Les seigneurs d’Illiers

Les seigneurs d’Illiers

 

Un peu d’Histoire…

En Gaule, sur la riche plaine de Beauce, les Carnutes construisent une forteresse sur le lieu qui deviendra Illiers. (Ils donneront leur nom à Chartres connue alors comme Autricum, de la vallée de l’Eure).

Sous César — qui déteste les Carnutes —, l’occupant romain installe un camp.

Sous les rois francs, un château est érigé. La chronique retient les noms des seigneurs Avesgand, sire d’Illiers attesté avant 918, Bodard, Hildegrand, Elciund et d’autres — un Basin d’Illiers est signalé au milieu du XIe siècle.

Le premier feudataire attesté est Geoffroy, vicomte de Châteaudun, seigneur de Nogent-le-Rotrou. En 1019, il relève les tours du château d’Illiers démantelé par le roi capétien Robert II le Pieux. (Opposé à l’évêque de Chartres, Fulbert, il fait incendier la cathédrale en 1020. Vingt ans plus tard, il y est massacré à la sortie d’un office par les habitants de la ville.)

Un Guillaume se croise en 1128.

 

Les seigneurs d’Illiers (à peu près) certifiés :

Au XIIIe siècle :

Geoffroy II, épouse inconnue ; son fils Robert, épouse inconnue, n’a pas d’héritier mâle ;

La fille de Robert, Yolande, épouse de Philippe de Vendôme, relève le nom et la bannière.

Au XIVe siècle :

Le fils de Yolande, Geoffroy III, chevalier, épouse inconnue.

Le fils de Geoffroy III, Geoffroy IV, chevalier, époux de Jeanne d’Ardenay.

Le fils de Geoffroy IV, Guillaume V d’Illiers, époux de Jeanne de Beaumont.

Au XVe siècle :

Le fils de Guillaume V, Pierre d’Illiers, époux d’Alix de Chaumont-Quitry puis de Marguerite de Taillecourt. Il a sept enfants et meurt en 1424.

Son fils, Florent d’Illiers. C’est l’aîné, suivi de Gillonne, Simon, Miles [voir plus bas], Bertrande, Agnès, Louise. Il épouse Jeanne de Coutes, sœur de Louis, page de Jeanne d’Arc. Il meurt en 1475.

Le fils de Florent, Jean, époux de Marguerite de Chaources. La lignée sous ce nom s’éteint à la fin du siècle car il n’a que des filles.

Au XVIe siècle :

L’une d’elles, Jeanne, épouse Jacques de Daillon, seigneur du Lude, qui meurt au château d’Illiers en 1533.

Au XVIIe siècle :

Une descendante, Charlotte du Lude, épouse Gaston Jean-Baptiste duc de Roquelaure. La terre d’Illiers passe alors dans cette famille.

Son fils Antoine-Gaston vend la terre et la seigneurie d’Illiers au chancelier Louis Phélippeaux de Pontchartrain en 1713. Le roi érige pour lui le marquisat d’Illiers.

Au XVIIIe siècle :

La terre passe à un de Watteville, puis au comte de Maurepas et à la duchesse de Nivernais.

En 1783, Léon-Hector Paul Patas de Mesliers, d’Illiers, acquiert le marquisat. Sa famille en est encore propriétaire à la fin du XIXe siècle.

 

Dans À la recherche du temps perdu, Florent d’Illiers devient Gilbert le Mauvais, fils de Pépin l’Insensé, frère de Charles le Bègue, sire de Guermantes.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Miles d’Illiers

Petit frère de Florent d’Illiers, Miles (parfois appelé Milon) a été évêque de Chartres. Ses parents sont Pierre d’Illiers, chevalier et seigneur des lieux, et Marguerite de Machecoul, sa seconde épouse. Quand son aîné choisit le métier des armes, lui embrasse l’état ecclésiastique.

Il est d’abord chanoine de Saint- André de Châteaudun, puis curé d’Yèvres, près de Brou, curé d’Illiers, doyen de l’église Notre-Dame de Chartres, ambassadeur de France auprès du pape, évêque de Luçon.

Il est élu à Chartres en 1459, sur recommandation du roi et devrait en partie son élévation à Florent d’Illiers. Il apparaît austère, se faisant une haute idée de sa dignité, attaché à la discipline, mais aussi pratiquant le népotisme, querelleur et violent.

En 1482, le spirituel d’abord, puis le temporel de son église lui sont enlevés, sans doute à cause de l’excommunication portée contre lui pour des meurtres commis à Saint-Pierre-en-Val, en Normandie, où une mission de Louis XI l’avait envoyé, par les gens de sa maison. Après sa mort, en 1492 ou 1493, son neveu René d’Illiers, septième fils de Florent, le remplace sur le siège épiscopal, ne s’y installant qu’en 1495.

