Tournant dans la course à l’Elysée

Tournant dans la course à l’Elysée

 

La vie politique française a connu, hier, un événement considérable…

Certains retiendront que c’est le jour où Emmanuel Macron s’est déclaré candidat à l’élection présidentielle. Pas mal, mais il y a mieux.

 

Les prétendants à la primaire de la droite et du centre, eux, ont fait feu de tout bois. Nicolas Sarkozy était en Corse. Il a dédicacé son livre Tout pour la France à 16 h 45 à la mairie de Biguglia et a tenu une réunion publique à l’espace culturel Charles Rocchi à 18 h 15.

 

Alain Juppé était dans l’Yonne. Il a participé à une table ronde sur la ruralité à Saint Loup d’Ordon à 10 h ; à 11 h, il a rencontré des éleveurs au GAEC des Hirondelles et il a visité l’exploitation de Bruno Dewulf ; à 11h 20, il avait rendez-vous avec les représentants de l’agriculture icaunaise ; à 12 h 40, il a échangé avec les maires et élus locaux du département, à la salle de spectacle de Saint-julien du Sault.

 

Certes, François Fillon faisait relâche mais ses porte-parole ont tenu des réunions au Café Vinomania, à Blois (41000) ; à la Salle Girard au Lude (72800) ; à la Salle Marcel Paul à Varennes Vauzelles (58640) ; au Café Le Ballon vert à Paris (75011) ; à la salle du Centre civique à Périers (50190) ; à la Salle Daviers à Angers (49000) ; et à la Salle Rouge et Noir Espace Tully à Thonon (74200).

 

Je n’ai rien trouvé de nature publique pour Nathalie Kosciusko-Morizet ni pour Jean-François Copé. Jean-François Poisson passait la soirée avec l’Institut Éthique et Politique Montalembert à l’Espace Bernanos à Paris (75009).

 

Tout cela est bel et bon, mais de tous ces responsables politiques un seul a choisi Illiers-Combray. Oui, Illiers-Combray !

1250-sonnez-trompettes

 

Bruno Le Maire était à 19 h 30 à la Salle Billebault du chef-lieu de canton d’Eure-et-Loir, son 460e déplacement depuis qu’il s’est engagé.

 

Normalien, agrégé de lettres modernes — mémoire sur La Statuaire dans « À la recherche du temps perdu » —, écrivain de talent, il avait obtenu le prix de l’humour politique pour avoir déclaré : « Mon intelligence est un obstacle » — argumentant : « J’ai une formation intellectuelle. Et j’ai cru pendant très longtemps que parce qu’on comprenait un problème, on pouvait y apporter des solutions, et que l’intelligence permettait d’apporter des solutions. (…) C’est le cœur qui permet d’abord de comprendre les problèmes et d’y apporter des solutions. »

 

C’est sans doute pourquoi M. Le Maire, tout énarque qu’il soit, a dans son programme la suppression de l’École nationale d’administration. Où la démagogie et ne mène-t-elle pas ? Le Figaro écrivait récemment : « Souvent décrit comme un bon élève un peu lisse, le candidat qui veut incarner « le renouveau » cherche à se départir de son image. En mai dernier, lors d’une réunion publique à Paris, il se moquait ouvertement de la course aux diplômes. « En France il faut avoir des diplômes à accrocher aux toilettes. “ Il est au chômage mais il a bac +10 et le diplôme de la Sorbonne dans les toilettes… ” On a trop le culte du diplôme », se désolait-il. »

 

À ce stade, j’avais prévu un bel argumentaire sur les dangers de renoncer à être soi-même, à ne pas assumer ses capacités intellectuelles à saisir le monde et à prétendre le changer ; sur le risque de faire le lit de plus populiste que soi (devinez qui) ; sur ces diatribes partagées contre l’« élite » qui légitiment celles et ceux qui combattent la démocratie, la République ;sur l’inquiétant penchant à opposer des Français entre eux alors qu’il n’y a ni « eux » ni « nous ».

J’aurais gravement conclu : Pauvres de nous !

 

J’ai préféré y renoncer et remplacer ce morceau de bravoure par un extrait fort éclairant d’À l’ombre des jeunes filles en fleurs :

*Swann était du reste aveugle, en ce qui concernait Odette, non seulement devant ces lacunes de son éducation, mais aussi devant la médiocrité de son intelligence. Bien plus, chaque fois qu’Odette racontait une histoire bête, Swann écoutait sa femme avec une complaisance, une gaieté, presque une admiration où il devait entrer des restes de volupté ; tandis que, dans la même conversation, ce que lui-même pouvait dire de fin, même de profond, était écouté par Odette, habituellement sans intérêt, assez vite, avec impatience et quelquefois contredit avec sévérité. Et on conclura que cet asservissement de l’élite à la vulgarité est de règle dans bien des ménages, si l’on pense, inversement, à tant de femmes supérieures qui se laissent charmer par un butor, censeur impitoyable de leurs plus délicates paroles, tandis qu’elles s’extasient, avec l’indulgence infinie de la tendresse, devant ses facéties les plus plates.

