Du côté de ch… (accrochez-vous !)

Du côté de ch… (accrochez-vous !)

 

Non pas « « Du côté de chez Swann », mais « de Chaise One » !

Comme le dit l’estimé Jean-Jacques Dufayet qui publie cette photo sur sa page Facebook et que mon amie Catherine Tardrew a fait circuler : « Fallait oser. C’est fait ! »

 

Le cliché révèle qu’il s’agit de la devanture d’un « tapissier Garnisseur ». Un nom est inscrit : Sandrine Barbé Deprez. Des recherches sur internet m’ont conduit à elle, PDG de son entreprise situe à Fécamp, en Seine-Maritime. J’ai aussitôt appelé la facétieuse dame. Secrétaire médicale pendant vingt ans du côté de Lille (avec son mari elle forme un couple « chti »), elle a dû déménager en Normandie et n’a pas retrouvé de poste. Loin de se décourager, elle a suivi une formation de tapissier garnisseur dans l’Aveyron. Titulaire d’un CAP, elle s’est installée, d’abord chez elle, ensuite, depuis deux ans, dans un magasin du centre du port de mer normand.

Sur sa propre page Facebook, voici comment elle se présente.

Pour le nom, voici l’histoire : Sandrine et son mari en était à envisager « Louis Chaise » (construit sur Louis XVI !). Un jour la radio a diffusé la chanson de Dave, Du côté de chez Swann. Dans le même esprit blagueur, ils ont adopté « Du côté de Chaise One ». Rien de vraiment proustien donc, la seule connaissance de l’écrivain se résumant alors à sa madeleine.

 

Passée la plaisanterie (de garçon de bains, aurait dit mon père), le souvenir m’est revenu d’une scène inénarrable dans Du côté de chez Swann où Mme Verdurin polissonne à propos de ses sièges recouverts de Beauvais ­— un type de tapisserie sorti de la manufacture de Beauvais créée par Jean-Baptiste Colbert, en 1664, pour concurrencer les Flamands. (Voir la chronique Qui n’a pas son Beauvais ?)

Par ailleurs, le Héros évoque « un architecte et un tapissier » à propos d’une chambre qu’il a « reconstruite tout entière » dans sa tête. Et c’est un « tapissier bavarois » qui a été chargé de l’aménagement du Grand-Hôtel de Balbec.

 

Si j’ai des fauteuils à retapisser, je saurais désormais à qui m’adresser.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

L’extrait :

*Odette était allée s’asseoir sur un canapé de tapisserie qui était près du piano :

— Vous savez, j’ai ma petite place, dit-elle à Mme Verdurin.

Celle-ci, voyant Swann sur une chaise, le fit lever :

— Vous n’êtes pas bien là, allez donc vous mettre à côté d’Odette, n’est-ce pas Odette, vous ferez bien une place à M. Swann ?

— Quel joli Beauvais, dit avant de s’asseoir Swann qui cherchait à être aimable.

— Ah! je suis contente que vous appréciiez mon canapé, répondit Mme Verdurin. Et je vous préviens que si vous voulez en voir d’aussi beau, vous pouvez y renoncer tout de suite. Jamais ils n’ont rien fait de pareil. Les petites chaises aussi sont des merveilles. Tout à l’heure vous regarderez cela. Chaque bronze correspond comme attribut au petit sujet du siège ; vous savez, vous avez de quoi vous amuser si vous voulez regarder cela, je vous promets un bon moment. Rien que les petites frises des bordures, tenez là, la petite vigne sur fond rouge de l’Ours et les Raisins. Est-ce dessiné ? Qu’est-ce que vous en dites, je crois qu’ils le savaient plutôt, dessiner ! Est-elle assez appétissante cette vigne ? Mon mari prétend que je n’aime pas les fruits parce que j’en mange moins que lui. Mais non, je suis plus gourmande que vous tous, mais je n’ai pas besoin de me les mettre dans la bouche puisque je jouis par les yeux. Qu’est ce que vous avez tous à rire ? demandez au docteur, il vous dira que ces raisins-là me purgent. D’autres font des cures de Fontainebleau, moi je fais ma petite cure de Beauvais. Mais, Monsieur Swann, vous ne partirez pas sans avoir touché les petits bronzes des dossiers. Est-ce assez doux comme patine ? Mais non, à pleines mains, touchez-les bien.

—Ah ! si madame Verdurin commence à peloter les bronzes, nous n’entendrons pas de musique ce soir, dit le peintre.

— Taisez-vous, vous êtes un vilain. Au fond, dit-elle en se tournant vers Swann, on nous défend à nous autres femmes des choses moins voluptueuses que cela. Mais il n’y a pas une chair comparable à cela ! Quand M. Verdurin me faisait l’honneur d’être jaloux de moi — allons, sois poli au moins, ne dis pas que tu ne l’as jamais été…

— Mais je ne dis absolument rien. Voyons, Docteur, je vous prends à témoin : est-ce que j’ai dit quelque chose ?

Swann palpait les bronzes par politesse et n’osait pas cesser tout de suite.

— Allons, vous les caresserez plus tard ; maintenant c’est vous qu’on va caresser, qu’on va caresser dans l’oreille ; vous aimez cela, je pense ; voilà un petit jeune homme qui va s’en charger. I

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

3 comments to “Du côté de ch… (accrochez-vous !)”

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  1. Merci Patrice pour cette rubrique fort sympathique et hilarante…. comme l’extrait que vous citez. Sacré Proust!

  2. Il semble qu’au jour d’aujourd’hui, comme aurait pu dire Françoise, aucune nouveauté, de quelque ordre qu’elle soit, ne puisse accéder à l’existence si elle n’es baptisé d’un nom anglais, même humoristiquement et avec la caution de Proust.
    Une des dernières illustrations de cette tendance est le nom donné par une entreprise publique française à une carte d’abonnement ferroviaire destinée à des jeunes français pour des voyages dans des trains français. Au cas où ces jeunes français n’auraient pas compris si on avait parlé bêtement et simplement de carte.
    On peut se demander si dans cent ans nos arrière petits enfants n’auront pas besoin d’un traducteur québécois pour lire la Recherche.

  3. je viens enfin de vous retrouver, c’est génialissime ce que vous avez écrit, je vous remercie .
    Sandrine Du Côté de Chaise one

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