 

 

 

Les extraits :

*Quand, à notre retour, ma tante nous faisait demander si Mme Goupil était arrivée en retard à la messe, nous étions incapables de la renseigner. En revanche nous ajoutions à son trouble en lui disant qu’un peintre travaillait dans l’église à copier le vitrail de Gilbert le Mauvais. I

 

*— Comptez-y, madame Octave, répondait le curé. Mais c’est justement Monseigneur qui a attaché le grelot à cette malheureuse verrière en prouvant qu’elle représente Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes, le descendant direct de Geneviève de Brabant qui était une demoiselle de Guermantes, recevant l’absolution de Saint-Hilaire.

— Mais je ne vois pas où est Saint-Hilaire ?

— Mais si, dans le coin du vitrail vous n’avez jamais remarqué une dame en robe jaune ? Hé bien! c’est Saint-Hilaire qu’on appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Hélier, et même, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu’elle est devenue en Bourgogne ? Saint Éloi tout simplement : elle est devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre mort on fasse de vous un homme ? — Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler. — Le frère de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l’Insensé, mort des suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption d’une jeunesse à qui la discipline a manqué, dès que la figure d’un particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer jusqu’au dernier habitant. Gilbert voulant se venger de Charles fit brûler l’église de Combray, la primitive église alors, celle que Théodebert, en quittant avec sa cour la maison de campagne qu’il avait près d’ici, à Thiberzy (Theodeberciacus), pour aller combattre les Burgondes, avait promis de bâtir au-dessus du tombeau de Saint-Hilaire, si le Bienheureux lui procurait la victoire. Il n’en reste que la crypte où Théodore a dû vous faire descendre, puisque Gilbert brûla le reste. Ensuite il défit l’infortuné Charles avec l’aide de Guillaume Le Conquérant (le curé prononçait Guilôme), ce qui fait que beaucoup d’Anglais viennent pour visiter. Mais il ne semble pas avoir su se concilier la sympathie des habitants de Combray, car ceux-ci se ruèrent sur lui à la sortie de la messe et lui tranchèrent la tête. I

 

*Jamais non plus nous ne pûmes pousser jusqu’au terme que j’eusse tant souhaité d’atteindre, jusqu’à Guermantes. Je savais que là résidaient des châtelains, le duc et la duchesse de Guermantes, je savais qu’ils étaient des personnages réels et actuellement existants, mais chaque fois que je pensais à eux, je me les représentais tantôt en tapisserie, comme était la comtesse de Guermantes, dans le « Couronnement d’Esther » de notre église, tantôt de nuances changeantes comme était Gilbert le Mauvais dans le vitrail où il passait du vert chou au bleu prune selon que j’étais encore à prendre de l’eau bénite ou que j’arrivais à nos chaises, tantôt tout à fait impalpables comme l’image de Geneviève de Brabant, ancêtre de la famille de Guermantes, que la lanterne magique promenait sur les rideaux de ma chambre ou faisait monter au plafond, — enfin toujours enveloppés du mystère des temps mérovingiens et baignant comme dans un coucher de soleil dans la lumière orangée qui émane de cette syllabe : « antes ». I

 

*la chapelle où elle suivait la messe était celle de Gilbert le Mauvais, sous les plates tombes de laquelle, dorées et distendues comme des alvéoles de miel, reposaient les anciens comtes de Brabant, et que je me rappelais être à ce qu’on m’avait dit réservée à la famille de Guermantes quand quelqu’un de ses membres venait pour une cérémonie à Combray ; il ne pouvait vraisemblablement y avoir qu’une seule femme ressemblant au portrait de Mme de Guermantes, qui fût ce jour-là, jour où elle devait justement venir, dans cette chapelle : c’était elle ! I

 

*Ce sourire tomba sur moi qui ne la quittais pas des yeux. Alors me rappelant ce regard qu’elle avait laissé s’arrêter sur moi, pendant la messe, bleu comme un rayon de soleil qui aurait traversé le vitrail de Gilbert le Mauvais, je me dis : « Mais sans doute elle fait attention à moi. » Je crus que je lui plaisais, qu’elle penserait encore à moi quand elle aurait quitté l’église, qu’à cause de moi elle serait peut-être triste le soir à Guermantes. I

 

