Françoise brute de décoffrage

Françoise brute de décoffrage

 

Elle accommode mieux les mets que la langue… Et ce n’est pas le plus grave que de dire plumer plutôt qu’éplucher pour les asperges (voir la chronique d’hier).

 

Le personnage est au service de tante Léonie à Illiers (cuisinière), des parents du Héros à Paris (au même poste) et du Héros seul, encore à Paris, dans un rôle de régisseuse de la maison.

Pour son dernier maître, Françoise symbolise la France éternelle, celle de Saint-André-des-Champs. Il voit dans sa façon de parler français, fautes comprises, « le génie linguistique à l’état vivant ».

Les origines provinciales et populaires de Françoise lui permettent d’avoir une approche distanciée avec le français. Pour ne rien arranger, sa fille a une influence désastreuse altérant son vocabulaire et faisant dégénérer sa langue classique.

 

D’ailleurs, la domestique est capable d’user des tours les plus savants que Proust répertorie : « Il ne vous fait même pas réponse quand on lui cause », ajoutait Françoise qui disait : « faire réponse », comme Mme de Sévigné » (III) ; « elle disait que je « balançais » toujours, car elle usait, quand elle ne voulait pas rivaliser avec les modernes, du langage de Saint-Simon. » (III)

Autre vestige, Françoise exprime la préférence par le tour « que non pas » : « à la simple observation qu’un veston n’était pas à sa place, non seulement elle vantait avec quel soin elle l’avait « renfermé plutôt que non pas le laisser à la poussière »… (II) ; « rester dans cette misérable ville plutôt que non pas aller à Combray » (III) ; « je froissai la fleur et [que] Françoise me dit : « Il aurait mieux valu me la laisser ôter plutôt que non pas la gâter ainsi. » (IV)

Côté prononciation, c’est elle qui explique qu’« on ne dit pas le Tarn, mais le Tar, pas le Béarn, mais le Béar. » (V)

 

Dans un article intitulé Le langage parlé des personnages de Proust, Robert Le Bidois (Le Monde, 16 août 1971) relève encore : « Elle emploie le verbe plaindre dans le même sens que fait La Bruyère (« elle ne plaignait pas les perdreaux ni les faisans » (III) […] quand elle dit : « Les lapins ne crient pas autant comme les poulets » (II), Françoise manque sans doute à parler Vaugelas, mais elle reproduit, sans le savoir, un tour du grand Corneille. »

 

Mais pour le reste, quel festival !

 

Fautes de grammaire :

Mais ça sera la fille à M. Pupin I ;

Amélie, la sœur à Philippe II ; [Andrée :] [Françoise :]

Un de ceux-là avait marié une cousine au Duc III ;

*je n’écoutais jamais ses excuses sans une mauvaise humeur fort injuste et à laquelle venait mettre le comble la manière dont Françoise disait non pas : « j’ai été voir mon frère, j’ai été voir ma nièce », mais : « j’ai été voir le frère, je suis entrée « en courant » donner le bonjour à la nièce (ou à ma nièce la bouchère) ». III

*éteinde, pour éteigne :

— Comment, déjà la lampe ? Mon Dieu que cette lumière est vive !

Mon but était sans doute par la seconde de ces phrases de dissimuler mon trouble, par la première d’excuser mon retard. Françoise répondit avec une ambiguïté cruelle :

— Faut-il que j’éteinde ?

— Teigne ? glissa à mon oreille Albertine, me laissant charmé par la vivacité familière avec laquelle, me prenant à la fois pour maître et pour complice, elle insinua cette affirmation psychologique dans le ton interrogatif d’une question grammaticale. III

 

Fautes de vocabulaire :

*Clarifiées, esclarifiées, pour « scarifiées » : Françoise espéra un instant qu’on mettrait des ventouses « clarifiées ». Elle en chercha les effets dans mon dictionnaire mais ne put les trouver. Eût-elle bien dit scarifiées au lieu de clarifiées qu’elle n’eût pas trouvé davantage cet adjectif, car elle ne le cherchait pas plus à la lettre c qu’à la lettre s ; elle disait en effet clarifiées mais écrivait (et par conséquent croyait que c’était écrit) « esclarifiées ». III

*aboutonnez, pour boutonnez : Françoise me criait : « Allons, aboutonnez voir votre paletot et filons » et que je remarquais pour la première fois avec irritation qu’elle avait un langage vulgaire, et hélas, pas de plumet bleu à son chapeau.

