Lire Proust ? Jamais !

Lire Proust ? Jamais !

 

Fier d’être inculte ? Heureux de jouer au transgressif ? Volonté de faire le malin ?

Parmi les singularités de l’œuvre de Proust, il en est une particulièrement troublante : ceux qui ne l’ont pas lue éprouvent le besoin de se justifier, voire de le revendiquer.

La pression pèse sur les profanes… La Recherche est la seule œuvre que l’on assure vouloir reprendre alors qu’on ne l’a jamais ouverte et son auteur, le seul écrivain français à provoquer rejet et attirance. Son œuvre suscite un mélange unique d’appréhension et d’enthousiasme. Inouï : elle se place en tête des livres que l’on regrette de n’avoir jamais lu ! L’envoûtement guette.

Aborder « Proust » serait le défi suprême, l’Everest de la littérature. Avant de s’y attaquer les questions fusent : vais-je tenir jusqu’au bout des trois mille pages ? Ne risqué-je pas de manquer d’air ? La voie n’est-elle pas trop raide ? L’aventure n’est-elle pas une périlleuse ?

Entre découragement supposé et acclimatation espérée, le lecteur oscille. Il aimerait tant mais craint autant, se lancerait bien mais résiste aussi, prend son courage à deux mains et repousse le projet à demain.

Référence ultime, les sept tomes rebutent autant qu’ils appâtent. On serait bien tenté de tenter mais, en attendant, on attend.

Cette valse-hésitation se joue depuis un siècle et, qu’au final on renonce ou on se lance, le sentiment partagé est la fascination.

 

Faut-il croire que des initiés échappent à l’erreur qui détourne ? Il n’y a pas de honte à reconnaître que Proust est ardu à approcher : « J’aurais pu être l’un des premiers à admirer Du côté de chez Swann. Mais je ne sus pas mieux le lire que ne l’avait fait le brillant Comité de lecture de la maison d’édition, qui allait passer pour la plus clairvoyante. Avant la fin de la première moitié du livre, je l’avais abandonné ; découragé, je crois, par ce que Barrès devait appeler l’incroyable surabondance et Gide l’extraordinaire foisonnement. »

L’homme qui signe ces phrases se souvient alors de ses trente ans vécus à l’aube de la Grande guerre. Le livre dont il parle est à peine paru. Lui n’est pas n’importe qui : Henri Mondor, académicien français et premier président de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray !

Son aveu est courageux car pas plus que le grand écrivain de la NRF, le grand médecin passionné de littérature ne prend du plaisir à confesser que le roman du jeune Proust lui est tombé des mains.

 

Si Gide, Mondor et tant d’autres ont commencé en ratant le coche, le commun des mortels peut se sentir épargné de tout reproche. Du coup, il en est qui affichent leur refus. Ainsi, à la mi décembre, une certaine Nedjma Van Egmond a signé dans Le Parisien Magazine, un virulent « Je n’ai jamais lu Proust et j’assume ! » — lu avec retard pour cause de fêtes : « Je n’ai jamais lu Proust. Je sais, je devrais avoir honte. Je vois déjà vos yeux écarquillés, votre sourcil froncé, et je bats ma coulpe. A la recherche du temps perdu – La Recherche, pour les intimes – est paru il y a un peu plus d’un siècle. Le 14 novembre 1913. Et moi je ne l’ai jamais lu. J’ai vu le téléfilm de Nina Companeez en 2011, oui. J’ai passé un bel « Eté avec Proust », en écoutant Antoine Compagnon sur France Inter, aussi. Je me suis même coltiné les cinq heures des Français, adaptation scénique (en polonais, s’il vous plaît !) de La Recherche par Krzysztof Warlikowski. Mais je n’ai jamais lu Proust.

Swann et Odette, Charlus et Albertine ? Des noms familiers, bien sûr. Mais jamais je n’ai plongé dans les longues pages de descriptions qui leur sont consacrées. Et ces temps-ci, l’actualité culturelle me ramène à ce terrible aveu. Dans A la recherche de Robert Proust (Flammarion), Diane de Margerie évoque le frère cadet de Marcel. Dans le passionnant Proust contre la déchéance (Libretto), j’apprends que, grâce à des conférences sur le romancier, prononcées par le peintre et écrivain Joseph Czapski, 400 officiers polonais internés en Russie au début de la seconde guerre mondiale ont été sauvés. On retrouve ses notes dans A la recherche de La Recherche (Les Editions Noir sur Blanc). Bientôt, le comédien Yves-Noël Genod revisitera La Recherche seul sur scène (du 21 au 25 février au Théâtre des Bouffes du Nord, à Paris). Et moi, je n’ai jamais lu Proust. Pas compliqué à trouver, pourtant, ce roman-fleuve intranquille. En poche multi-réédité ; dans La Pléiade ; en livre rare manuscrit, Proust est partout. Et je ne compte plus ceux qui un jour m’ont lancé, suffisants : « Cet été, je relis Proust. » Rongée par la culpabilité, en quête de réconfort, que faire ? Je sonde un milieu prétendument cultivé (le mien) en interrogeant mes collègues. « T’as lu Proust, toi ? » « C’est mon Everest », m’assure l’un d’eux, qui a commencé à le gravir… Mais prend son temps. A ma gauche, un joyeux drille interroge : « Proust… Gaspard ? » A ma droite, la grande prêtresse de la littérature concède : « Oui. Euh… pas en entier. » Un peu plus loin, une ancienne copine de classe de Macron tranche : « Oui. Euh… des bribes. J’ai pas trouvé ça bien. C’est mal ? » Nous sommes donc nombreux dans le même cas, mais l’inconscient collectif nous pousse à l’auto-flagellation. Oui, oui, on peut aimer la littérature sans avoir lu Proust. Mais un jour, peut-être, je me lancerai. En commençant par la fin, comme le conseille le comédien Guillaume Gallienne, ou en me disant que c’est comme une série. Un jour, peut-être, je me lancerai. Si je veux. »

 

Certes, on peut vivre sans avoir lu Proust, mais moins bien !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Lire Proust ? Jamais !”

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  1. Patrice~
    Here is a lecture by Eric Karpeles, on the incredible life of Jozef Czapski.
    http://tns.commonweal.org/podcasts/eric-karpeles-4/#.WHdFAss8KhA

    I hope he attends Cabourg in 2018.
    http://www.amisdevinteuil.fr/les-journées-musicales-marcel-proust-de-2018/

  2. Merci à vous, cher passeur, de venir en aide aux « miséreux »
    apprentis-proustiens !

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