Cabourg, l’hiver…

Cabourg, l’hiver…

 

Tentez d’imaginer janvier dans une ville de la côte normande — qui plus est un jour de semaine. Oui, je sais, ça n’a rien d’exaltant — même si c’est la proustienne Cabourg.

 

Pour vous aider, relisons un passage d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs.

*Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies quittèrent Balbec, non pas toutes ensemble, comme les hirondelles, mais dans la même semaine. Albertine s’en alla la première, brusquement, sans qu’aucune de ses amies eût pu comprendre, ni alors, ni plus tard, pourquoi elle était rentrée tout à coup à Paris, où ni travaux, ni distractions ne la rappelaient. « Elle n’a dit ni quoi ni qu’est-ce et puis elle est partie », grommelait Françoise qui aurait d’ailleurs voulu que nous en fissions autant. Elle nous trouvait indiscrets vis-à-vis des employés, pourtant déjà bien réduits en nombre, mais retenus par les rares clients qui restaient, vis-à-vis du directeur qui « mangeait de l’argent ». Il est vrai que depuis longtemps l’hôtel qui n’allait pas tarder à fermer avait vu partir presque tout le monde ; jamais il n’avait été aussi agréable. Ce n’était pas l’avis du directeur ; tout le long des salons où l’on gelait et à la porte desquels ne veillait plus aucun groom, il arpentait les corridors, vêtu d’une redingote neuve, si soigné par le coiffeur que sa figure fade avait l’air de consister en un mélange où pour une partie de chair il y en aurait eu trois de cosmétique changeant sans cesse de cravates (ces élégances coûtent moins cher que d’assurer le chauffage et de garder le personnel, et tel qui ne peut plus envoyer dix mille francs à une œuvre de bienfaisance, fait encore sans peine le généreux en donnant cent sous de pourboire au télégraphiste qui lui apporte une dépêche). Il avait l’air d’inspecter le néant, de vouloir donner grâce à sa bonne tenue personnelle un air provisoire à la misère que l’on sentait dans cet hôtel où la saison n’avait pas été bonne, et paraissait comme le fantôme d’un souverain qui revient hanter les ruines de ce qui fut jadis son palais. Il fut surtout mécontent quand le chemin de fer d’intérêt local qui n’avait plus assez de voyageurs, cessa de fonctionner pour jusqu’au printemps suivant. II

 

La différence avec aujourd’hui, c’est que le Grand-Hôtel de Cabourg ne ferme jamais, que les salons sont bien chauffés, qu’il a connu un excellent mois de décembre, qu’il y avait plusieurs couples à table le soir où j’ai dîné. Quant à la directrice, elle est autrement plus chaleureuse que son prédécesseur de fiction et elle n’a pas besoin de redingote neuve pour être élégante.

 

Reste que la cité semble hiberner — ce qui n’est pas absurde pour une station balnéaire. Du coup, je n’ai pas rencontré grand-monde sur la promenade Marcel Proust, côté ouest…

 

… comme côté est.

 

Même chose pour la plage, côté ouest…

 

… et côté est.

 

Le soir, ça ne s’arrangeait pas sur la digue.

 

Dans le Grand-Hôtel même, sans être désert — il y avait même un bruyant séminaire — on ne se marchait pas sur les pieds.

Heureusement, il y a les représentations de Marcel Proust qui trônent dans le hall du Grand Hôtel.

Un buste qui a été offert à l’écrivain qui n’avait pas posé — ça explique l’hésitante ressemblance…

 

Et la statuette réalisée par le sculpteur Edgar Duvivier.

 

Au matin, avant de quitter la Normandie pour retrouver ma Beauce et mon Illiers-Combray, j’ai posé une ultime fois, devant les baies de l’« aquarium ».

(Photos PL)

 

Fin de ma plongée cabourgeaise. J’y retournerai « à l’époque sédentaire de la season » (Le Côté de Guermantes), un mot cher à une certaine aristocrate — « la même season (comme aurait encore dit Mme de Forcheville) » (Le Temps retrouvé).

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et