D’une gifle à l’autre

D’une gifle à l’autre

 

— Vous êtes-vous déjà battu en duel ? Non, mais j’ai déjà été giflé ! »

Cette vieille blague m’est revenue après la gifle que Manuel Valls a reçue d’un crétin lors de sa visite électorale en Bretagne.

(C’était l’autre après-midi à Lamballe — station du « beau train généreux d’une heure vingt-deux », « le doux Lamballe qui, dans son blanc, va du jaune coquille d’œuf au gris perle » évoqué dans Du côté de chez Swann, mais revenons dans les rails de cette chronique !)

Une joue de l’ancien premier ministre a donc rencontré la paume d’un excité qui n’a pas compris que si l’on veut contester un candidat, c’est dans les urnes qu’on peut lui infliger une claque.

 

Ce geste impie ne manque pas de résonnance dans À la recherche du temps perdu. La gifle la plus retentissante est celle que Saint-Loup inflige à un journaliste qui, au théâtre, refuse d’éteindre son cigare qui incommode le Héros.

L’épisode, placé dans Le Côté de Guermantes, est évoqué trois autres fois.

 

Mais il n’est pas le seul. Mme Bontemps a envie de gifler une femme inculte ; la femme du notaire voudrait bien en faire autant avec une reine d’opérette « d’une île déserte en Océanie » ; un valet de pied des Guermantes se retient de gifler le concierge qui risque de dénoncer sa sortie sans autorisation ; des invertis sont tentés d’en donner à d’autres qui les énervent ; selon son épouse, M. Verdurin préfèrerait en recevoir une plutôt que d’entendre des propos désobligeants attribués à Charlus. Et, pour finir en beauté, le Héros assène cette sentence : « Ce n’est pas que l’éducation des enfants, c’est celle des poètes qui se fait à coups de gifles. »

 

Synonyme du mot : « soufflet ». La grand’mère du Héros a le visage « souffleté par la maladie ; la voix de Charlus peut se révéler « aiguë et claquante comme un soufflet » ; deux oncles d’un couple invité chez la princesse de Guermantes se sont souffleté ; les mèches blanches du duc vieilli viennent « souffleter de leur écume, le promontoire envahi du visage ».

Il y a aussi des « calottes ». Albertine raconte au Héros que des jeunes gens en auraient reçu une paire s’ils avaient osé l’embrasser.

Et pour être vraiment complet, il y a aussi « claque ». Des enfants dissipés en reçoivent ; le marquis de Cambremer envisage d’en donner à un admirateur trop empressé de son épouse : « Je vous administrerais d’abord une paire de claques, et soignées, puis nous irions croiser le fer dans la forêt de Chantepie. »

 

Et ça nous ramène au début. La boucle est bouclée. En revanche, Proust ne cite aucune baffe, ne signale pas de mornifle, n’évoque pas la moindre torgnole.

 

Parole de proustise…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Mme Bontemps à Odette Swann :] Vous, ignorante, s’écriait Mme Bontemps ! Hé bien alors qu’est-ce que vous diriez du monde officiel, toutes ces femmes d’Excellences, qui ne savent parler que de chiffons!… Tenez, Madame, pas plus tard qu’il y a huit jours je mets sur Lohengrin la ministresse de l’Instruction publique. Elle me répond : « Lohengrin ? Ah ! oui, la dernière revue des Folies-Bergères, il paraît que c’est tordant. » Hé bien ! Madame, qu’est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme ça, ça vous fait bouillir. J’avais envie de la gifler. Parce que j’ai mon petit caractère vous savez. Voyons, Monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que je n’ai pas raison ? » II

*Cependant la femme du notaire attachait des yeux écarquillés sur la fausse souveraine.

— Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m’agace en regardant ces gens-là comme cela, dit le bâtonnier au président. Je voudrais pouvoir lui donner une gifle. C’est comme cela qu’on donne de l’importance à cette canaille qui naturellement ne demande qu’à ce que l’on s’occupe d’elle. Dites donc à son mari de l’avertir que c’est ridicule ; moi je ne sors plus avec eux s’ils ont l’air de faire attention aux déguisés. II

*Quoique absorbée par la pitié que lui inspirait un valet de pied des Guermantes — lequel ne pouvait aller voir sa fiancée même quand la Duchesse était sortie car cela eût été immédiatement rapporté par la loge — Françoise fut navrée de ne s’être pas trouvée là au moment de la visite de Saint-Loup, mais c’est qu’elle maintenant en faisait aussi. […] Je quittai dès le matin la maison, où je laissai Françoise gémissante parce que le valet de pied fiancé n’avait pu encore une fois, la veille au soir, aller voir sa promise. Françoise l’avait trouvé en pleurs ; il avait failli aller gifler le concierge, mais s’était contenu, car il tenait à sa place. III

*— Mais mon petit, ajouta-t-il en s’adressant à moi, ne reste pas là, je te dis, tu vas te mettre à tousser.

