Illiers-Combray illustré (11)

XI La haie d’aubépines…

 

Les aubépines forment le bouquet de ce jardin. C’est à travers la célèbre haie du parc de Tansonville, alors qu’il est dans le non moins célèbre raidillon, que le jeune Héros aperçoit Gilberte.

 

*mon grand-père m’appelant

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et me désignant la haie de Tansonville, me dit : « Toi qui aimes les aubépines,

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 regarde un peu cette épine rose ; est-elle jolie ! » En effet c’était une épine, mais rose,

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plus belle encore que les blanches. Elle aussi avait une parure de fête, — de ces seules vraies fêtes que sont les fêtes religieuses, puisqu’un caprice contingent ne les applique pas comme les fêtes mondaines à un jour quelconque qui ne leur est pas spécialement destiné, qui n’a rien d’essentiellement férié — mais une parure plus riche encore, car les fleurs attachées sur la branche, les unes au-dessus des autres, de manière à ne laisser aucune place qui ne fût décorée, comme des pompons qui enguirlandent une houlette rococo,

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étaient « en couleur », par conséquent d’une qualité supérieure selon l’esthétique de Combray si l’on en jugeait par l’échelle des prix dans le « magasin » de la Place ou chez Camus où étaient plus chers ceux des biscuits qui étaient roses. I

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*La haie laissait voir à l’intérieur du parc une allée bordée de jasmins, de pensées et de verveines entre lesquelles des giroflées ouvraient leur bourse fraîche, du rose odorant et passé d’un cuir ancien de Cordoue, tandis que sur le gravier un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits, dressait aux points où il était percé au-dessus des fleurs, dont il imbibait les parfums, l’éventail vertical et prismatique de ses gouttelettes multicolores. Tout à coup, je m’arrêtai, je ne pus plus bouger, comme il arrive quand une vision ne s’adresse pas seulement à nos regards, mais requiert des perceptions plus profondes et dispose de notre être tout entier. Une fillette d’un blond roux qui avait l’air de rentrer de promenade et tenait à la main une bêche de jardinage, nous regardait, levant son visage semé de taches roses. Ses yeux noirs brillaient et comme je ne savais pas alors, ni ne l’ai appris depuis, réduire en ses éléments objectifs une impression forte, comme je n’avais pas, ainsi qu’on dit, assez « d’esprit d’observation » pour dégager la notion de leur couleur, pendant longtemps, chaque fois que je repensai à elle, le souvenir de leur éclat se présentait aussitôt à moi comme celui d’un vif azur, puisqu’elle était blonde : de sorte que, peut-être si elle n’avait pas eu des yeux aussi noirs — ce qui frappait tant la première fois qu’on la voyait — je n’aurais pas été, comme je le fus, plus particulièrement amoureux, en elle, de ses yeux bleus.

 

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Je la regardais, d’abord de ce regard qui n’est pas que le porte-parole des yeux, mais à la fenêtre duquel se penchent tous les sens, anxieux et pétrifiés, le regard qui voudrait toucher, capturer, emmener le corps qu’il regarde et l’âme avec lui ; puis, tant j’avais peur que d’une seconde à l’autre mon grand-père et mon père, apercevant cette jeune fille, me fissent éloigner en me disant de courir un peu devant eux, d’un second regard, inconsciemment supplicateur, qui tâchait de la forcer à faire attention à moi, à me connaître ! Elle jeta en avant et de côté ses pupilles pour prendre connaissance de mon grand-père et de mon père, et sans doute l’idée qu’elle en rapporta fut celle que nous étions ridicules, car elle se détourna et d’un air indifférent et dédaigneux, se plaça de côté pour épargner à son visage d’être dans leur champ visuel ; et tandis que continuant à marcher et ne l’ayant pas aperçue, ils m’avaient dépassé, elle laissa ses regards filer de toute leur longueur dans ma direction, sans expression particulière, sans avoir l’air de me voir, mais avec une fixité et un sourire dissimulé, que je ne pouvais interpréter d’après les notions que l’on m’avait données sur la bonne éducation, que comme une preuve d’outrageant mépris ; et sa main esquissait en même temps un geste indécent, auquel quand il était adressé en public à une personne qu’on ne connaissait pas, le petit dictionnaire de civilité que je portais en moi ne donnait qu’un seul sens, celui d’une intention insolente.

