Si tous les barbus du monde…

Si tous les barbus du monde…

 

La plus célèbre barbe du dernier demi-siècle est partie en fumée… Fidel Castro a été incinéré hier, au lendemain de sa mort, à 90 ans, à La Havane, capitale de l’île dont il a été le lider maximo — barbudo libérateur puis dictateur.

 

Le poil au menton, quelques personnages d’À la recherche du temps perdu connaissent ça. Par ordre d’apparition :

Le docteur Cottard a rasé la sienne.

Celle du père du Héros impressionne son fils.

La barbe de M. Bontemps est blonde et soyeuse.

Bergotte porte une barbiche noire et gagne le surnom d’« homme à barbiche ».

La barbe de Nissim Bernard est annelée comme celle du souverain fondateur de l’empire d’Akkad.

Son petit-neveu, Albert Bloch, en a une crépue et bleutée.

La barbe d’Elstir est grisonnante.

Le duc de Guermantes se fait se faisait la sienne le matin en chemise de nuit ouverte à sa fenêtre.

Le capitaine prince de Borodino confie la sienne au plus grand coiffeur de Doncières.

La barbe de M. de Norpois est blanche.

Une barbe de sapeur, trop forte, bronze les joues d’un cousin du Héros.

Le Héros lui-même regrette de se présenter avec une barbe de plusieurs jours devant Albertine.

À la réception crépusculaire du Temps retrouvé, le prince de Guermantes, M. d’Argencourt et le marquis de Beausergent sont affublés de barbes désormais blanches.

 

Il est un personnage qui se singularise à propos de cet attribut viril : Palamède de Guermantes. Le menton rasé dans Sodome et Gomorrhe, il trouve même qu’une barbe, c’est « dégoûtant ». Mais, dans une apparition à la fin de sa vie au dernier tome, le baron de Charlus se montre avec une barbe « de pur argent ».

 

Marcel Proust lui-même meurt barbu.

(Photo Man Ray)

(Photo Man Ray)

 

La mort (comme le dit Mme de Citri à propos de Beethoven), c’est la barbe !

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

 

 

Les extraits :

*[Cottard] C’est surtout à l’impassibilité qu’il s’efforçait et même dans son service d’hôpital, quand il débitait quelques-uns de ces calembours qui faisaient rire tout le monde, du chef de clinique au plus récent externe, il le faisait toujours sans qu’un muscle bougeât dans sa figure d’ailleurs méconnaissable depuis qu’il avait rasé barbe et moustaches. II

*[Le père du Héros] De tout temps ses gentillesses imprévues m’avaient, quand elles se produisaient, donné une telle envie d’embrasser au-dessus de sa barbe ses joues colorées que si je n’y cédais pas, c’était seulement par peur de lui déplaire. II

*[Swann sur M. Bontemps :] C’est un homme délicieux, même fort joli garçon.

Sa femme d’ailleurs l’avait épousé envers et contre tous parce que c’était un « être de charme ». Il avait, ce qui peut suffire à constituer un ensemble rare et délicat, une barbe blonde et soyeuse, de jolis traits, une voix nasale, l’haleine forte et un œil de verre. II

