Modeste Oriane

Modeste Oriane

 

Si l’on devait citer une qualité à la duchesse de Guermantes, ce n’est pas la modestie qui jaillirait à l’esprit. Pour parler familièrement, ce n’est pas ça qui l’étouffe !

Et pourtant… Par trois fois, la suprême Oriane agit discrète et réservée. Dans Du côté de chez Swann, encore princesse des Laumes, elle cherche à se fondre dans le décor chez Mme de Saint-Euverte ; dans Le Côté de Guermantes, au théâtre elle se contente d’un fauteuil au parterre quand on la croit invitée d’honneur d’une loge ; et dans Le Temps retrouvé, la très parisienne duchesse revendique une éducation provinciale.

Modestie ? A moins que ce soit le comble du snobisme que de le snober !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*Or, la princesse des Laumes qu’on ne se serait pas attendu à voir chez Mme de Saint-Euverte, venait précisément d’arriver. Pour montrer qu’elle ne cherchait pas à faire sentir dans un salon où elle ne venait que par condescendance, la supériorité de son rang, elle était entrée en effaçant les épaules là même où il n’y avait aucune foule à fendre et personne à laisser passer, restant exprès dans le fond, de l’air d’y être à sa place, comme un roi qui fait la queue à la porte d’un théâtre tant que les autorités n’ont pas été prévenues qu’il est là ; et, bornant simplement son regard — pour ne pas avoir l’air de signaler sa présence et de réclamer des égards — à la considération d’un dessin du tapis ou de sa propre jupe, elle se tenait debout à l’endroit qui lui avait paru le plus modeste (et d’où elle savait bien qu’une exclamation ravie de Mme de Saint-Euverte allait la tirer dès que celle-ci l’aurait aperçue), à côté de Mme de Cambremer qui lui était inconnue. Elle observait la mimique de sa voisine mélomane, mais ne l’imitait pas. Ce n’est pas que, pour une fois qu’elle venait passer cinq minutes chez Mme de Saint-Euverte, la princesse des Laumes n’eût souhaité, pour que la politesse qu’elle lui faisait comptât double, se montrer le plus aimable possible. I

 

*Pour qu’on parlât d’une « dernière d’Oriane », il suffisait qu’à une représentation où il y avait tout Paris et où on jouait une fort jolie pièce, comme on cherchait Mme de Guermantes dans la loge de la princesse de Parme, de la princesse de Guermantes, de tant d’autres qui l’avaient invitée, on la trouvât seule, en noir, avec un tout petit chapeau, à un fauteuil où elle était arrivée pour le lever du rideau. « On entend mieux pour une pièce qui en vaut la peine », expliquait-elle, au scandale des Courvoisier et à l’émerveillement des Guermantes et de la princesse de Parme, qui découvraient subitement que le « genre » d’entendre le commencement d’une pièce était plus nouveau, marquait plus d’originalité et d’intelligence (ce qui n’était pas pour étonner de la part d’Oriane) que d’arriver pour le dernier acte après un grand dîner et une apparition dans une soirée. III

 

*Ça m’étonne même, quand j’y pense, qu’une paysanne comme moi qui n’ai que l’éducation des filles de province, ait aimé du premier coup ces choses-là. VII

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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