Marcel pas très o akbar !

Marcel pas très o akbar !

 

Nos préoccupations sont bien loin de celles des personnages de Proust.

Place de l’islam dans la société, défense de l’environnement, crainte du chômage : aucune des trois n’est présente dans À la recherche du temps perdu, conçue et écrite au début du XXe siècle.

 

Attachons-nous à celle qui, d’évidence, inquiète le plus faute d’y avoir pensé plus tôt et qui touche une religion dont on se fichait alors comme de notre première génuflexion.

 

Les deux autres sujets peuvent être vite balayés : de « chômer », « chômage », « chômeur », point dans la Recherche. Ce pôle(-emploi)-là est aussi vide que le Pôle Sud l’est d’animaux (chacun sait que les pingouins vivent en Arctique, pas en Antarctique). Pas plus d’« environnement », et la seule déclinaison de « pollution » concerne la présence de juifs dans un quartier chrétien :

*Quel sacrilège ! Pensez que ces Blancs-Manteaux pollués par M. Bloch étaient ceux des frères mendiants, dits serfs de la Sainte-Vierge, que saint Louis établit là. IV

 

L’islam, donc. Il n’obsède pas Proust. Le mot lui-même est absent. Comme Allah. Mahomet, son prophète, se glisse incidemment, comparé par Charlus à Vinteuil :

*[Charlus à Mme Verdurin :] « Hé bien, êtes-vous contente ? Je pense qu’on le serait à moins ; vous voyez que, quand je me mêle de donner une fête, cela n’est pas réussi à moitié. Je ne sais pas si vos notions héraldiques vous permettent de mesurer exactement l’importance de la manifestation, le poids que j’ai soulevé, le volume d’air que j’ai déplacé pour vous. Vous avez eu la reine de Naples, le frère du roi de Bavière, les trois plus anciens pairs. Si Vinteuil est Mahomet, nous pouvons dire que nous avons déplacé pour lui les moins amovibles des montagnes. Pensez que, pour assister à votre fête, la reine de Naples est venue de Neuilly, ce qui est beaucoup plus difficile pour elle que de quitter les Deux-Siciles, dit-il avec une intention de rosserie, malgré son admiration pour la reine. C’est un événement historique. V

Il est bien un autre Mahomet, le II, et deux fois, dans Du côté de chez Swann, le sultan de l’empire ottoman peint par Bellini et dont la ressemblance avec Bloch frappe Swann.

 

Qui dit Mahomet dit Hégire — séparation en arabe, qui désigne le départ des compagnons du prophète de La Mecque vers Médine. Le calendrier musulman commence au premier jour de l’année lunaire de l’Hégire, soit le 16 juillet 622 :

*[Au Grand-Hôtel] Depuis ce jour-là le calendrier fut changé, on compta ainsi : « C’est le lendemain du jour où j’ai découpé moi-même les dindonneaux. » « C’est juste huit jours après que le directeur a découpé lui-même les dindonneaux. » Ainsi cette prosectomie donna-t-elle, comme la naissance du Christ ou l’Hégire, le point de départ d’un calendrier différent des autres, mais qui ne prit pas leur extension et n’égala pas leur durée. IV

 

S’il n’y a pas le moindre muezzin, nul imam, aucune mosquée, toutefois, deux minarets viennent se glisser dans le paysage proustien— 2 contre 66 occurrences de « clocher » :

*[Les lilas du Pré Catelan :] Quelques-uns, à demi cachés par la petite maison en tuiles appelée maison des Archers, où logeait le gardien, dépassaient son pignon gothique de leur rose minaret. I

*Hélas ! ces sites pittoresques, ces accidents naturels, ces curiosités locales, ces ouvrages d’art du faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute jamais donné de poser mes pas parmi eux. Et je me contentais de tressaillir en apercevant de la haute mer (et sans espoir d’y jamais aborder) comme un minaret avancé, comme un premier palmier, comme le commencement de l’industrie ou de la végétation exotiques, le paillasson usé du rivage. III

 

Les « musulmans » eux-mêmes n’ont qu’une présence anecdotique, par trois fois, la première en jouant avec le mot « baptême » :

*qu’aurait-elle dit [ma grand’mère] en voyant déjà déformé sur la couverture le titre de ses Mille et Une Nuits, en ne retrouvant plus, exactement transcrits comme elle avait été de tout temps habituée à les dire, les noms immortellement familiers de Sheherazade, de Dinarzade, où, débaptisés eux-mêmes, si l’on ose employer le mot pour des contes musulmans, le charmant Calife et les puissants Génies se reconnaissaient à peine, étant appelés l’un le « Khalifat », les autres les « Gennis » ? IV

*[Devant Le Patriarche di Grado exorcisant un possédé de Carpaccio :] Je regardais le barbier essuyer son rasoir, le nègre portant son tonneau, les conversations des musulmans, des nobles seigneurs vénitiens en larges brocarts, en damas, en toque de velours cerise, VI

*Il faisait une nuit transparente et sans un souffle ; j’imaginais que la Seine coulant entre ses ponts circulaires, faits de leur plateau et de son reflet, devait ressembler au Bosphore. Et, symbole soit de cette invasion que prédisait le défaitisme de M. de Charlus, soit de la coopération de nos frères musulmans avec les armées de la France, la lune étroite et recourbée comme un sequin semblait mettre le ciel parisien sous le signe oriental du croissant. VII

 

Il serait anachronique, malvenu et indécent de souligner ce « Khalifat » plus que centenaire avec celui que le prétendu État islamique entend de nos jours restaurer.

 

Mais puisque j’ai glissé un doigt dans cet engrenage, aggravons mon cas en cherchant les occurrences de « terrorisme » dans cette chronique consacrée à l’islam. Ce sont des déclinaisons d’un genre atténué, bien loin de la terreur que des djihadistes veulent nous faire subir :

*M. Verdurin, furieux, marcha d’un air terrible sur Saniette : « Vous ne savez donc jouer à rien ! » cria-t-il, furieux d’avoir perdu l’occasion de faire un whist, et ravi d’en avoir trouvé une d’injurier l’ancien archiviste. Celui-ci, terrorisé, prit un air spirituel : « Si, je sais jouer du piano », dit-il. IV

*on avait prévenu Morel que deux messieurs avaient payé fort cher pour le voir, on avait fait sortir le prince de Guermantes métamorphosé en trois femmes, et placé le pauvre Morel tremblant, paralysé par la stupeur, de telle façon que, si M. de Charlus le voyait mal, lui, terrorisé, sans paroles, n’osant pas prendre son verre de peur de le laisser tomber, voyait en plein le baron. IV

*On pouvait croire, avec le caractère terrible de M. de Charlus, les persécutions dont il terrorisait jusqu’à ses parents, qu’il allait, à la suite de cette soirée, déchaîner sa fureur et exercer des représailles contre les Verdurin. V

 

Qu’en est-il des références aux autres religions au fil des sept tomes que les paroissiens ou disciples du proustisme considèrent à l’égal du Coran ou de la Bible ? Réponse demain.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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