Le chocolat est-il soluble dans la Recherche ?

Le chocolat est-il soluble dans la Recherche ?

 

Les fortes natures boivent du café ou du thé… Pour autant, le chocolat est-il réservé aux petites ? La question m’est inspirée par l’ami Fétiveau dont la sensibilité est digne d’éloges. Après ma chronique sur les deux boissons excitantes (voir Café ou thé ?), il a commenté d’une façon que j’ai interprétée comme une plainte : « À quand le chocolat ? »

Voici donc une réponse dont l’intitulé est inspiré de l’essai d’Antoine et Philippe Meyer, Le communisme est-il soluble dans l’alcool ? (Points-Seuil, 1979).

 

Il est vingt occurrences de chocolats, dans À la recherche du temps perdu, soit trois fois moins que de thé et cinq de café. L’aliment, produit à partir de la fève de cacao, y est consommé sous forme liquide et solide.

(Photo PL)

 

En crème : Françoise en prépare chez tante Léonie, spécialement pour le père du Héros qui l’apprécie. En refuser, c’est passer pour un goujat et ne pas la finir jusqu’à l’ultime goutte pour un malpoli. Le Héros l’apprécie autant que le riz à l’Impératrice.

 

En tablette : A Combray, il est servi au goûter familial, sur l’herbe au bord de la Vivonne, avec du pain et des fruits. Charlus évoque son absence comme un symbole de la guerre.

 

En boîte : Mme de Villeparisis en a offert une au Héros petit, tenue par un canard. Il y en a à profusion chez les Verdurin.

 

À boire : Odette en prend chez Prévost. La mère du Héros en propose l’après-midi à côté du thé, ce qui horripile son fils. M. Bloch le prend au petit-déjeuner avec des tartines beurrées en lisant son journal. L’ordonnance de Saint-Loup en sert au Héros le matin à Doncières. Le Héros croit sentir chez lui la chaleur d’une tasse.

 

En gâteau : le Héros y a droit chez les Swann au goûter, cuit au four et garni de fruits rouges, conçu comme un château ninivite avec créneaux et remparts. A Balbec, au goûter avec les jeunes filles en fleurs, le Héros se singularise en en préférant un aux sandwichs, orné de sucre, tel une décoration gothique.

 

En soufflés : les garçons de Rivebelle les servent sans les renverser en chemin.

 

En pastilles : le maréchal de Guermantes en a offert une au Héros tout enfant.

 

En glaces : Albertine vante celles de l’hôtel Ritz.

 

C’est aussi, enfin, la couleur des plinthes dans l’atelier d’Elstir à Balbec.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Un homme est « chocolat » ce lundi : l’ancien Premier ministre Manuel Valls, perdant de la primaire socialiste. L’expression familière définit la frustration de quelque chose sur lequel on comptait.

Elle semble venir du bonneteau. Dans ce jeu attrape-nigaud, le bonneteur mélange trous cartes après les avoir retournées, le joueur devant deviner où se trouve une de ces cartes (il en existe aussi la variante où un objet est caché sous un gobelet retourné parmi trois que le bonneteur mélange). 
C’est grâce à un compère du bonneteur qui gagne régulièrement, que les joueurs sont incités à tenter leur chance et à se faire plumer.
 Le rôle de ce compère était de « faire le chocolat », c’est-à-dire de jouer l’appât, la « sucrerie »  qui attire le nigaud. Par extension, « le chocolat » était le joueur ainsi pris dans la nasse et trompé par les tricheurs.

Le clown Chocolat, à la fin du XIXe siècle popularise l’expression. Noir d’origine cubaine, de son vrai nom Rafael Padilla, il se faisait mener en bateau par son partenaire, Footit. Chaque fois qu’il se rendait compte avoir été dupé, il disait : « Je suis chocolat ».

 

 

 

Les extraits :

*Quand tout cela était fini, composée expressément pour nous, mais dédiée plus spécialement à mon père qui était amateur, une crème au chocolat, inspiration, attention personnelle de Françoise, nous était offerte, fugitive et légère comme une œuvre de circonstance où elle avait mis tout son talent. Celui qui eût refusé d’en goûter en disant : « J’ai fini, je n’ai plus faim », se serait immédiatement ravalé au rang de ces goujats qui, même dans le présent qu’un artiste leur fait d’une de ses œuvres, regardent au poids et à la matière alors que n’y valent que l’intention et la signature. Même en laisser une seule goutte dans le plat eût témoigné de la même impolitesse que se lever avant la fin du morceau au nez du compositeur. I