Je lui montrai le décor qui m’empêchait de me déplacer. Il toucha légèrement son chapeau et dit au journaliste :

— Monsieur, est-ce que vous voudriez bien jeter votre cigare, la fumée fait mal à mon ami.

Sa maîtresse, ne l’attendant pas, s’en allait vers sa loge, et se retournant :

— Est-ce qu’elles font aussi comme ça avec les femmes, ces petites mains-là ? jeta-t-elle au danseur du fond du théâtre, avec une voix facticement mélodieuse et innocente d’ingénue, tu as l’air d’une femme toi-même, je crois qu’on pourrait très bien s’entendre avec toi et une de mes amies.

— Il n’est pas défendu de fumer, que je sache ; quand on est malade, on n’a qu’à rester chez soi, dit le journaliste.

Le danseur sourit mystérieusement à l’artiste.

— Oh ! tais-toi, tu me rends folle, lui cria-t-elle, on en fera des parties !

— En tous cas, Monsieur, vous n’êtes pas très aimable, dit Saint-Loup au journaliste, toujours sur un ton poli et doux, avec l’air de constatation de quelqu’un qui vient de juger rétrospectivement un incident terminé.

À ce moment, je vis Saint-Loup lever son bras verticalement au-dessus de sa tête comme s’il avait fait signe à quelqu’un que je ne voyais pas, ou comme un chef d’orchestre, et en effet — sans plus de transition que, sur un simple geste d’archet, dans une symphonie ou un ballet, des rythmes violents succèdent à un gracieux andante — après les paroles courtoises qu’il venait de dire, il abattit sa main, en une gifle retentissante, sur la joue du journaliste.

Maintenant qu’aux conversations cadencées des diplomates, aux arts riants de la paix, avait succédé l’élan furieux de la guerre, les coups appelant les coups, je n’eusse pas été trop étonné de voir les adversaires baignant dans leur sang. Mais ce que je ne pouvais pas comprendre (comme les personnes qui trouvent que ce n’est pas de jeu que survienne une guerre entre deux pays quand il n’a encore été question que d’une rectification de frontière, ou la mort d’un malade alors qu’il n’était question que d’une grosseur du foie), c’était comment Saint-Loup avait pu faire suivre ces paroles qui appréciaient une nuance d’amabilité, d’un geste qui ne sortait nullement d’elles, qu’elles n’annonçaient pas, le geste de ce bras levé non seulement au mépris du droit des gens, mais du principe de causalité, en une génération spontanée de colère, ce geste créé ex nihilo. Heureusement le journaliste qui, trébuchant sous la violence du coup, avait pâli et hésité un instant ne riposta pas. Quant à ses amis, l’un avait aussitôt détourné la tête en regardant avec attention du côté des coulisses quelqu’un qui évidemment ne s’y trouvait pas ; le second fit semblant qu’un grain de poussière lui était entré dans l’œil et se mit à pincer sa paupière en faisant des grimaces de souffrance ; pour le troisième, il s’était élancé en s’écriant :

— Mon Dieu, je crois qu’on va lever le rideau, nous n’aurons pas nos places.

J’aurais voulu parler à Saint-Loup, mais il était tellement rempli par son indignation contre le danseur, qu’elle venait adhérer exactement à la surface de ses prunelles ; comme une armature intérieure, elle tendait ses joues, de sorte que son agitation intérieure se traduisant par une entière inamovibilité extérieure, il n’avait même pas le relâchement, le « jeu » nécessaire pour accueillir un mot de moi et y répondre. Les amis du journaliste, voyant que tout était terminé, revinrent auprès de lui, encore tremblants. Mais, honteux de l’avoir abandonné, ils tenaient absolument à ce qu’il crût qu’ils ne s’étaient rendu compte de rien. Aussi s’étendaient-ils l’un sur sa poussière dans l’œil, l’autre sur la fausse alerte qu’il avait eue en se figurant qu’on levait le rideau, le troisième sur l’extraordinaire ressemblance d’une personne qui avait passé avec son frère. Et même ils lui témoignèrent une certaine mauvaise humeur de ce qu’il n’avait pas partagé leurs émotions.

