Un petit blanc (revu et augmenté)

Un petit blanc

 

Il ne s’agit là ni d’un homme déclassé à la peau pâle ni d’un verre de vin servi sur le zinc…

 

Ce petit blanc-là est unique dans À la recherche du temps perdu, représenté soit par des espaces vides —                  —, soit par des crochets explicites — [un blanc]. (J’attends avidement le commentaire de Luc Fraisse m’expliquant qu’il y en avait bien d’autres mais que recoupants paperoles, carnets et brouillons, les éditeurs les ont remplacés par les mots manquants, consolant d’une évidente frustration).

[Dans la matinée, Luc Fraisse m’a effectivement contacté, mais pour m’offrir la reproduction de la page du fonds Marcel Proust, consultable sur gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b6000671t

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Pourquoi cette absence particulière, située dans La Prisonnière, dans un propos de Charlus à Mme Verdurin ?

*Du reste, il faut faire à chacun sa part, Charlie et les autres musiciens ont joué comme des Dieux. Et, ma chère Patronne, ajouta-t-il avec condescendance, vous-même avez eu votre part de rôle dans cette fête. Votre nom n’en sera pas absent. L’histoire a retenu celui du page qui arma Jeanne d’Arc quand elle partit [un blanc] ; en somme, vous avez servi de trait d’union, etc.

 

Ma Pléiade répond sobrement que « Proust a laissé un blanc à la fin de la phrase ». Au passage, je relève que le romancier nous dit bien que le nom du page qui a armé la Pucelle est connu mais il se garde bien de nous le révéler. Est-ce là la clé du blanc ? Le précis Marcel se serait interrompu, à ce moment, pour vérifier le patronyme et puis, en cours, il aurait été empêché à moins que l’idée ne lui soit sortie de la tête.

 

Autre piste : le blanc (dont la taille mériterait d’être donnée pour qu’elle nous aiguille sur la longueur à combler) est lié au verbe qui le précède, auquel cas, je veux bien faire des propositions — mais c’est uniquement pour rendre service : « quand elle partit » 1) « faire la guerre », 2) « faire des courses », 3) « chez le coiffeur ».

 

Ne me remerciez pas, c’est cadeau !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : J’allais oublier ! Le page de Jeanne d’Arc s’appelle Louis de Coutes, dit Minguet. Il est né en 1414. Le manoir familial est un fief de la paroisse de Gasville, canton de Chartres. Son père est Jean de Coutes, capitaine de Châteaudun et sa mère, Catherine Le Mercier, dame de Noviont et de Rugles.

 

Louis a quatorze ou quinze ans quand la Pucelle rencontre le dauphin Charles – bientôt Charles VII —, le 25 février 1429, à Chinon. L’adolescent est alors au service de Raoul de Gaucourt, conseiller et chambellan du roi puis bailli et capitaine d’Orléans, en mission dans la ville. C’est là que le souverain octroie à Jeanne une escorte comme à un véritable chevalier. Louis est choisi pour être son page et passe ses premiers jours avec elle dans la tour du Coudray.

un-blanc-tour-du-coudray-chinon

 

Louis accompagne Jeanne à Poitiers, Tours, Blois, Orléans, Jargeau, Meung, Beaugency, Patay, Reims et Paris. En août, il quitte l’état de page. Il sera panetier du roi en 1436. Vingt ans plus tard, c’est le procès en réhabilitation de Jeanne d’Arc, brûlée vive en 1431. L’ancien page y témoigne. Marié à Guillemette de Vattetot, Louis de Coutes meurt vers 1484.

 

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

4 comments to “Un petit blanc (revu et augmenté)”

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  1. Voici quelques indications. Le passage est tardif, car dans la version préparatoire du passage (cahier 73, feuillet 48 recto), l’adresse de Charlus à Mme Verdurin n’apparaît pas. Dans la version mise au net dans le cahier X (feuillet 42 recto), Proust a fait beaucoup d’ajouts, et est en train ici de raccorder au contexte toute une paperole. Dans la phrase, c’est presque toute une ligne qu’il laisse en blanc après « elle partit » (j’ai envoyé la page manuscrite par courrier électronique à notre hôte, qui pourra certainement la reproduire ici), et il me semble que le blanc visait à compléter en effet plutôt vers quoi Jeanne d’Arc part. Concernant le page, je signale ce passage de Jules Michelet (lu par Proust) dans Jeanne d’Arc, au t. V de son Histoire de France : « On équipa la Pucelle ; on lui forma une sorte de maison. On lui donna d’abord pour écuyer un brave chevalier, d’âge mûr, Jean Daulon, qui était au comte de Dunois, et le plus honnête homme qu’il eût parmi ses gens » (Hachette, t. V, 1853, p. 30-31 ; rééd. A. Lacroix et Cie, 1874, t. V, p. 48).

  2. Autres propositions: quand elle partit chercher du bois (pour faire un bon feu), ou bien: quand elle partit chez le coiffeur (qui inventa à cette occasion la coiffure qui porte son nom).
    Plus sérieusement, est-il possible de marquer sur la photocopie du manuscrit l’emplacement du blanc (pour les non spécialistes du déchiffrage).

  3. Le blanc est à mi hauteur, à la limite entre les deux blocs ajoutés à gauche. Il représente presque toute la ligne qui ne contient à gauche que le mot « partit » tandis qu’au-dessus on lit facilement « qui arma Jeanne d’Arc ».

  4. Merci de m’avoir fait tomber les écailles des yeux.

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