Islérien, moche et mal fichu

Islérien, moche et mal fichu

 

Une tradition voudrait que les habitants d’Illiers-Combray s’appellent les Islériens.

J’ai toujours été réticent devant ce mot, trouvant qu’il sonne mal. Du coup, je me garderais bien de le complimenter comme la grand’mère le fait du clocher de son village — « Mes enfants, moquez-vous de moi si vous voulez, il n’est peut-être pas beau dans les règles, mais sa vieille figure bizarre me plaît. Je suis sûre que s’il jouait du piano, il ne jouerait pas sec. »

En fait, je viens de comprendre pourquoi il me déplaît : outre qu’il est laid, et qu’il n’intègre pax la deuxième partie du nom, il est fautif.

 

La construction tend à faire croire qu’islérien vient d’île. Il n’en est rien.

Un peu d’orthographe : dans sa graphie moderne, le nom île prend un accent circonflexe sur le i. Ce signe diacritique indique qu’une lettre a été supprimée — le s qui suivait la voyelle i dans l’ancienne graphie isle.

Aujourd’hui, la forme isle est sortie de l’usage, mais elle a été conservée dans certains toponymes pour sa valeur archaïque et patrimoniale. (Le mot entre parenthèses est le gentilé, nom des habitants du lieu.)

Exemples : Isle, Haute-Vienne (L’Islois), L’Isle-Adam, Val d’Oise (Adamois),

L’Isle-Arné, Gers (Islois), L’Isle-d’Abeau, Isère (Lilôts ou Lillots), L’Isle d’Espagnac, Charente (Spagnaciens), L’Isle-en-Dodon, Haute-Garonne (Lislois), L’Isle-Jourdain, Gers (Lislois) ; L’Isle-Jourdain, Vienne (Lislois ou Islois) et L’Isle-sur-la-Sorgue, Vaucluse (Islois), Isle-sur-le-Doubs, Doubs (L’islois).

 

Parmi les dérivés d’île, il y a îlien.

En toute logique, Islérien devrait être dérivé d’« Isler » tandis qu’« Islier » donnerait Isliérien. Seulement, aucune carte ne les signale pour la simple et bonne raison que ni l’un ni l’autre n’existent.

 

Comment appelle-t-on les habitants des autres communes contenant Illiers dans leur nom ? Illiers-l’Évêque, Eure : Illiens-Épiscopiens ; Montilliers, Maine-et-Loire : Montéglésiens.

Cela ne nous éclaire guère.

 

Ce qui est sûr, c’est que le toponyme de la cité d’Eure-et-Loir a une origine différente. À la recherche du temps perdu nous aiderait-elle ? Lisons dans Du côté de chez Swann cet échange entre tante Léonie et le curé de Combray, féru d’étymologie, à propos du vitrail de l’église :

*— Mais je ne vois pas où est Saint-Hilaire ?

— Mais si, dans le coin du vitrail vous n’avez jamais remarqué une dame en robe jaune ? Hé bien ! c’est Saint-Hilaire qu’on appelle aussi, vous le savez, dans certaines provinces, Saint-Illiers, Saint-Hélier, et même, dans le Jura, Saint-Ylie. Ces diverses corruptions de sanctus Hilarius ne sont pas du reste les plus curieuses de celles qui se sont produites dans les noms des bienheureux. Ainsi votre patronne, ma bonne Eulalie, sancta Eulalia, savez-vous ce qu’elle est devenue en Bourgogne ? Saint Éloi tout simplement : elle est devenue un saint. Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre mort on fasse de vous un homme ? — Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler. I

 

Quelle est la pertinence de ces propos fictifs ? Il existe bien deux Saint-Illiers dans les Yvelines — Saint-Illiers-la-Ville (Islériens) et Saint-Illiers-le-Bois (Ilslériens), un Saint-Hélier en Côte d’Or (Hylariens), et un Saint-Ylie dans le Jura — absorbée par la commune de Dole dont le service des archives n’a pu retrouver le gentilé. Proust ne raconte pas de bobards.

 

La filiation va donc d’Hilarius à Illiers.

Parmi les autres Saint-Hilaire de France rendant hommage à Hilaire de Poitiers, Père, Docteur de l’Église et saint du IVe siècle — fêté le 13 janvier, il en est dans l’Allier (Saint-Hilairois), l’Aude (Saint-Hilairois), le Doubs (Cossas. Explication : une légende veut qu’à la foire les habitantes faisaient passer les tranches de courges — cosses — pour du lard !), la Haute-Garonne (Saint-Hilairiens), la Haute-Loire (lundi 11/12, 09 67 66 17 97xxx), le Lot (Hilairois), l’Essonne (Saint-Hilairois).

 

Je vous fais grâce des dizaines des communes contenant Saint-Hilaire, mais —illustration des détours empruntés — à titre d’exemple, Saint-Hilaire-sur-Helpe, Nord, s’est appelé Sanctus Hilarius, Saint Hilier, Sanctus Hylarius, Saint Illier, Saint Islieg, Saint Yslieg, Saint Hillaire, Saint Hilaire. Ses habitants sont nommés aujourd’hui Saint-Hilairois.

 

Notre Illiers n’a pas de rapport en revanche avec Hélier de Jersey. Celui-là — en latin, Helerius— est un belge du VIe siècle devenu ermite dans l’île anglo-normande. Il a donné son nom à la paroisse principale, Saint-Hélier (Vilais), ainsi qu’à une commune de l’Eure, Saint-Élier (Éliérois) et à une autre de Seine-Maritime, Saint-Hellier (Saint-Élériens).

 

Récapitulons : pour nommer les habitants d’Illiers-Combray on a choisi — qui est ce « on », d’ailleurs ? — Islériens. Il y avait l’embarras du choix avec des possibilités plus ou moins pertinentes et c’est tombé sur un mot aussi incongru qu’improbable.

 

Hilarant !

 

À suivre demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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