Plumage, épluchage, écossage…

Plumage, épluchage, écossage…

 

Non, les asperges, ça ne se plume pas, ça s’épluche… C’est dans la Recherche.

 

Le plumage est l’apanage de Françoise dont on connaît le langage particulier. C’est de sa bouche que sort cette incongruité que Proust met, deux fois sur trois, entre guillemets :

*Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges. I

*L’année où nous mangeâmes tant d’asperges, la fille de cuisine habituellement chargée de les « plumer » était une pauvre créature maladive, dans un état de grossesse déjà assez avancé quand nous arrivâmes à Pâques, et on s’étonnait même que Françoise lui laissât faire tant de courses et de besogne, car elle commençait à porter difficilement devant elle la mystérieuse corbeille, chaque jour plus remplie, dont on devinait sous ses amples sarraux la forme magnifique. I

*La pauvre Charité de Giotto, comme l’appelait Swann, chargée par Françoise de les « plumer », les avait près d’elle dans une corbeille, son air était douloureux, comme si elle ressentait tous les malheurs de la terre ; I

 

Non à plumage, le terme correct est épluchage :

*Françoise trouvait pour servir sa volonté permanente de rendre la maison intenable à tout domestique, des ruses si savantes et si impitoyables que, bien des années plus tard, nous apprîmes que si cet été-là nous avions mangé presque tous les jours des asperges, c’était parce que leur odeur donnait à la pauvre fille de cuisine chargée de les éplucher des crises d’asthme d’une telle violence qu’elle fut obligée de finir par s’en aller. I

 

Mais, visiblement, Françoise aime le verbe plumer, le mettant à une autre sauce : une pommade lui plume le nez ! — je suppose que ça ressemble à la sensation d’agacement qu’une plume provoque quand elle est passée sur les narines :

*Françoise elle-même n’aurait pu douter, quand elle l’avait lu dans un journal, qu’un prêtre ou un monsieur quelconque fût capable, contre une demande adressée par la poste, de nous envoyer gratuitement un remède infaillible contre toutes les maladies ou un moyen de centupler nos revenus. (En revanche, si notre médecin lui donnait la pommade la plus simple contre le rhume de cerveau, elle si dure aux plus rudes souffrances gémissait de ce qu’elle avait dû renifler, assurant que cela lui « plumait le nez », et qu’on ne savait plus où vivre.) III

 

L’épluchage est correctement servi dans La Prisonnière, même si c’est à propos d’un musicien et de son instrument :

*[Chez les Verdurin] Le violoncelliste dominait l’instrument qu’il serrait entre ses genoux, inclinant sa tête à laquelle des traits vulgaires donnaient, dans les instants de maniérisme, une expression involontaire de dégoût ; il se penchait sur sa contrebasse, la palpait avec la même patience domestique que s’il eût épluché un chou, V

 

Mais il a aussi a droit à deux utilisations inattendues.

D’abord pour une Américaine reçue chez la duchesse de Guermantes. Elle y est épluchée « plus ou moins bien » ! Quel sens cela a-t-il ? Mystère.

*Mais souvent le cousinage s’étendait beaucoup plus loin, Mme de Guermantes se faisant un devoir de dire « ma tante » à des personnes avec qui on ne lui eût pas trouvé un ancêtre commun sans remonter au moins jusqu’à Louis XV, tout aussi bien que, chaque fois que le malheur des temps faisait qu’une milliardaire épousait quelque prince dont le trisaïeul avait épousé, comme celui de Mme de Guermantes, une fille de Louvois, une des joies de l’Américaine était de pouvoir, dès une première visite à l’hôtel de Guermantes, où elle était d’ailleurs plus ou moins mal reçue et plus ou moins bien épluchée, dire « ma tante » à Mme de Guermantes, qui la laissait faire avec un sourire maternel. III

 

Ensuite pour la lune :

*j’avais convenu avec Albertine (je lui avais donné une loge pour Phèdre) qu’elle viendrait me voir un peu avant minuit. Certes je n’étais nullement épris d’elle ; j’obéissais en la faisant venir ce soir à un désir tout sensuel, bien qu’on fût à cette époque torride de l’année où la sensualité libérée visite plus volontiers les organes du goût, recherche surtout la fraîcheur. Plus que du baiser d’une jeune fille, elle a soif d’une orangeade, d’un bain, voire de contempler cette lune épluchée et juteuse qui désaltérait le ciel. IV

 

Notre satellite inspire décidément l’écrivain qui le voit non seulement épluché mais aussi pelé :

La lune était maintenant dans le ciel comme un quartier d’orange pelé délicatement quoique un peu entamé. IV

(L’adjectif désigne aussi de l’herbe (I), les Cottard, invités pelés selon Mme Bontemps (II) et une colline pelée (III).

 

Pour en revenir aux activités de la cuisine, le déshabillage de légumes a un nom particulier pour les petits pois, l’écossage :

*Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu ; I

 

Si l’on recherche d’autres synonymes, on tombe sur dépeçage et disséquage :

*Françoise avait trop froid pour rester immobile, nous allâmes jusqu’au pont de la Concorde voir la Seine prise, dont chacun et même les enfants s’approchaient sans peur comme d’une immense baleine échouée, sans défense, et qu’on allait dépecer. I

*Il pourrait aisément disséquer les sophismes à l’aide desquels on l’a condamné tacitement, il veut aller faire une visite, écrire une lettre : plus sage, il ne fait rien, attend l’invitation de la semaine suivante. IV

 

En revanche, aucun « décorticage » chez Proust. Le mot m’est donc réservé pour ma façon d’approcher À la recherche du temps perdu — comme dans cette chronique même.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1. Il y a aussi l’éclairage des fourneaux (non électriques!).

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