*estoppeuse, pour stoppeuse : Elle est comique, elle a un petit chapeau plat, avec ses gros yeux, ça lui donne un drôle d’air, surtout avec son manteau qu’elle aurait bien fait d’envoyer chez l’estoppeuse car il est tout mangé. Elle m’amuse», ajouta, comme se moquant d’Albertine, Françoise, qui partageait rarement mes impressions mais éprouvait le besoin de faire connaître les siennes. […] Le génie linguistique à l’état vivant, l’avenir et le passé du français, voilà ce qui eût dû m’intéresser dans les fautes de Françoise. L’« estoppeuse » pour la « stoppeuse » n’était-il pas aussi curieux que ces animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la girafe, et qui nous montrent les états que la vie animale a traversés ? IV

*plumer pour éplucher : Madame Octave, il va falloir que je vous quitte, je n’ai pas le temps de m’amuser, voilà bientôt dix heures, mon fourneau n’est seulement pas éclairé, et j’ai encore à plumer mes asperges. I

 

Fautes de prononciation :

*A s’est décollée, pour elle : Je songeai à une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma tante Léonie et dont maman prédisait chaque jour que Françoise allait venir en lui disant : « A s’est décollée » et qu’il n’en resterait rien. II

*le duc aura-t-été à la chasse, pour aura été : « Oh ! les beaux faisans à la fenêtre de la cuisine, il n’y a pas besoin de demander d’où qu’ils deviennent, le duc aura-t-été à la chasse » III

*esquis, pour exquis : « Voyons, Madame, encore un peu de raisin; il est esquis », et allait aussitôt ouvrir la fenêtre sous le prétexte qu’il faisait trop chaud « dans cette misérable cuisine ». III

*Nev’York, pour New York : Et dès la veille Françoise avait envoyé cuire dans le four du boulanger, protégé de mie de pain comme du marbre rose ce qu’elle appelait du jambon de Nev’-York. Croyant la langue moins riche qu’elle n’est et ses propres oreilles peu sûres, sans doute la première fois qu’elle avait entendu parler de jambon d’York avait-elle cru — trouvant d’une prodigalité invraisemblable dans le vocabulaire qu’il pût exister à la fois York et New-York — qu’elle avait mal entendu et qu’on aurait voulu dire le nom qu’elle connaissait déjà. Aussi, depuis, le mot d’York se faisait précéder dans ses oreilles ou devant ses yeux si elle lisait une annonce de : New qu’elle prononçait Nev’. Et c’est de la meilleure foi du monde qu’elle disait à sa fille de cuisine : « Allez me chercher du jambon chez Olida. Madame m’a bien recommandé que ce soit du Nev’-York. » II

*m’esasperate, pour m’exaspère : Je supposais seulement que la mère et la fille ne vivaient pas toujours en très bonne intelligence, si j’en jugeais par la fréquence avec laquelle revenait le seul mot que je pusse distinguer : « m’esasperate » (à moins que l’objet de cette exaspération ne fût moi). Malheureusement la langue la plus inconnue finit par s’apprendre quand on l’entend toujours parler. Je regrettai que ce fût le patois, car j’arrivais à le savoir et n’aurais pas moins bien appris si Françoise avait eu l’habitude de s’exprimer en persan. V

*pissetières (emprunté au maître d’hôtel des Guermantes) : Françoise, gênée d’abord, finit par le dire aussi, pour se plaindre qu’il n’y eût pas de ce genre de choses pour les femmes comme pour les hommes. Mais son humilité et son admiration pour le maître d’hôtel faisaient qu’elle ne disait jamais pissotières, mais – avec une légère concessions à la coutume – pissetières. VII

*sectembre, pour septembre : Que Monsieur prenne garde de tomber, ils ne sont pas encore cloués, me cria Françoise. J’aurais dû allumer. On est déjà à la fin de sectembre, les beaux jours sont finis. III

*isc, pour X : [À « maman »] : « Madame sait tout ; madame est pire que les rayons X (elle disait x avec une difficulté affectée et un sourire pour se railler elle-même, ignorante, d’employer ce terme savant) I