*devant moi, comme ces prestidigitateurs qu’on aperçoit intacts et en redingote dans la poussière d’un coup de feu d’où s’envole une colombe, mon salut m’était rendu par un homme jeune, rude, petit, râblé et myope, à nez rouge en forme de coquille de colimaçon et à barbiche noire. J’étais mortellement triste, car ce qui venait d’être réduit en poudre, ce n’était pas seulement le langoureux vieillard dont il ne restait plus rien, c’était aussi la beauté d’une œuvre immense que j’avais pu loger dans l’organisme défaillant et sacré que j’avais comme un temple construit expressément pour elle, mais à laquelle aucune place n’était réservée dans le corps trapu, rempli de vaisseaux, d’os, de ganglions, du petit homme à nez camus et à barbiche noire qui était devant moi. Tout le Bergotte que j’avais lentement et délicatement élaboré moi-même, goutte à goutte, comme une stalactite, avec la transparente beauté de ses livres, ce Bergotte-là se trouvait d’un seul coup ne plus pouvoir être d’aucun usage du moment qu’il fallait conserver le nez en colimaçon et utiliser la barbiche noire, — comme n’est plus bonne à rien la solution que nous avions trouvée pour un problème dont nous avions lu incomplètement la donnée et sans tenir compte que le total devait faire un certain chiffre. Le nez et la barbiche étaient des éléments aussi inéluctables et d’autant plus gênants que, me forçant à réédifier entièrement le personnage de Bergotte, ils semblaient encore impliquer, produire, sécréter incessamment un certain genre d’esprit actif et satisfait de soi, ce qui n’était pas de jeu, car cet esprit-là n’avait rien à voir avec la sorte d’intelligence répandue dans ces livres, si bien connus de moi et que pénétrait une douce et divine sagesse. En partant d’eux, je ne serais jamais arrivé à ce nez en colimaçon ; mais en partant de ce nez qui n’avait pas l’air de s’en inquiéter, faisait cavalier seul et «fantaisie», j’allais dans une tout autre direction que l’œuvre de Bergotte, j’aboutirais, semblait-il à quelque mentalité d’ingénieur pressé, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient comme il faut de dire : « Merci et vous » avant qu’on leur ait demandé de leurs nouvelles et si on leur déclare qu’on a été enchanté de faire leur connaissance, répondent par une abréviation qu’ils se figurent bien portée, intelligente et moderne en ce qu’elle évite de perdre en de vaines formules un temps précieux : « Également ». Sans doute, les noms sont des dessinateurs fantaisistes, nous donnant des gens et des pays des croquis si peu ressemblants que nous éprouvons souvent une sorte de stupeur quand nous avons devant nous au lieu du monde imaginé, le monde visible (qui d’ailleurs, n’est pas le monde vrai, nos sens ne possédant pas beaucoup plus le don de la ressemblance que l’imagination, si bien que les dessins enfin approximatifs qu’on peut obtenir de la réalité sont au moins aussi différents du monde vu que celui-ci l’était du monde imaginé). Mais pour Bergotte la gêne du nom préalable n’était rien auprès de celle que me causait l’œuvre connue, à laquelle j’étais obligé d’attacher, comme après un ballon, l’homme à barbiche sans savoir si elle garderait la force de s’élever. Il semblait bien pourtant que ce fût lui qui eût écrit les livres que j’avais tant aimés, car Mme Swann ayant cru devoir lui dire mon goût pour l’un d’eux, il ne montra nul étonnement qu’elle en eût fait part à lui plutôt qu’à un autre convive, et ne sembla pas voir là l’effet d’une méprise ; mais, emplissant la redingote qu’il avait mise en l’honneur de tous ces invités, d’un corps avide du déjeuner prochain ayant son attention occupée d’autres réalités importantes, ce ne fut que comme à un épisode révolu de sa vie antérieure, et comme si on avait fait allusion à un costume du duc de Guise qu’il eût mis une certaine année à un bal costumé, qu’il sourit en se reportant à l’idée de ses livres, lesquels aussitôt déclinèrent pour moi (entraînant dans leur chute toute la valeur du Beau, de l’univers, de la vie) jusqu’à n’avoir été que quelque médiocre divertissement d’homme à barbiche. II

*Et l’homme à barbiche et à nez en colimaçon avait des ruses de gentleman voleur de fourchettes, pour se rapprocher du fauteuil académique espéré, de telle duchesse qui disposait de plusieurs voix, dans les élections, mais de s’en rapprocher en tâchant qu’aucune personne qui eût estimé que c’était un vice de poursuivre un pareil but, pur voir son manège. II

*Peut-être plus le grand écrivain se développa en Bergotte aux dépens de l’homme à barbiche, plus sa vie individuelle se noya dans le flot de toutes les vies qu’il imaginait et ne lui parut plus l’obliger à des devoirs effectifs, lesquels étaient remplacés pour lui par le devoir d’imaginer ces autres vies. II

*M. Nissim Bernard attristé inclinait vers son assiette la barbe annelée du roi Sargon. Mon camarade [Bloch] depuis qu’il portait la sienne qu’il avait aussi crépue et bleutée ressemblait beaucoup à son grand-oncle. II

