

ces amours voisines [correct]

pensant à mes amours pour d’autres femmes, je me disais qu’elle les aurait compris, partagés [fautif]

mon amour finissant semblait rendre possible pour moi de nouvelles amours [correct]

[ces habitudes] deviennent la forme, sinon de tous nos amours, du moins de certains de nos amours qui alternent entre eux. [fautif]

VII

Il faut continuer à la peindre d’après une autre et si c’est une trahison pour l’autre, littérairement grâce à la similitude de nos sentiments qui fait qu’une œuvre est à la fois le souvenir de nos amours passées et la prophétie de nos amours nouvelles, il n’y a pas grand inconvénient à ces substitutions. C’est une des causes de la vanité des études où on essaye de deviner de qui parle un auteur. Car une œuvre, même de confession directe est pour le moins intercalée entre plusieurs épisodes de la vie de l’auteur, ceux antérieurs qui l’ont inspirée, ceux postérieurs qui ne lui ressemblent pas moins, des amours suivantes les particularités étant calquées sur les précédentes. [correct]

j’avais eu des amours successives après la fin desquelles l’objet de cet amour m’apparaissait sans valeur, [correct]

de légères amours avec des jeunes filles en fleurs [correct]

il y a des femmes qu’à chaque décade on retrouve, en une nouvelle incarnation, ayant de nouvelles amours, parfois alors qu’on les croyait mortes, [correct]

une manie empruntée à ses anciennes amours, qui n’était pas pour étonner Odette [correct]

[Odette :] j’ai passé ma vie cloîtrée parce que je n’ai eu de grands amours que pour des hommes qui étaient terriblement jaloux de moi. [fautif]

une habileté diplomatique qui, persistant à travers les amours successives et les prétextes différents, accusait, plus que n’eussent fait les maladresses, un caractère permanent et des buts identiques. [correct]

Car ce que nous croyons notre amour, notre jalousie, n’est pas une même passion continue, indivisible. Ils se composent d’une infinité d’amours successifs, [fautif]

 

Proust fait aussi erreur avec amour au féminin singulier, mais c’est exprès car il met la formule dans la bouche d’une ex de Robert dans un restaurant de Rivebelle : « C’est le petit Saint-Loup. Il paraît qu’il aime toujours sa grue. C’est la grande amour. II

 

Concernant orgue, Proust connaît surtout celui de Barbarie et n’a pas l’occasion de se tromper dans les deux occurrences où il est question d’un « buffet d’orgues » et d’une « Variation religieuse pour orgue ».

 

Pour délices, Proust ne se prend pas les pieds dans le tapis, mais dans l’expression « avec délice », il privilégie le pluriel (autorisé) « avec délices ».

 

Concluons avec Georges Courteline sur notre triplette, qui professait pince-sans rire qu’il faut dire : « cet orgue est le plus beau des plus belles », sous peine de parler sa langue comme un cochon !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Y-a-t-il dans les manuscrits des hésitations au sujet du genre d' »amours » et de « délices » comme pour les possibilités d’absorption du python?

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