Que fait-on « de bonne heure » ?

Que fait-on « de bonne heure » ?

 

Si c’est dit au passé et même si ça a duré longtemps, c’est révolu… Quand il écrit, le héros-narrateur d’À la recherche du temps perdu se couche tard. Très tard même. Comme Proust qui vit surtout la nuit et vit allongé le jour.

 

« De bonne heure » sont les derniers mots du plus célèbre incipit de la littérature française. Ils existent vingt-huit autres fois dans l’œuvre. Qu’est-ce qui a lieu de bonne heure ?

Pour Charles le Bègue : la perte de son père

Pour la famille du Héros : un déjeuner, un retour de promenade

Pour Swann : un rendez-vous, une séance avec son coiffeur

Pour Albertine : un train, un coucher, un lever

Pour Mme de Villeparisis : un attelage

Pour Cottard : une visite chez un malade

Pour Gilberte : sa venue à la demande du Héros

Pour le jour : sa tombée

Pour les Guermantes : les fins de soirées, une sortie de chez eux

Pour les Parisiens de Douville : une rentrée pour cause d’humidité

Pour un député client de l’hôtel de Jupien : un départ à cause de sa femme

Pour une épouse d’inverti : le retour chez elle

Pour la Berma : un réveil

Pour les amis d’Odette : le départ après le dîner à la demande du duc de Guermantes

Et pour le Héros : son lait, son coucher (une prescription médicale et une obligation faite à soi-même pour écrire), son réveil, un adieu à Saint-Loup.

 

Cette chronique a été écrite de bonne heure.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Chronique postée à 5 h 25.

 

Les extraits :

*— Dès l’instant que Mme Goupil a de la visite, madame Octave, vous n’allez pas tarder à voir tout son monde rentrer pour le déjeuner, car il commence à ne plus être de bonne heure, disait Françoise qui, pressée de redescendre s’occuper du déjeuner, n’était pas fâchée de laisser à ma tante cette distraction en perspective. I

*Aussi — sous le prétexte qu’une leçon qui avait été déplacée tombait maintenant si mal qu’elle m’avait empêché plusieurs fois et m’empêcherait encore de voir mon oncle — un jour, autre que celui qui était réservé aux visites que nous lui faisions, profitant de ce que mes parents avaient déjeuné de bonne heure, je sortis et au lieu d’aller regarder la colonne d’affiches, pour quoi on me laissait aller seul, je courus jusqu’à lui. I

*[Le curé de Combray :] Voyez-vous, Eulalie, qu’après votre mort on fasse de vous un homme ? — Monsieur le Curé a toujours le mot pour rigoler. — Le frère de Gilbert, Charles le Bègue, prince pieux mais qui, ayant perdu de bonne heure son père, Pépin l’Insensé, mort des suites de sa maladie mentale, exerçait le pouvoir suprême avec toute la présomption d’une jeunesse à qui la discipline a manqué, dès que la figure d’un particulier ne lui revenait pas dans une ville, il y faisait massacrer jusqu’au dernier habitant. I

*Nous rentrions toujours de bonne heure de nos promenades pour pouvoir faire une visite à ma tante Léonie avant le dîner. I

*Si le docteur Cottard croyait devoir partir en sortant de table pour retourner auprès d’un malade en danger : « Qui sait, lui disait Mme Verdurin, cela lui fera peut-être beaucoup plus de bien que vous n’alliez pas le déranger ce soir ; il passera une bonne nuit sans vous ; demain matin vous irez de bonne heure et vous le trouverez guéri. » I

*Après dîner, si le rendez-vous au bois ou à Saint-Cloud était de bonne heure, il partait si vite en sortant de table — surtout si la pluie menaçait de tomber et de faire rentrer plus tôt les « fidèles » — qu’une fois la princesse des Laumes (chez qui on avait dîné tard et que Swann avait quittée avant qu’on servît le café pour rejoindre les Verdurin dans l’île du Bois) dit :

— Vraiment, si Swann avait trente ans de plus et une maladie de la vessie, on l’excuserait de filer ainsi. Mais tout de même il se moque du monde. I

*Il se leva, s’habilla. Il avait fait venir le coiffeur de bonne heure parce qu’il avait écrit la veille à mon grand-père qu’il irait dans l’après-midi à Combray, ayant appris que Mme de Cambremer — Mlle Legrandin — devait y passer quelques jours. I

*Un de ces jours de soleil qui n’avait pas réalisé mes espérances, je n’eus pas le courage de cacher ma déception à Gilberte.