*Déjà, deux ou trois fois, dans le restaurant de Rivebelle, nous avions, Saint-Loup et moi, vu venir s’asseoir à une table quand tout le monde commençait à partir un homme de grande taille, très musclé, aux traits réguliers, à la barbe grisonnante, mais de qui le regard songeur restait fixé avec application dans le vide. Un soir que nous demandions au patron qui était ce dîneur obscur, isolé et retardataire : « Comment, vous ne connaissiez pas le célèbre peintre Elstir ? » nous dit-il. II

*Mais si l’hôtel de Guermantes commençait pour moi à la porte de son vestibule, ses dépendances devaient s’étendre beaucoup plus loin au jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants, acquéreurs de biens nationaux, dont l’opinion ne compte pas, se faisait la barbe le matin en chemise de nuit à sa fenêtre, III

*En effet, au moment où on croyait que l’amie de Robert irait seule à Bruges, on venait d’apprendre que le capitaine de Borodino, jusque-là d’un avis contraire, venait de faire accorder au sous-officier Saint-Loup une longue permission pour Bruges. Voici ce qui s’était passé. Le Prince, très fier de son opulente chevelure, était un client assidu du plus grand coiffeur de la ville, autrefois garçon de l’ancien coiffeur de Napoléon III. Le capitaine de Borodino était au mieux avec le coiffeur car il était, malgré ses façons majestueuses, simple avec les petites gens. Mais le coiffeur, chez qui le Prince avait une note arriérée d’au moins cinq ans et que les flacons de « Portugal », d’« Eau des Souverains », les fers, les rasoirs, les cuirs enflaient non moins que les shampoings, les coupes de cheveux, etc., plaçait plus haut Saint-Loup qui payait rubis sur l’ongle, avait plusieurs voitures et des chevaux de selle. Mis au courant de l’ennui de Saint-Loup de ne pouvoir partir avec sa maîtresse, il en parla chaudement au Prince ligoté d’un surplis blanc dans le moment que le barbier lui tenait la tête renversée et menaçait sa gorge. Le récit de ces aventures galantes d’un jeune homme arracha au capitaine-prince un sourire d’indulgence bonapartiste. Il est peu probable qu’il pensa à sa note impayée, mais la recommandation du coiffeur l’inclinait autant à la bonne humeur qu’à la mauvaise celle d’un duc. Il avait encore du savon plein le menton que la permission était promise et elle fut signée le soir même. III

*[Bloch] Lui, cependant, qui avait peu l’usage du monde, crut qu’en s’en allant il devait les saluer, par savoir-vivre, mais sans amabilité ; il inclina plusieurs fois le front, enfonça son menton barbu dans son faux-col, regardant successivement chacun à travers son lorgnon, d’un air froid et mécontent. Mais Mme de Villeparisis l’arrêta ; III

*M. de Norpois noya son regard bleu dans sa barbe blanche, III

[Bergotte] Bien qu’appuyé à la rampe il trébuchait souvent, et je crois qu’il serait resté chez lui s’il n’avait pas craint de perdre entièrement l’habitude, la possibilité de sortir, lui l’« homme à barbiche » que j’avais connu alerte, il n’y avait pas si longtemps. Il n’y voyait plus goutte, et sa parole même s’embarrassait souvent. III

*D’ailleurs, ce cousin (le neveu de ma grand’tante) excitait chez moi autant d’antipathie qu’il méritait et obtenait généralement d’estime.

On le « trouvait » toujours dans les circonstances graves, et il était si assidu auprès des mourants que les familles, prétendant qu’il était délicat de santé, malgré son apparence robuste, sa voix de basse-taille et sa barbe de sapeur, le conjuraient toujours avec les périphrases d’usage de ne pas venir à l’enterrement. […]— Oui, ne vous tourmentez pas, c’est fait, dit mon cousin dont les joues bronzées par une barbe trop forte sourirent imperceptiblement de la satisfaction d’y avoir pensé. III

[Jupien à Charlus :] « Pourquoi avez-vous votre menton rasé comme cela, dit-il au baron d’un ton de câlinerie. C’est si beau une belle barbe. — Fi ! c’est dégoûtant », répondit le baron. IV

*Françoise sortie de la chambre, je pensai que, si c’était pour en arriver maintenant à avoir de la coquetterie à l’égard d’Albertine, il était bien fâcheux que je me fusse montré tant de fois à elle si mal rasé, avec une barbe de plusieurs jours, les soirs où je la laissais venir pour recommencer nos caresses. IV