*Qui sait, continuais-je à penser, si un jour Guermantes lui-même paraîtra autre chose qu’un nom de lieu, sauf aux archéologues arrêtés par hasard à Combray, et qui devant le vitrail de Gilbert le Mauvais auront la patience d’écouter les discours du successeur de Théodore ou de lire le guide du curé. Mais tant qu’un grand nom n’est pas éteint, il maintient en pleine lumière ceux qui le portèrent ; et c’est sans doute, pour une part, l’intérêt qu’offrait à mes yeux l’illustration de ces familles, qu’on peut, en partant d’aujourd’hui, les suivre en remontant degré par degré jusque bien au delà du XIVe siècle et retrouver des Mémoires et des correspondances de tous les ascendants de M. de Charlus, du prince d’Agrigente, de la princesse de Parme, dans un passé où une nuit impénétrable couvrirait les origines d’une famille bourgeoise, et où nous distinguons, sous la projection lumineuse et rétrospective d’un nom, l’origine et la persistance de certaines caractéristiques nerveuses, de certains vices, des désordres de tels ou tels Guermantes. III

 

*Pour cette fête-ci, les éléments impurs qui s’y conjuguaient me frappaient à un autre point de vue ; certes, j’étais aussi à même que personne de les dissocier, ayant appris à les connaître séparément, mais surtout il arrivait que les uns, ceux qui se rattachaient à Mlle Vinteuil et à son amie, me parlant de Combray me parlaient aussi d’Albertine, c’est-à-dire de Balbec, puisque c’est parce que j’avais vu jadis Mlle Vinteuil à Montjouvain et que j’avais appris l’intimité de son amie avec Albertine, que j’allais tout à l’heure, en rentrant chez moi, trouver, au lieu de la solitude, Albertine qui m’attendait ; et ceux qui concernaient Morel et M. de Charlus, en me parlant de Balbec, où j’avais vu, sur le quai de Doncières, se nouer leurs relations, me parlaient de Combray et de ses deux côtés, car M. de Charlus c’était un de ces Guermantes, comtes de Combray, habitant Combray sans y avoir de logis, entre ciel et terre, comme Gilbert le Mauvais dans son vitrail ; enfin Morel était le fils de ce vieux valet de chambre qui m’avait fait connaître la dame en rose et permis, tant d’années après, de reconnaître en elle Mme Swann. V

 

*De même que le nom de Guermantes avait perdu la signification et le charme d’une route bordée de fleurs aux grappes violettes et rougeâtres et du vitrail de Gilbert le Mauvais, la présence d’Albertine, celle des vallonnements bleus de la mer, les noms de Swann, du lift, de la princesse de Guermantes et de tant d’autres, tout ce qu’ils avaient signifié pour moi, ce charme et cette signification laissant en moi un simple mot qu’ils trouvaient assez grand pour vivre tout seul, comme quelqu’un qui vient mettre en train un serviteur le mettra au courant et après quelques semaines se retire, de même la connaissance douloureuse de la culpabilité d’Albertine serait renvoyée hors de moi par l’habitude. VI

 

*C’était ma croyance en Bergotte, en Swann qui m’avait fait aimer Gilberte, ma croyance en Gilbert le Mauvais qui m’avait fait aimer Mme de Guermantes. VII

 

*[Sur la raison d’aller à la matinée chez le prince de Guermantes] Mais celle qui m’y fit aller fut ce nom de Guermantes depuis assez longtemps sorti de mon esprit pour que, lu sur la carte d’invitation, il réveillât un rayon de mon attention, allât prélever au fond de ma mémoire une coupe de leur passé, accompagné de toutes les images de forêt domaniale ou de hautes fleurs qui l’escortaient alors et pour qu’il reprît pour moi le charme et la signification que je lui trouvais à Combray quand passant, avant de rentrer, dans la rue de l’Oiseau, je voyais du dehors comme une laque obscure le vitrail de Gilbert le Mauvais, sire de Guermantes. Pour un moment les Guermantes m’avaient semblé de nouveau entièrement différents des gens du monde incomparables avec eux, avec tout être vivant fût-il souverain, des êtres issus de la fécondation de cet air aigre et vertueux de cette sombre ville de Combray où s’était passée mon enfance et du passé qu’on y apercevait dans la petite rue, à la hauteur du vitrail. J’avais eu envie d’aller chez les Guermantes, comme si cela avait dû me rapprocher de mon enfance et des profondeurs de ma mémoire où je l’apercevais. Et j’avais continué à relire l’invitation jusqu’au moment où, révoltées, les lettres qui composaient ce nom si familier et si mystérieux, comme celui même de Combray, eussent repris leur indépendance et eussent dessiné devant mes yeux fatigués comme un nom que je ne connaissais pas. VII

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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