Illiers-Combray illustré (12 et dernier)

XII Le chemin de halage…

 

Ne pas suivre aveuglément la géographie proustienne… Ainsi, sortant du Pré Catelan, vous débouchez sur le chemin de halage et le Pont-Vieux — tous deux du côté de Guermantes.

 

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*Le Pont-Vieux débouchait

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dans un sentier de halage qui à cet endroit se tapissait l’été du feuillage bleu d’un noisetier sous lequel  

04-garde-peche-chemin-de-halage-2-copieun pêcheur en chapeau de paille

05-pecheur-greve-2avait pris racine [D’un côté, j’ai le garde-pêche sans chapeau à l’endroit indiqué ; de l’autre, un pêcheur couvert mais à la Grève]. À Combray où je savais quelle individualité de maréchal ferrant ou de garçon épicier était dissimulée sous l’uniforme du suisse ou le surplis de l’enfant de chœur, ce pêcheur est la seule personne dont je n’aie jamais découvert l’identité. Il devait connaître mes parents, car il soulevait son chapeau quand nous passions ; je voulais alors demander son nom, mais on me faisait signe de me taire pour ne pas effrayer le poisson. Nous nous engagions

06-cygnes-au-chemin-de-halagedans le sentier de halage qui dominait le courant d’un talus de plusieurs pieds ; de l’autre côté la rive était basse, étendue en vastes prés jusqu’au village et jusqu’à la gare qui en était distante. I

 

*[Les boutons d’or] étaient fort nombreux à cet endroit qu’ils avaient choisi pour leurs jeux sur l’herbe, isolés, par couples, par troupes, jaunes comme un jaune d’œuf, brillants d’autant plus, me semblait-il, que ne pouvant dériver vers aucune velléité de dégustation le plaisir que leur vue me causait, je l’accumulais dans leur surface dorée, jusqu’à ce qu’il devînt assez puissant pour produire de l’inutile beauté ; et cela dès ma plus petite enfance, quand

07-ch-du-jardin-1du sentier de halage je tendais les bras vers eux sans pouvoir épeler complètement leur joli nom de Princes de contes de fées français, venus peut-être il y a bien des siècles d’Asie mais apatriés pour toujours au village, contents du modeste horizon, aimant le soleil et le bord de l’eau, fidèles à la petite vue de la gare, gardant encore pourtant comme certaines de nos vieilles toiles peintes, dans leur simplicité populaire, un poétique éclat d’orient. I

 

*Les promenades que nous faisions ainsi, c’était bien souvent celles que je faisais jadis enfant : or comment n’eussé-je pas éprouvé, bien plus vivement encore que jadis du côté de Guermantes, le sentiment que jamais je ne serais capable d’écrire, auquel s’ajoutait celui que mon imagination et ma sensibilité s’étaient affaiblies, quand je vis combien peu j’étais curieux de Combray ? J’étais désolé de voir combien peu je revivais mes années d’autrefois. Je trouvais la Vivonne mince et laide

08-ch-le-loirau bord du chemin de halage. VII

 

 

… les ponts…

 

La Grande-Planche / Le Pont-Vieux

*[La Vivonne] On la traversait une première fois, dix minutes après avoir quitté la maison,

01-pont-vieux-d-biaissur une passerelle dite le Pont-Vieux. Dès le lendemain de notre arrivée, le jour de Pâques, après le sermon s’il faisait beau temps, je courais jusque-là, voir dans ce désordre d’un matin de grande fête où quelques préparatifs somptueux font paraître plus sordides les ustensiles de ménage qui traînent encore, la rivière qui se promenait déjà en bleu ciel entre les terres encore noires et nues, accompagnée seulement d’une bande de coucous arrivés trop tôt et de primevères en avance, cependant que çà et là une violette au bec bleu laissait fléchir sa tige sous le poids de la goutte d’odeur qu’elle tenait dans son cornet. I

 

*Quand le soir, je montais, en rentrant, raconter notre promenade à ma tante, si j’avais l’imprudence de lui dire que nous avions rencontré

02-pont-vieux-g-avec-lierre03-pont-vieux-d-2-ombreprès du Pont-Vieux, un homme que mon grand-père ne connaissait pas : « Un homme que grand-père ne connaissait point, s’écriait elle. Ah ! je te crois bien ! » Néanmoins un peu émue de cette nouvelle, elle voulait en avoir le cœur net, mon grand-père était mandé. « Qui donc est-ce que vous avez rencontré

04-pont-vieux-g-loin-avec-loirprès du Pont-Vieux, mon oncle ? un homme que vous ne connaissiez point ? — Mais si, répondait mon grand-père, c’était Prosper le frère du jardinier de Mme Bouillebœuf. I

 

*Comme nous revenions d’une grande promenade, nous aperçûmes

05-pont-vieux-g-avec-clocherprès du Pont-Vieux Legrandin, qui à cause des fêtes, restait plusieurs jours à Combray. Il vint à nous la main tendue : « Connaissez-vous, monsieur le liseur, me demanda-t-il, ce vers de Paul Desjardins :

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu.