 

*Tous les matins je courais jusqu’à la colonne Morris pour voir les spectacles qu’elle annonçait. Rien n’était plus désintéressé et plus heureux que les rêves offerts à mon imagination par chaque pièce annoncée et qui étaient conditionnés à la fois par les images inséparables des mots qui en composaient le titre et aussi de la couleur des affiches encore humides et boursouflées de colle sur lesquelles il se détachait. Si ce n’est une de ces œuvres étranges comme le Testament de César Girodot et Œdipe-Roi lesquelles s’inscrivaient, non sur l’affiche verte de l’Opéra-Comique, mais sur l’affiche lie de vin de la Comédie-Française, rien ne me paraissait plus différent de l’aigrette étincelante et blanche des Diamants de la Couronne que le satin lisse et mystérieux du Domino Noir, et, mes parents m’ayant dit que quand j’irais pour la première fois au théâtre j’aurais à choisir entre ces deux pièces, cherchant à approfondir successivement le titre de l’une et le titre de l’autre, puisque c’était tout ce que je connaissais d’elles, pour tâcher de saisir en chacun le plaisir qu’il me promettait et de le comparer à celui que recélait l’autre, j’arrivais à me représenter avec tant de force, d’une part une pièce éblouissante et fière, de l’autre une pièce douce et veloutée, que j’étais aussi incapable de décider laquelle aurait ma préférence, que si, pour le dessert, on m’avait donné à opter entre du riz à l’Impératrice et de la crème au chocolat. I

 

*Nous nous asseyions entre les iris au bord de l’eau. Dans le ciel férié, flânait longuement un nuage oisif. Par moments oppressée par l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration anxieuse. C’était l’heure du goûter. Avant de repartir nous restions longtemps à manger des fruits, du pain et du chocolat, sur l’herbe où parvenaient jusqu’à nous, horizontaux, affaiblis, mais denses et métalliques encore, des sons de la cloche de Saint-Hilaire qui ne s’étaient pas mélangés à l’air qu’ils traversaient depuis si longtemps, et côtelés par la palpitation successive de toutes leurs lignes sonores, vibraient en rasant les fleurs, à nos pieds. I

 

*Sur le palier, Swann avait été rejoint par le maître d’hôtel qui ne se trouvait pas là au moment où il était arrivé et avait été chargé par Odette de lui dire — mais il y avait bien une heure déjà, — au cas où il viendrait encore, qu’elle irait probablement prendre du chocolat chez Prévost avant de rentrer. I

 

*Cependant, ces jours de goûter, m’élevant dans l’escalier marche à marche, déjà dépouillé de ma pensée et de ma mémoire, n’étant plus que le jouet des plus vils réflexes, j’arrivais à la zone où le parfum de Mme Swann se faisait sentir. Je croyais déjà voir la majesté du gâteau au chocolat, entouré d’un cercle d’assiettes à petits fours et de petites serviettes damassées grises à dessins, exigées par l’étiquette et particulières aux Swann. Mais cet ensemble inchangeable et réglé semblait, comme l’univers nécessaire de Kant, suspendu à un acte suprême de liberté. Car quand nous étions tous dans le petit salon de Gilberte, tout d’un coup regardant l’heure, elle disait :

— Dites donc, mon déjeuner commence à être loin, je ne dîne qu’à huit heures, j’ai bien envie de manger quelque chose. Qu’en diriez-vous ?

Et elle nous faisait entrer dans la salle à manger, sombre comme l’intérieur d’un Temple asiatique peint par Rembrandt, et où un gâteau architectural aussi débonnaire et familier qu’il était imposant, semblait trôner là à tout hasard comme un jour quelconque, pour le cas où il aurait pris fantaisie à Gilberte de le découronner de ses créneaux en chocolat et d’abattre ses remparts aux pentes fauves et raides, cuites au four comme les bastions du palais de Darius. Bien mieux, pour procéder à la destruction de la pâtisserie ninivite, Gilberte ne consultait pas seulement sa faim ; elle s’informait encore de la mienne, tandis qu’elle extrayait pour moi du monument écroulé tout un pan verni et cloisonné de fruits écarlates, dans le goût oriental. II

 

