Habiller une boutonnière

Habiller une boutonnière

 

La guerre des boutons n’aura pas lieu…. Marcel Proust n’est pas Louis Pergaud et les personnages d’À la recherche du temps perdu vivent d’autres rivalités que celles des gamins de deux villages de Franche-Comté dont la « guerre » s’achève avec un butin constitué par les boutons dont les vaincus sont dépouillés par les vainqueurs.

Les deux écrivains n’en ont pas moins quelques points communs : Marcel a onze ans quand Louis naît. Louis obtient le Goncourt pour un recueil de nouvelles (De Goupil à Margot) en 1910, neuf ans avant le même prix pour Marcel et l’ombre de ses jeunes filles en fleurs. Du côté de chez Swann suit d’un an La Guerre des boutons. Tous deux citent volontiers Madame de Sévigné.

 

De bouton à boutonnière : comme son nom l’indique, cet élément d’un vêtement est destiné à permettre le passage d’un bouton— sa fente doit alors être égale au diamètre du bouton augmentée de son épaisseur (je ne vous apprends rien). Mais il permet aussi de porter une décoration (des personnages de la Recherche ne l’ignorent pas).

Prenez le professeur E… C’est l’expert en la matière, ayant, en plus, le sens des priorités. Alors qu’il est sollicité pour examiner la grand’mère du Héros victime d’un malaise près de chez lui, avenue Gabriel, à Paris, il se préoccupe d’abord de son habit.

*— Passer chez vous ? mais, Monsieur, vous n’y pensez pas. Je dîne chez le Ministre du Commerce, il faut que je fasse une visite avant, je vais m’habiller tout de suite ; pour comble de malheur mon habit a été déchiré et l’autre n’a pas de boutonnière pour passer les décorations. Je vous en prie, faites-moi le plaisir de ne pas toucher les boutons de l’ascenseur, vous ne savez pas le manœuvrer, il faut être prudent en tout. Cette boutonnière va me retarder encore. Enfin, par amitié pour les vôtres, si votre grand’mère vient tout de suite je la recevrai. Mais je vous préviens que je n’aurai qu’un quart d’heure bien juste à lui donner. […] J’avais refermé la porte et un valet nous guidait dans l’antichambre, ma grand’mère et moi, quand nous entendîmes de grands cris de colère. La femme de chambre avait oublié de percer la boutonnière pour les décorations. Cela allait demander encore dix minutes. Le professeur tempêtait toujours pendant que je regardais sur le palier ma grand’mère qui était perdue. Chaque personne est bien seule. Nous repartîmes vers la maison. III

 

On peut supposer que M. de Norpois porte à sa boutonnière les décorations étrangères obtenues grâce au prince von.

*il avait eu beau multiplier les amabilités, faire avoir au marquis des décorations russes, III

 

Il en va de même pour les légions d’honneur (9 occurrences) et les croix de guerre (5 occurrences).

 

Pour autant, la boutonnière proustienne a d’autres préférences (même si l’auteur reçoit la Légion d’honneur en novembre 1920 des mains de son frère) : elle accueille des fleurs.

Qui ? un cocher (et ses chevaux), Herbinger, Swann, des convives et des invités des Swann, Octave le gommeux, le pince de Sagan, le baron de Charlus et le Héros.

Quoi ? Des fleurs non précisées, des fleurs rouges, des œillets, des gardénias, des roses, une rose mousseuse et une orchidée.

*[Le Héros devant chez son oncle à Paris :] Je remarquai devant sa porte une voiture attelée de deux chevaux qui avaient aux œillères un œillet rouge comme avait le cocher à sa boutonnière. I

*[Swann] chaque soir, après qu’un léger crépelage ajouté à la brosse de ses cheveux roux avait tempéré de quelque douceur la vivacité de ses yeux verts, il choisissait une fleur pour sa boutonnière et partait pour retrouver sa maîtresse à dîner chez l’une ou l’autre des femmes de sa coterie ; I

*[Odette :] Herbinger, tu sais, celui qui est chez un coulissier ? mais si, tu dois savoir, c’est un des hommes les plus lancés de Paris, ce grand jeune homme blond qui est tellement snob, il a toujours une fleur à la boutonnière, une raie dans le dos, des paletots clairs ; I

*[Swann] Il montait en voiture, mais il sentait que cette pensée [d’Odette] y avait sauté en même temps et s’installait sur ses genoux comme une bête aimée qu’on emmène partout et qu’il garderait avec lui à table, à l’insu des convives. Il la caressait, se réchauffait à elle, et éprouvant une sorte de langueur, se laissait aller à un léger frémissement qui crispait son cou et son nez, et était nouveau chez lui, tout en fixant à sa boutonnière le bouquet d’ancolies. I