 

Langage familier :

*bougre de truffe : [À une petite laitière :] Françoise alla la chercher et je l’entendis qui la guidait en lui disant : « Hé bien, voyons, tu as peur parce qu’il y a un couloir, bougre de truffe, je te croyais moins empruntée. Faut-il que je te mène par la main ? » V

*Je vais me cavaler, et presto : « Bien ingrate ? Mais non, Françoise, c’est moi qui me trouve ingrat, vous ne savez pas comme elle est bonne pour moi. (Il m’était si doux d’avoir l’air d’être aimé!) Partez vite. — Je vais me cavaler et presto. » V

*et patatipatali et patatatipatala (emprunté à sa fille) : Sa fille s’étant plaint d’elle à moi et m’ayant dit (je ne sais de qui elle l’avait appris) : « Elle a toujours quelque chose à dire, que je ferme mal les portes, et patatipatali et patatapatala », Françoise crut sans doute que son incomplète éducation seule l’avait privée jusqu’ici de ce bel usage. Et sur ses lèvres où j’avais vu fleurir jadis le français le plus pur, j’entendis plusieurs fois par jour : « Et patatipatali et patatapatala. » VII

*pépettes : [Sur Eulalie :] « Les personnes flatteuses savent se faire bien venir et ramasser les pépettes ; mais patience, le bon Dieu les punit toutes par un beau jour » I

*prendre la crève : Le temps était redevenu froid. « Sortir ? pourquoi ? pour prendre la crève », disait Françoise qui aimait mieux rester à la maison pendant la semaine que sa fille, le frère et la bouchère étaient allés passer à Combray. III

 

Patois :

*la pluie se mettra à tomber tout à petit patapon I

*poutana : « Tiens, voilà la belle Françoise ». Françoise, qui n’y voyait pas très clair et ne faisait que traverser la pièce assez loin de nous, ne se fût sans doute aperçue de rien. Mais les mots si anormaux de « belle Françoise » qu’Albertine n’avait jamais prononcés de sa vie, montrèrent d’eux-mêmes leur origine ; elle les sentit cueillis au hasard par l’émotion, n’eut pas besoin de regarder rien pour comprendre tout et s’en alla en murmurant dans son patois le mot de « poutana ». VII

 

Néologismes :

*Alliancé : Françoise, dès qu’il avait été question de la guerre et quelque douleur qu’elle en éprouvât, trouvait qu’on ne devait pas abandonner les « pauvres Russes », puisqu’on était « alliancé ». VII

*Catéchismer : Ce matin, à huit heures, Mlle Albertine m’a demandé ses malles, j’osais pas y refuser, j’avais peur que Monsieur me dispute si je venais l’éveiller. J’ai eu beau la catéchismer, lui dire d’attendre une heure parce que je pensais toujours que Monsieur allait sonner; elle n’a pas voulu, elle m’a laissé cette lettre pour Monsieur, et à neuf heures elle est partie. » V

*Copiateurs : Elle se fâchait seulement que je racontasse d’avance mes articles à Bloch, craignant qu’il me devançât et disant : « Tous ces gens-là, vous n’avez pas assez de méfiance, c’est des copiateurs ». VII

*Paperoles : « Ah ! si Monsieur à la place de cette fille qui lui fait perdre tout son temps avait pris un petit secrétaire bien élevé qui aurait classé toutes les paperoles de Monsieur ! » VII

*Perfidité : [Françoise] disait d’Albertine qu’elle n’avait jamais connu une personne d’une telle « perfidité » V

 

Féminisation abusive :

*Antoinesse : « Mais on peut bien dire que c’est un vrai feignant que cet Antoine, et son « Antoinesse » ne vaut pas mieux que lui » III

*Sagante : « la princesse de Sagan (que Françoise, entendant toujours parler d’elle, finit par appeler, croyant ce féminin exigé par la grammaire, la Sagante) » III

*cette « enjôleuse » et, comme disait Françoise, qui employait beaucoup plus le féminin que le masculin, étant plus envieuse des femmes, cette « charlatante ». V

 

Que celui qui n’a jamais commis de fautes — je ne dis pas « fauté » — jette à Françoise la première pierre.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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