Tu ou vous ?

Tu ou vous ?

 

Le thème est démesuré… Qui tutoie et qui vouvoie (ou voussoie) ? Le pronom reproduit-il un rapport de classe ? Est-ce affaire de générations ? Que privilégient les amoureux ? Et les amis ? Les aristocrates pratiquent-ils moins le « tu » que les domestiques ? Etc.

 

Avant de chercher plus profondément (si je m’engage un jour dans de telles recherches), contentons-nous de l’élémentaire.

 

Si l’on considère qu’À la recherche du temps perdu décrit l’univers de classes aisées attachées au « vous » policé quand le « tu » serait familier et marque des classes sociales inférieures, on ne peut qu’être conforté en observant les occurrences.

 

Il y a 618 « tu » et 4 985 « vous (dont il faut retirer 102 « vous vous » pronominaux). Il y a donc 88, 8 % de vous contre 11, 2 % de tu.

 

De même, il y a 79,6 % de dialogues commençant par « vous » contre 20, 4 % avec un début en « tu » (Je me suis appuyé sur les échanges précédées d’un tiret (—), mon ordinateur ne pouvant rechercher avec les guillemets !) : — Vous, 133 et — Tu, 34.

 

Enfin, vouvoyer (comme voussoyer) est totalement absent de l’œuvre quand tutoyer (et ses déclinaisons) intervient sept fois.

 

*Swann se rappela pour la première fois une phrase qu’Odette lui avait dite il y avait déjà deux ans : « Oh ! Mme Verdurin, en ce moment il n’y en a que pour moi, je suis un amour, elle m’embrasse, elle veut que je fasse des courses avec elle, elle veut que je la tutoie. » Loin de voir alors dans cette phrase un rapport quelconque avec les absurdes propos destinés à simuler le vice que lui avait racontés Odette, il l’avait accueillie comme la preuve d’une chaleureuse amitié. Maintenant voilà que le souvenir de cette tendresse de Mme Verdurin était venu brusquement rejoindre le souvenir de sa conversation de mauvais goût. Il ne pouvait plus les séparer dans son esprit, et les vit mêlées aussi dans la réalité, la tendresse donnant quelque chose de sérieux et d’important à ces plaisanteries qui en retour lui faisaient perdre de son innocence. I

 

*Puis j’ajoutai, soit par duplicité, soit par un surcroît véritable de tendresse produit par la reconnaissance, par l’intérêt et par tout ce que la nature avait mis des traits mêmes de Mme de Guermantes en son neveu Robert :

— Mais voilà qu’il faut rejoindre les autres et je ne vous ai demandé que l’une des deux choses, la moins importante, l’autre l’est plus pour moi, mais je crains que vous ne me la refusiez ; cela vous ennuierait-il que nous nous tutoyions ?

— Comment m’ennuyer, mais voyons ! joie ! pleurs de joie ! félicité inconnue !

— Comme je vous remercie … te remercie. Quand vous aurez commencé! Cela me fait un tel plaisir que vous pouvez ne rien faire pour Mme de Guermantes si vous voulez, le tutoiement me suffit.

— On fera les deux.

— Ah ! Robert ! Écoutez, dis-je encore à Saint-Loup pendant le dîner, — oh ! c’est d’un comique cette conversation à propos interrompus et du reste je ne sais pas pourquoi — vous savez la dame dont je viens de vous parler ?

— Oui.

— Vous savez bien qui je veux dire ?

— Mais voyons, vous me prenez pour un crétin du Valais, pour un demeuré.

— Vous ne voudriez pas me donner sa photographie ? III

 

*— Robert, comme je vous aime !

— Vous êtes gentil de m’aimer mais vous le seriez aussi de me tutoyer comme vous l’aviez promis et comme tu avais commencé de le faire. III

 

*La cousine de Bloch alla s’asseoir à une table où elle regarda un magazine. Bientôt la jeune femme vint s’asseoir d’un air distrait à côté d’elle. Mais sous la table on aurait pu voir bientôt se tourmenter leurs pieds, puis leurs jambes et leurs mains qui étaient confondues. Les paroles suivirent, la conversation s’engagea, et le naïf mari de la jeune femme, qui la cherchait partout, fut étonné de la trouver faisant des projets pour le soir même avec une jeune fille qu’il ne connaissait pas. Sa femme lui présenta comme une amie d’enfance la cousine de Bloch, sous un nom inintelligible, car elle avait oublié de lui demander comment elle s’appelait. Mais la présence du mari fit faire un pas de plus à leur intimité, car elles se tutoyèrent, s’étant connues au couvent, incident dont elles rirent fort plus tard, ainsi que du mari berné, avec une gaieté qui fut une occasion de nouvelles tendresses. IV

 