*Ma mère d’ailleurs n’avait pas attendu ce verdict de Bergotte pour me dire que je pouvais inviter Gilberte à goûter quand j’aurais des amis. Mais je n’osais pas le faire pour deux raisons. La première est que chez Gilberte, on ne servait jamais que du thé. À la maison au contraire, maman tenait à ce qu’à côté du thé il y eût du chocolat. J’avais peur que Gilberte ne trouvât cela commun et n’en conçût un grand mépris pour nous. II

 

*Ainsi s’apparentait, et de tout près, aux Guermantes, cette Mme de Villeparisis, restée si longtemps pour moi la dame qui m’avait donné une boîte de chocolat tenue par un canard, quand j’étais petit, II

 

*L’égocentrisme permettant de la sorte à chaque humain de voir l’univers étagé au-dessous de lui qui est roi, M. Bloch se donnait le luxe d’en être un impitoyable quand le matin en prenant son chocolat, voyant la signature de Bergotte au bas d’un article dans le journal à peine entr’ouvert, il lui accordait dédaigneusement une audience écourtée, prononçait sa sentence, et s’octroyait le confortable plaisir de répéter entre chaque gorgée du breuvage bouillant : « Ce Bergotte est devenu illisible. Ce que cet animal-là peut être embêtant. C’est à se désabonner. Comme c’est emberlificoté ! quelle tartine ! » Et il reprenait une beurrée. II

 

*[À Rivebelle] Quelques-uns des garçons qui servaient, lâchés entre les tables, fuyaient à toute vitesse, ayant sur leur paume tendue un plat que cela semblait être le but de ce genre de courses de ne pas laisser choir. Et de fait, les soufflés au chocolat arrivaient à destination sans avoir été renversés, les pommes à l’anglaise, malgré le galop qui avait dû les secouer, rangées comme au départ autour de l’agneau de Pauilhac. II

 

*C’est aussi en détournant les yeux que je traversai le jardin qui avait une pelouse — en plus petit comme chez n’importe quel bourgeois dans la banlieue de Paris —, une petite statuette de galant jardinier, des boules de verre où l’on se regardait, des bordures de bégonias et une petite tonnelle sous laquelle des rocking-chairs étaient allongés devant une table de fer. Mais après tous ces abords empreints de laideur citadine, je ne fis plus attention aux moulures chocolat des plinthes quand je fus dans l’atelier [d’Elstir] ; II

 

*Il y avait des jours où nous goûtions dans l’une des fermes-restaurants du voisinage. Ce sont les fermes dites des Écorres, Marie-Thérèse, de la Croix d’Heuland, de Bagatelle, de Californie, de Marie-Antoinette. C’est cette dernière qu’avait adoptée la petite bande.

Mais quelquefois au lieu d’aller dans une ferme, nous montions jusqu’au haut de la falaise, et une fois arrivés et assis sur l’herbe, nous défaisions notre paquet de sandwichs et de gâteaux. Mes amies préféraient les sandwichs et s’étonnaient de me voir manger seulement un gâteau au chocolat gothiquement historié de sucre ou une tarte à l’abricot. C’est qu’avec les sandwichs au chester et à la salade, nourriture ignorante et nouvelle, je n’avais rien à dire. Mais les gâteaux étaient instruits, les tartes étaient bavardes. Il y avait dans les premiers des fadeurs de crème et dans les secondes des fraîcheurs de fruits qui en savaient long sur Combray, sur Gilberte, non seulement la Gilberte de Combray mais celle de Paris aux goûters de qui je les avais retrouvés. II

 

*Sans doute quelque forme se découpait à mes yeux en ce nom de Guermantes, quand ma nourrice — qui sans doute ignorait, autant que moi-même aujourd’hui, en l’honneur de qui elle avait été composée — me berçait de cette vieille chanson : Gloire à la Marquise de Guermantes ou quand, quelques années plus tard, le vieux maréchal de Guermantes remplissant ma bonne d’orgueil, s’arrêtait aux Champs-Élysées en disant : « Le bel enfant ! » et sortait d’une bonbonnière de poche une pastille de chocolat, cela je ne le sais pas. III

 