— Comment, cela ne t’a pas frappé ? Tu ne vois donc pas clair ?

— C’est-à-dire que vous êtes tous des capons, grommela le journaliste giflé. III

*Mais quand ils voient un autre homme témoigner envers eux d’un goût particulier, alors, soit incompréhension que ce soit le même que le leur, soit fâcheux rappel que ce goût, embelli par eux tant que c’est eux-mêmes qui l’éprouvent, est considéré comme un vice, soit désir de se réhabiliter par un éclat dans une circonstance où cela ne leur coûte pas, soit par une crainte d’être devinés, qu’ils retrouvent soudain quand le désir ne les mène plus, les yeux bandés, d’imprudence en imprudence, soit par la fureur de subir, du fait de l’attitude équivoque d’un autre, le dommage que par la leur, si cet autre leur plaisait, ils ne craindraient pas de lui causer, ceux que cela n’embarrasse pas de suivre un jeune homme pendant des lieues, de ne pas le quitter des yeux au théâtre même s’il est avec des amis, risquant par cela de le brouiller avec eux, on peut les entendre, pour peu qu’un autre qui ne leur plaît pas les regarde, dire : « Monsieur, pour qui me prenez-vous ? (simplement parce qu’on les prend pour ce qu’ils sont  je ne vous comprends pas, inutile d’insister, vous faites erreur », aller au besoin jusqu’aux gifles, et, devant quelqu’un qui connaît l’imprudent, s’indigner : « Comment, vous connaissez cette horreur ? Elle a une façon de vous regarder!… En voilà des manières ! » M. de Charlus n’alla pas aussi loin, mais il prit l’air offensé et glacial qu’ont, lorsqu’on a l’air de les croire légères, les femmes qui ne le sont pas, et encore plus celles qui le sont. IV

*[Mme Verdurin à Morel sur Charlus :] mais vous savez, il y a des riens qui nous font de la peine. C’est, par exemple, quand il nous raconte, en se tordant, que, si vous désirez la croix, c’est pour votre oncle et que votre oncle était larbin. — Il vous a dit cela ! » s’écria Charlie croyant, d’après ces mots habilement rapportés, à la vérité de tout ce qu’avait dit Mme Verdurin ! Mme Verdurin fut inondée de la joie d’une vieille maîtresse qui, sur le point d’être lâchée par son jeune amant, réussit à rompre son mariage. Et peut-être n’avait-elle pas calculé son mensonge ni même menti sciemment. Une sorte de logique sentimentale, peut-être, plus élémentaire encore, une sorte de réflexe nerveux, qui la poussait, pour égayer sa vie et préserver son bonheur, à « brouiller les cartes » dans le petit clan, faisait-elle monter impulsivement à ses lèvres, sans qu’elle eût le temps d’en contrôler la vérité, ces assertions diaboliquement utiles, sinon rigoureusement exactes. « Il nous l’aurait dit à nous seuls que cela ne ferait rien, reprit la Patronne, nous savons qu’il faut prendre et laisser de ce qu’il dit, et puis il n’y a pas de sot métier, vous avez votre valeur, vous êtes ce que vous valez ; mais qu’il aille faire tordre avec cela Mme de Portefin (Mme Verdurin la citait exprès parce qu’elle savait que Charlie aimait Mme de Portefin), voilà ce qui nous rend malheureux; mon mari me disait en l’entendant : « j’aurais mieux aimé recevoir une gifle. » V

*Et en écoutant Jupien, je me disais : « Quel malheur que M. de Charlus ne soit pas romancier ou poète, non pas pour décrire ce qu’il verrait, mais le point où se trouve un Charlus par rapport au désir, fait naître autour de lui les scandales, le force à prendre la vie sérieusement, à mettre des émotions dans le plaisir, l’empêche de s’arrêter, de s’immobiliser, dans une vue ironique et extérieure des choses, rouvre sans cesse en lui un courant douloureux. Presque chaque fois qu’il adresse une déclaration il essuie une avanie, s’il ne risque pas même la prison.» Ce n’est pas que l’éducation des enfants, c’est celle des poètes qui se fait à coups de gifles. Si M. de Charlus avait été romancier, la maison que lui avait aménagée Jupien, en réduisant dans de telles proportions les risques, du moins (car une descente de police était toujours à craindre) les risques à l’égard d’un individu des dispositions duquel, dans la rue, le baron n’eût pas été assuré, eût été pour lui un malheur. Mais M. de Charlus n’était en art qu’un dilettante qui ne songeait pas à écrire, et n’était pas doué pour cela. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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