 

Bruno Le Maire, seul authentique proustien parmi les candidats à l’Elysée, devait méditer sur les avertissements prodigués par son auteur de prédilection — les autres prétendants aussi.

 

La Recherche en guise de Petit Livre rouge ou Proust Tsé Toung !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS 1 : En ouvrant son propos, Bruno Le Maire a donné quatre raisons pour sa présence à Illiers-Combray.

(Photo PL)

(Photo PL)

 

Les deux premières avaient trait à trois élus le soutenant, dont la députée et le maire de la commune ; la dernière à son envie de défendre la ruralité. Prise en sandwich, la troisième était… Proust, évoquant tante Léonie, son eau de Vichy, le clocher, les petites ruelles (attention, pléonasme — que, certes, Proust utilise mais à propos de Venise). Il y a de fortes chances que ce soit la première fois que le candidat déclare sa flamme littéraire à Marcel.

 

PS 2 : Depuis plusieurs jours, j’essaie d’écrire un texte de défense des « élites » (élus, dirigeants, journalistes, sondeurs) confrontées à la roublardise des électeurs déjouant leurs analyses. Seul le titre — « Non coupables » — me satisfaisait. Et puis, je viens de lire dans mon Monde du jour un « éloge des élites » que j’aurais bien aimé signer. Honneur à son auteur, Dominique Rousseau.

 

« Éloge des élites

Non, ce n’est pas la faute des élites soi-disant déconnectées du peuple si Donald Trump a gagné. Elles ont eu au contraire raison de critiquer ses propos racistes et sexistes. Car le peuple n’est pas infaillible, estime l’universitaire Dominique Rousseau, professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

 

Depuis la victoire de Donal Trump, mardi 8 novembre, une idée tourne en boucle : c’est la faute aux élites qui sont déconnectées du peuple. Curieuse idée.

D’abord parce que les Noirs et les Latinos qui sont parmi les Américains les plus pauvres ont massivement voté pour Hillary Clinton comme 53 % des Américains gagnant moins de 30 000 dollars (27 750 euros) par an. Ensuite parce que la candidate démocrate a obtenu plus de voix que son adversaire.

Enfin, et surtout, parce que les élites ont correctement fait leur travail. Elles n’ont pas fait de faute en rapportant et critiquant les propos sexistes de M. Trump. Ni en rapportant ses propos racistes. Elles n’ont pas fait de faute en rapportant ses propositions de remettre en cause le droit à l’avortement, de faire payer aux Mexicains la construction d’un long mur entre leur pays et les Etats-Unis. Pas fait de faute non plus en rapportant qu’il s’engageait à dénoncer l’accord de Paris sur le climat et l’accord avec « Iran portant sur le nucléaire. Pas fait de faute en rapportant qu’il annonçait vouloir abroger la réforme Obama qui étend la protection de la santé à tous et baisser l’impôt des plus riches et des entreprises, ce dernier passant de 35 % à 15 %.

Les élites, journalistes, intellectuels, experts n’ont pas commis de fautes. Elles ont fait leur métier qui est de donner à voir les programmes, les personnalités et les paroles de ceux qui prétendent gouverner au nom du peuple. Elles ont encore fait leur métier en analysant la vision politique de M. Trump au regard de l’histoire et de la civilisation démocratique américaine. Elles ont donné aux électeurs américains les moyens de choisir leur président en toute connaissance de cause. Ils savaient et ils ont choisi. Ce choix est de la responsabilité du peuple, pas de la faute des élites.

En 1848, Lamartine, conscient que Louis Napoléon Bonaparte pourrait se porter candidat et gagner, n’en défend pas moins le principe de l’élection populaire du président de la République par ces mots : « Il y a des moments d’aberration dans les multitudes, il y a des noms qui entraînent les foules comme le mirage les troupeux, comme le lambeau de pourpre attire les animaux privés de raison ; eh bien, malgré cela, je n’hésite pas à me prononcer en faveur de l’élection du président par le peuple. » Et il poursuivait : « Et si le peuple se trompe, s’il veut abdiquer sa sûreté, sa dignité, sa liberté entre les mains d’une réminiscence d’Empire, s’il nous désavoue et se désavoue lui-même, eh bien tant pis pour le peuple ! Ce ne sera pas nous, ce sera lui qui aura manqué de persévérance et de courage. »

En démocratie, aucune autorité n’est infaillible. Pas même le peuple. Sauf à vouloir lui faire bénéficier du principe de l’infaillibilité pontificale caractéristique des systèmes théocratiques !

Le propre de la démocratie est de reconnaître que ceux qui ne partagent pas la volonté majoritaire ne sont pas dans l’erreur, ne sont pas des égarés qu’il faudrait remettre dans le bon chemin et à défaut au goulag, mais des citoyens qui défendent des idées, qui, pour n’avoir pas convaincu à un moment donné, sont autant respectables que les autres.

Que les électeurs américains aient choisi M. Trump ne signifie pas et ne saurait signifier que les élites se sont trompées dans leur description et leur analyse du personnage et de son programme. »

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

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