*[À Doncières] Mais quand j’eus pris l’habitude de venir au quartier, la conscience que la colline était là, plus réelle par conséquent, même quand je ne la voyais pas, que l’hôtel de Balbec, que notre maison de Paris auxquels je pensais comme à des absents, comme à des morts, c’est-à-dire sans plus guère croire à leur existence, fit que, même sans que je m’en rendisse compte, sa forme réverbérée se profila toujours sur les moindres impressions que j’eus à Doncières et, pour commencer par ce matin-là, sur la bonne impression de chaleur que me donna le chocolat préparé par l’ordonnance de Saint-Loup dans cette chambre confortable qui avait l’air d’un centre optique pour regarder la colline (l’idée de faire autre chose que la regarder et de s’y promener étant rendue impossible par ce même brouillard qu’il y avait). Imbibant la forme de la colline, associé au goût du chocolat et à toute la trame de mes pensées d’alors, ce brouillard, sans que je pensasse le moins du monde à lui, vint mouiller toutes mes pensées de ce temps-là, comme tel or inaltérable et massif était resté allié à mes impressions de Balbec, ou comme la présence voisine des escaliers extérieurs de grès noirâtre donnait quelque grisaille à mes impressions de Combray. III

 

*La brume, dès le réveil, avait fait de moi, au lieu de l’être centrifuge qu’on est par les beaux jours, un homme replié, désireux du coin du feu et du lit partagé, Adam frileux en quête d’une Ève sédentaire, dans ce monde différent.

Entre la couleur grise et douce d’une campagne matinale et le goût d’une tasse de chocolat, je faisais tenir toute l’originalité de la vie physique, intellectuelle et morale que j’avais apportée une année environ auparavant à Doncières, et qui, blasonnée de la forme oblongue d’une colline pelée — toujours présente même quand elle était invisible — formait en moi une série de plaisirs entièrement distincts de tous autres, indicibles à des amis en ce sens que les impressions richement tissées les unes dans les autres qui les orchestraient les caractérisaient bien plus pour moi et à mon insu que les faits que j’aurais pu raconter. III

 

*[Albertine :] Pour les glaces (car j’espère bien que vous ne m’en commanderez que prises dans ces moules démodés qui ont toutes les formes d’architecture possible), toutes les fois que j’en prends, temples, églises, obélisques, rochers, c’est comme une géographie pittoresque que je regarde d’abord et dont je convertis ensuite les monuments de framboise ou de vanille en fraîcheur dans mon gosier. » Je trouvais que c’était un peu trop bien dit, mais elle sentit que je trouvais que c’était bien dit et elle continua, en s’arrêtant un instant, quand sa comparaison était réussie, pour rire de son beau rire qui m’était si cruel parce qu’il était si voluptueux : « Mon Dieu, à l’hôtel Ritz je crains bien que vous ne trouviez des colonnes Vendôme de glace, de glace au chocolat ou à la framboise, et alors il en faut plusieurs pour que cela ait l’air de colonnes votives ou de pylônes élevés dans une allée à la gloire de la Fraîcheur. V

 

*[Chez les Verdurin] profusion des bouquets de fleurs, des boîtes de chocolat, qui systématisait, ici comme là-bas, son épanouissement suivant un mode de floraison identique ; interpolation curieuse des objets singuliers et superflus qui ont encore l’air de sortir de la boîte où ils ont été offerts et qui restent toute la vie ce qu’ils ont été d’abord, des cadeaux du Premier Janvier ; V

 

*Un matin je crus voir la forme oblongue d’une colline dans le brouillard, sentir la chaleur d’une tasse de chocolat, pendant que m’étreignait horriblement le cœur ce souvenir de l’après-midi où Albertine était venue me voir et où je l’avais embrassée pour la première fois : c’est que je venais d’entendre le hoquet du calorifère à eau qu’on venait de rallumer. VI

 

*[Charlus :] « Ce n’est pas tant l’Allemagne que je crains pour la France que la guerre elle-même. Les gens de l’arrière s’imaginent que la guerre est seulement un gigantesque match de boxe auquel ils assistent de loin, grâce aux journaux. Mais cela n’a aucun rapport. C’est une maladie qui, quand elle semble conjurée sur un point, reprend sur un autre. Aujourd’hui Noyon sera délivré, demain on n’aura plus ni pain ni chocolat, après-demain celui qui se croyait tranquille et accepterait au besoin une balle qu’il n’imagine pas, s’affolera parce qu’il lira dans les journaux que sa classe est rappelée. Quant aux monuments, un chef-d’œuvre unique comme Reims par la qualité, n’est pas tellement ce dont la disparition m’épouvante, c’est surtout de voir anéantis une telle quantité d’ensembles qui rendaient le moindre village de France instructif et charmant. » VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Le chocolat est-il soluble dans la Recherche ?”

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  1. Ne nous reste plus qu’à dire merci pour le chocolat !

  2. Ma plainte n’avait bien sûr rien à voir avec la plinthe de l’atelier d’Elstir.

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