N’est-ce pas la fine notation de cette heure-ci ? Vous n’avez peut-être jamais lu Paul Desjardins. Lisez-le, mon enfant ; aujourd’hui il se mue, me dit-on, en frère prêcheur, mais ce fut longtemps un aquarelliste limpide…

Les bois sont déjà noirs, le ciel est encor bleu…

Que le ciel reste toujours bleu pour vous, mon jeune ami ; et même à l’heure, qui vient pour moi maintenant, où les bois sont déjà noirs, où la nuit tombe vite, vous vous consolerez comme je fais en regardant du côté du ciel. » Il sortit de sa poche une cigarette, resta longtemps les yeux à l’horizon, « Adieu, les camarades », nous dit-il tout à coup, et il nous quitta. I

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Le pont Saint-Hilaire

*Si j’essayais de me rendre compte de ce qui se passe en effet en nous au moment où une chose nous fait une certaine impression, […] comme ce jour où

07-pont-st-h-avec-maisonsen passant sur le pont de la Vivonne, l’ombre d’un nuage sur l’eau m’avait fait crier « Zut alors ! » en sautant de joie… VII

*[Gilberte au Héros :] Les Français ont fait sauter

08-pont-st-h-avec-cygnesle petit pont sur la Vivonne qui, disiez-vous, ne vous rappelait pas votre enfance autant que vous l’auriez voulu, les Allemands en ont jeté d’autres, pendant un an et demi, ils ont eu une moitié de Combray et les Français l’autre moitié. VII

 

 

… et la Vivonne

 

La Vivonne est le nom romanesque du Loir (sans e), affluent de la Loire (avec un e). Lui-même a vingt-quatre affluents dont le premier est la Thironne.

 

*Le plus grand charme du côté de Guermantes, c’est qu’on y avait presque tout le temps à côté de soi le cours de la Vivonne. I

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*Bientôt

02-loir-du-pont-sthle cours de la Vivonne

03-plantes-et-nenufarss’obstrue de plantes d’eau. Il y en a d’abord d’isolées comme

04-nenufarstel nénufar à qui le courant au travers duquel il était placé d’une façon malheureuse laissait si peu de repos que comme un bac actionné mécaniquement il n’abordait une rive que pour retourner à celle d’où il était venu, refaisant éternellement la double traversée. […]

Mais plus loin le courant se ralentit, il traverse une propriété dont l’accès était ouvert au public par celui à qui elle appartenait et qui s’y était complu à des travaux d’horticulture aquatique, faisant fleurir, dans les petits étangs que forme la Vivonne, de véritables jardins de nymphéas.

06-cretes-vertes-jauniesComme les rives étaient à cet endroit très boisées, les grandes ombres des arbres donnaient à l’eau

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un fond qui était habituellement d’un vert sombre mais que parfois, quand nous rentrions par certains soirs rassérénés d’après-midi orageux, j’ai vu d’un bleu clair et cru, tirant sur le violet, d’apparence cloisonnée et de goût japonais. I

 

*[Les Guermantes] étaient pour moi, en tant que duc et duchesse, des êtres réels, bien qu’étranges, en revanche leur personne ducale se distendait démesurément, s’immatérialisait, pour pouvoir contenir en elle ce Guermantes dont ils étaient duc et duchesse, tout ce « côté de Guermantes » ensoleillé,

08-loir-greve-1 le cours de la Vivonne,

09-nenufars-3ses nymphéas

10-greve-arbres-jauniset ses grands arbres, et tant de beaux après-midi. I

Toujours les deux côtés — ici les deux bords :

*Certains souvenirs sont comme des amis communs, ils savent faire des réconciliations ; jeté au milieu des champs semés de boutons d’or où s’entassaient les ruines féodales, le petit pont de bois nous unissait, Legrandin et moi,

(Photos PL)

(Photos PL)

comme les deux bords de la Vivonne. III

 

C’est fini !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Has one comment to “Illiers-Combray illustré (12 et dernier)”

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  1. Dear Patrice~
    What wonderful twelve presents you have given to every Proustian!
    We will be like Madame Verdurin…and always keep them visible, as a continual reminder of your love of Marcel Proust and Illiers-Combray. Merci!
    Happy New Year!
    Marcelita

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