*Ou bien était-ce dédain pour l’opinion des roturiers qu’avaient au fond tous les Guermantes et dont le frère de M. de Charlus, le duc, présentait une autre forme quand, fort insoucieux que ma mère pût le voir, il se faisait la barbe en chemise de nuit ouverte, à sa fenêtre ? V

*— Mais non, le duc est très bien comme cela avec sa grande barbe sur le journal, dit Gilberte. Je vais lire cela tout de suite en rentrant. — Oui, il porte la barbe maintenant que tout le monde est rasé, dit la duchesse, il ne fait jamais rien comme personne. Quand nous nous sommes mariés, il se rasait non seulement la barbe mais la moustache. VI

*Mais son chapeau de paille laissait voir une forêt indomptée de cheveux entièrement blancs ; une barbe blanche, comme celle que la neige fait aux statues des fleuves dans les jardins publics, coulait de son menton. C’était, à côté de Jupien qui se multipliait pour lui, M. de Charlus convalescent d’une attaque d’apoplexie que j’avais ignorée (on m’avait seulement dit qu’il avait perdu la vue ; or il ne s’était agi que de troubles passagers, car il voyait de nouveau fort clair) et qui, à moins que jusque-là il se fût teint et qu’on lui eût interdit de continuer à en prendre la fatigue, avait plutôt comme en une sorte de précipité chimique rendu visible et brillant tout le métal dont étaient saturées et que lançaient comme autant de geysers les mèches maintenant de pur argent de sa chevelure et de sa barbe, cependant qu’elle avait imposé au vieux prince déchu la majesté shakespearienne d’un roi Lear. VII

*Le prince [de Guermantes] avait encore en recevant cet air bonhomme d’un roi de féerie que je lui avais trouvé la première fois, mais cette fois, semblant s’être soumis lui-même à l’étiquette qu’il avait imposée à ses invités, il s’était affublé d’une barbe blanche et traînait à ses pieds qu’elles alourdissaient comme des semelles de plomb. Il semblait avoir assumé de figurer un des « Âges de la Vie ». Ses moustaches étaient blanches aussi, comme s’il restait après elles le gel de la forêt du Petit Poucet. VII

*À ce point de vue le plus extraordinaire de tous était mon ennemi personnel, M. d’Argencourt, le véritable clou de la matinée. Non seulement au lieu de sa barbe à peine poivre et sel, il s’était affublé d’une extraordinaire barbe d’une invraisemblable blancheur, VII

Le jeune marquis de Beausergent, que j’avais vu dans la loge de Mme de Cambremer, alors sous-lieutenant, le jour où Mme de Guermantes était dans la baignoire de sa cousine, avait toujours ses traits aussi parfaitement réguliers, plus même, la rigidité physiologique de l’artério-sclérose exagérant encore la rectitude impassible de la physionomie du dandy et donnant à ces traits l’intense netteté presque grimaçante à force d’immobilité qu’ils auraient eu dans une étude de Mantegna ou de Michel-Ange. Son teint, jadis d’une rougeur égrillarde, était maintenant d’une solennelle pâleur ; des poils argentés, un léger embonpoint, une noblesse de doge, une fatigue qui allait jusqu’à l’envie de dormir, tout concourait chez lui à donner une impression nouvelle de majesté fatale. Au rectangle de sa barbe blonde, le rectangle égal de sa barbe blanche se substituait si parfaitement que remarquant que ce sous-lieutenant que j’avais connu avait cinq galons, ma première pensée fut de le féliciter non d’avoir été promu colonel, mais d’être si bien en colonel, déguisement pour lequel il semblait avoir emprunté l’uniforme, l’air grave et triste de l’officier supérieur qu’avait été son père. Chez un autre, la barbe blanche avait succédé à la barbe blonde, mais comme le visage était resté vif, souriant et jeune, elle le faisait paraître seulement plus rouge et plus militant, augmentant l’éclat des yeux, et donnant au mondain resté jeune l’air inspiré d’un prophète. VII

 

 

 

 

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

Write a Reply or Comment

Your email address will not be published.

Articles populaires

Abonnez-vous

Un flux RSS proustien pour recevoir tous les articles du Fou de Proust
Et également sur et