*[Le Héros à table chez les Swann :] À côté de mon assiette je trouvai un œillet dont la tige était enveloppée dans du papier d’argent. Il m’embarrassa moins que n’avait fait l’enveloppe remise dans l’antichambre et que j’avais complètement oubliée. L’usage, pourtant aussi nouveau pour moi, me parut plus intelligible quand je vis tous les convives masculins s’emparer d’un œillet semblable qui accompagnait leur couvert et l’introduire dans la boutonnière de leur redingote. Je fis comme eux avec cet air naturel d’un libre penseur dans une église, lequel ne connaît pas la messe, mais se lève quand tout le monde se lève et se met à genoux un peu après que tout le monde s’est mis à genoux. II

*[Chez les Swann] au fond de ce jardin d’hiver, à travers les arborescences d’espèces variées qui de la rue faisaient ressembler la fenêtre éclairée au vitrage de ces serres d’enfants, dessinées ou réelles, le passant, se hissant sur ses pointes, apercevait généralement un homme en redingote, un gardénia ou un œillet à la boutonnière, debout devant une femme assise, tous deux vagues, comme deux intailles dans une topaze, au fond de l’atmosphère du salon, ambrée par le samovar — importation récente alors — de vapeurs qui s’en échappent peut-être encore aujourd’hui, mais qu’à cause de l’habitude personne ne voit plus. II

*[Octave à Balbec] un jeune gommeux, fils poitrinaire et fêtard d’un grand industriel et qui, tous les jours, dans un veston nouveau, une orchidée à la boutonnière, déjeunait au champagne II

*[Le Héros sur un homme qui l’observe à Balbec qui se révèlera être Charlus :] Il lança sur moi une suprême œillade à la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un dernier coup que l’on tire au moment de prendre la fuite, et après avoir regardé tout autour de lui, prenant soudain un air distrait et hautain, par un brusque revirement de toute sa personne il se tourna vers une affiche dans la lecture de laquelle il s’absorba, en fredonnant un air et en arrangeant la rose mousseuse qui pendait à sa boutonnière. II

*Au moment où Elstir me demanda de venir pour qu’il me présentât à Albertine, assise un peu plus loin, je finis d’abord de manger un éclair au café et demandai avec intérêt à un vieux monsieur dont je venais de faire connaissance et auquel je crus pouvoir offrir la rose qu’il admirait à ma boutonnière, de me donner des détails sur certaines foires normandes. II

*À ce moment on vint dire à Aimé qu’un monsieur le priait de venir lui parler à la portière de sa voiture. Saint-Loup, toujours inquiet et craignant qu’il ne s’agît d’une commission amoureuse à transmettre à sa maîtresse, regarda par la vitre et aperçut au fond de son coupé, les mains serrées dans des gants blancs rayés de noir, une fleur à la boutonnière, M. de Charlus. III

*Je regardais M. de Charlus. La houppette de ses cheveux gris, son œil dont le sourcil était relevé par le monocle et qui souriait, sa boutonnière en fleurs rouges, formaient comme les trois sommets mobiles d’un triangle convulsif et frappant. III

*Je revois toute cette sortie, je revois, si ce n’est pas à tort que je le place sur cet escalier, portrait détaché de son cadre, le prince de Sagan, duquel ce dut être la dernière soirée mondaine, se découvrant pour présenter ses hommages à la duchesse, avec une si ample révolution du chapeau haut de forme dans sa main gantée de blanc, qui répondait au gardénia de la boutonnière, qu’on s’étonnait que ce ne fût pas un feutre à plume de l’ancien régime, duquel plusieurs visages ancestraux étaient exactement reproduits dans celui de ce grand seigneur. IV

*Il me fallut rentrer dans ma chambre. Françoise m’y suivit. Elle trouvait, comme j’étais revenu de ma soirée, qu’il était inutile que je gardasse la rose que j’avais à la boutonnière et vint pour me l’enlever. Son geste, en me rappelant qu’Albertine pouvait ne plus venir, et en m’obligeant aussi à confesser que je désirais être élégant pour elle, me causa une irritation qui fut redoublée du fait qu’en me dégageant violemment, je froissai la fleur et que Françoise me dit : « Il aurait mieux valu me la laisser ôter plutôt que non pas la gâter ainsi. » D’ailleurs, ses moindres paroles m’exaspéraient. Dans l’attente, on souffre tant de l’absence de ce qu’on désire qu’on ne peut supporter une autre présence. IV

 

Paraphrasant un personnage de La Guerre des boutons (le film d’Yves Robert, pas le roman), P’tit Gibus, vous protesterez peut-être au bout de cette chronique boutonneuse : « Si j’aurais su, j’aurais pas lu ! »

 

Parole de Proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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