*Albertine, laissée par moi dans l’ignorance, et qui était venue me chercher, fut surprise en entendant devant l’hôtel le ronflement du moteur, ravie quand elle sut que cette auto était pour nous. Je la fis monter un instant dans ma chambre. Elle sautait de joie. « Nous allons faire une visite aux Verdurin ? — Oui, mais il vaut mieux que vous n’y alliez pas dans cette tenue puisque vous allez avoir votre auto. Tenez, vous serez mieux ainsi. » Et je sortis la toque et le voile, que j’avais cachés. « C’est à moi ? Oh ! ce que vous êtes gentil », s’écria-t-elle en me sautant au cou. Aimé, nous rencontrant dans l’escalier, fier de l’élégance d’Albertine et de notre moyen de transport, car ces voitures étaient assez rares à Balbec, se donna le plaisir de descendre derrière nous. Albertine, désirant être vue un peu dans sa nouvelle toilette, me demanda de faire relever la capote, qu’on baisserait ensuite pour que nous soyons plus librement ensemble. « Allons, dit Aimé au mécanicien, qu’il ne connaissait d’ailleurs pas et qui n’avait pas bougé, tu n’entends pas qu’on te dit de relever ta capote ? » Car Aimé, dessalé par la vie d’hôtel, où il avait conquis, du reste, un rang éminent, n’était pas aussi timide que le cocher de fiacre pour qui Françoise était une « dame » ; malgré le manque de présentation préalable, les plébéiens qu’il n’avait jamais vus il les tutoyait, sans qu’on sût trop si c’était de sa part dédain aristocratique ou fraternité populaire. « Je ne suis pas libre, répondit le chauffeur qui ne me connaissait pas. Je suis commandé pour Mlle Simonet. Je ne peux pas conduire Monsieur. » Aimé s’esclaffa : « Mais voyons, grand gourdiflot, répondit-il au mécanicien, qu’il convainquit aussitôt, c’est justement Mlle Simonet, et Monsieur, qui te commande de lever ta capote, est justement ton patron. » Et comme Aimé, quoique n’ayant pas personnellement de sympathie pour Albertine, était à cause de moi fier de la toilette qu’elle portait, il glissa au chauffeur : « T’en conduirais bien tous les jours, hein ! si tu pouvais, des princesses comme ça ! » IV

 

*Ainsi, vers cette époque, M. de Charlus reçut une lettre ainsi conçue : « Mon cher Palamède, quand te reverrai-je ? Je m’ennuie beaucoup après toi et pense bien souvent à toi etc. PIERRE. » M. de Charlus se cassa la tête pour savoir quel était celui de ses parents qui se permettait de lui écrire avec une telle familiarité, qui devait par conséquent beaucoup le connaître, et dont malgré cela il ne reconnaissait pas l’écriture. Tous les princes auxquels l’Almanach de Gotha accorde quelques lignes défilèrent pendant quelques jours dans la cervelle de M. de Charlus. Enfin, brusquement, une adresse inscrite au dos l’éclaira : l’auteur de la lettre était le chasseur d’un cercle de jeu où allait quelquefois M. de Charlus. Ce chasseur n’avait pas cru être impoli, en écrivant sur ce ton à M. de Charlus qui avait, au contraire, un grand prestige à ses yeux. Mais il pensait que ce ne serait pas gentil de ne pas tutoyer quelqu’un qui vous avait plusieurs fois embrassé, et vous avait par là — s’imaginait-il dans sa naïveté — donné son affection. M. de Charlus fut au fond ravi de cette familiarité. V

 

Les deux dialogues du Côté de Guermantes entre le Héros et Saint-Loup ajoutés au souvenir que j’ai des échanges entre le Héros et Albertine illustrent combien les pronoms peuvent être fluctuants. Ce va et vient n’est pas rare chez les classiques comme Racine et Corneille. Ainsi, dans Le Cid, le sang du père de Chimène sur son épée tourneboule la tête de Don Rodrigue :

N’épargnez point mon sang, suivi de Écoute-moi. (Acte III, scène 4).

Du boulot en perspective !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Pris d’un doute, je suis aller vérifier dans les chroniques déjà publiées si je n’avais pas déjà abordé le sujet. Eh bien si ! Le 26 septembre 2014, voici ce que je notais sur le rapport des couples de la Recherche avec les deux pronoms :

 

Ceux qui se tutoient : les parents du Héros ;

 

Ceux qui se vouvoient : le duc et la duchesse de Guermantes ; la marquise de Villeparisis et M. de Norpois ;

 

Ceux qui alternent : l’oncle Adolphe et la dame en rose ;

 

Ceux qui passent du « vous » au « tu » : le Héros et Albertine ; le Héros et Robert de Saint-Loup ; Mme Verdurin et Odette (c’est le souhait de la première) ; la cousine de Bloch et une jeune mariée dans une scène de lesbianisme

 

L’un dit « tu », l’autre « vous »

Le chasseur d’un cercle de jeu et le baron de Charlus, après qu’ils se soient « embrassés ».

Aimé et « les plébéiens » qu’il n’a jamais vus.

 

Ce qui trouble les habitués du « tu », c’est l’usage du « vous » dans un couple lors de rapports intimes. Pour parler clair, ils n’envisagent pas que l’on s’y dise des choses crues avec le vouvoiement. D’expérience, je confirme que c’est possible, mais ce témoignage n’a que peu d’intérêt. Écoutons plutôt Jupien s’adressant à Charlus après leur grande scène amoureuse : « Vous en avez un gros pétard ! ». Pour être honnête, c’est suivi d’un tutoiement : « Oui, va, grand gosse ! »

 

C’est attendrissant.

 

Au bout de 2 330 chroniques, il n’est pas surprenant que j’aie des trous de mémoire !

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Tu ou vous ?”

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  1. Il y a parfois des explications historiques au phénomène du passage du vous au tu. Ainsi, dans la conversation littéraire avec Albertine de La Prisonnière, le héros se met parfois à tutoyer la jeune fille parce que Proust récupère et réadapte des dialogues pris dans l’ancien Contre Sainte-Beuve, où il dialoguait en fait avec sa mère.

  2. L’amusant gourdiflot semble bien être un hapax dans la Recherche, et même probablement dans bien d’autres œuvres.

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