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— Allons, Gilberte, viens ; qu’est-ce que tu fais ? cria d’une voix perçante et autoritaire une dame en blanc que je n’avais pas vue, et à quelque distance de laquelle un monsieur habillé de coutil et que je ne connaissais pas, fixait sur moi des yeux qui lui sortaient de la tête ; et cessant brusquement de sourire, la jeune fille prit sa bêche et s’éloigna sans se retourner de mon côté, d’un air docile, impénétrable et sournois. I

 

 

… et le raidillon

 

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Il se trouve à gauche de la barrière blanche ou, si l’on part du bas, à gauche de l’entrée du Pré Catelan.

 

*il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m’appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis

 

dans le petit chemin qui monte vers les champs et où ils s’étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l’odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir…

*Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie,

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montait en pente raide vers les champs…

 

*après m’avoir cherché partout, ma mère me trouva en larmes

dans le petit raidillon, contigu à Tansonville,04-aubepines en train de dire adieu aux aubépines, entourant de mes bras les branches piquantes, et, comme une princesse de tragédie à qui pèseraient ces vains ornements, ingrat envers l’importune main qui en formant tous ces nœuds avait pris soin sur mon front d’assembler mes cheveux, foulant aux pieds mes papillotes arrachées et mon chapeau neuf. Ma mère ne fut pas touchée par mes larmes, mais elle ne put retenir un cri à la vue de la coiffe défoncée et de la douillette perdue. Je ne l’entendis pas :

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« O mes pauvres petites aubépines, disais-je en pleurant, ce n’est pas vous qui voudriez me faire du chagrin, me forcer à partir. Vous, vous ne m’avez jamais fait de peine !  Aussi je vous aimerai toujours. » I

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[Gilberte au Héros :] Le petit chemin que vous aimiez tant, que nous appelions le raidillon aux aubépines et où vous prétendez que vous êtes tombé dans votre enfance amoureux de moi, alors que je vous assure en toute vérité que c’était moi qui étais amoureuse de vous, je ne peux pas vous dire l’importance qu’il a prise. L’immense champ de blé auquel il aboutit

(Photos PL)

(Photos PL)

c’est la fameuse cote 307 dont vous avez dû voir le nom revenir si souvent dans les communiqués. VII

 

Le Pré Catelan est classé site littéraire, monument historique et jardin remarquable.

Il est ouvert tous les jours.

Il est gratuit.

Il a une entrée pour les personnes à mobilité réduite.

Il s’étend sur 7 000 m2.

 

Demain, le chemin de halage, les ponts et le Loir.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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  1.  » Pour la toute première fois, je me trouvais en un lieu [*] qu’Einstein avait assidûment fréquenté. Je croyais entendre l’écho de ses pas. Une hallucination, sans aucun doute, mais je percevais quelque chose, des ondes éparses et très faibles qui agitaient encore le présent du lieu. Différentes strates de temps pourraient-elles coïncider en un même espace ? S’enchevêtrer, légères et transparentes, au sein d’une sorte d’éther n’ayant rien à voir avec celui qu’on respire ? « .

    – Etienne Klein, Le pays qu’habitait Albert Einstein, Actes Sud (2016), page 31.

    Avec beaucoup de joie, je lis Etienne Klein pour la première fois et ce passage m’a fait penser à votre ravissant feuilleton « Illiers-Combray illustré ». D’une manière générale, je pense beaucoup à Proust en lisant ce livre où il est question de temps, d’espace et de mémoire, notamment.

    Bonne fin d’année.

    [*] L’école communale d’Aarau, en Suisse.

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