— J’avais justement beaucoup de choses à vous demander, lui dis-je. Je croyais que ce jour compterait beaucoup dans notre amitié. Et aussitôt arrivée, vous allez partir ! Tâchez de venir demain de bonne heure, que je puisse enfin vous parler. I

*Ma grand’mère qui, en renonçant pour moi au profit que, selon elle, j’aurais trouvé à entendre la Berma, avait fait un gros sacrifice à l’intérêt de ma santé, s’étonnait que celui-ci devînt négligeable sur une seule parole de M. de Norpois. Mettant ses espérances invincibles de rationaliste dans le régime de grand air et de coucher de bonne heure qui m’avait été prescrit, elle déplorait comme un désastre cette infraction que j’allais y faire et, sur un ton navré, disait : « Comme vous êtes léger » à mon père qui, furieux, répondait : « Comment, c’est vous maintenant qui ne voulez pas qu’il y aille ! c’est un peu fort, vous qui nous répétiez tout le temps que cela pouvait lui être utile. » II

*— Et est-ce que la fille de Mme Swann était à ce dîner ? demandai-je à M. de Norpois, profitant pour faire cette question d’un moment où, comme on passait au salon, je pouvais dissimuler plus facilement mon émotion que je n’aurais fait à table, immobile et en pleine lumière.

  1. de Norpois parut chercher un instant à se souvenir :

— Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans ? En effet, je me souviens qu’elle m’a été présentée avant le dîner comme la fille de notre amphitryon. Je vous dirai que je l’ai peu vue, elle est allée se coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me rappelle pas bien. Mais je vois que vous êtes fort au courant de la maison Swann. II

*Si j’avais été moins décidé à me mettre définitivement au travail, j’aurais peut-être fait un effort pour commencer tout de suite. Mais puisque ma résolution était formelle, et qu’avant vingt-quatre heures, dans les cadres vides de la journée du lendemain où tout se plaçait si bien parce que je n’y étais pas encore, mes bonnes dispositions se réaliseraient aisément, il valait mieux ne pas choisir un soir où j’étais mal disposé pour un début auquel les jours suivants, hélas ! ne devaient pas se montrer plus propices. Mais j’étais raisonnable. De la part de qui avait attendu des années, il eût été puéril de ne pas supporter un retard de trois jours. Certain que le surlendemain j’aurais déjà écrit quelques pages, je ne disais plus un seul mot à mes parents de ma décision ; j’aimais mieux patienter quelques heures, et apporter à ma grand’mère consolée et convaincue, de l’ouvrage en train. Malheureusement le lendemain n’était pas cette journée extérieure et vaste que j’avais attendue dans la fièvre. Quand il était fini, ma paresse et ma lutte pénible contre certains obstacles internes avaient simplement duré vingt-quatre heures de plus. Et au bout de quelques jours, mes plans n’ayant pas été réalisés, je n’avais plus le même espoir qu’ils le seraient immédiatement, partant, plus autant de courage pour subordonner tout à cette réalisation : je recommençais à veiller, n’ayant plus pour m’obliger à me coucher de bonne heure un soir, la vision certaine de voir l’œuvre commencée le lendemain matin. II

*[Au Grand-Hôtel, la grand’mère au Héros :] Et surtout ne manque pas de frapper au mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est adossé au tien, la cloison est très mince. D’ici un moment quand tu seras couché fais-le, pour voir si nous nous comprenons bien.

Et, en effet, ce soir-là, je frappai trois coups — que une semaine plus tard quand je fus souffrant je renouvelai pendant quelques jours tous les matins parce que ma grand’mère voulait me donner du lait de bonne heure. II

*Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, pour que nous eussions le temps d’aller soit jusqu’à Saint-Mars-le-Vêtu, soit jusqu’aux rochers de Quetteholme ou à quelque autre but d’excursion qui, pour une voiture assez lente, était fort lointain et demandait toute la journée. II

*Environ un mois après le jour où nous avions joué au furet, on me dit qu’Albertine devait partir le lendemain matin pour aller passer quarante-huit heures chez Mme Bontemps et, obligée de prendre le train de bonne heure, viendrait coucher la veille au Grand-Hôtel, d’où avec l’omnibus elle pourrait, sans déranger les amies chez qui elle habitait, prendre le premier train. II

*— Je ne doute pas de la vérité de tes paroles et que tu ne comptes pas partir encore, me dit en riant Saint-Loup, mais fais comme si tu partais et viens me dire adieu demain matin de bonne heure, sans cela je cours le risque de ne pas te revoir ; III

*Si, au moins, j’avais pu commencer à écrire ! Mais quelles que fussent les conditions dans lesquelles j’abordasse ce projet (de même, hélas ! que celui de ne plus prendre d’alcool, de me coucher de bonne heure, de dormir, de me bien porter), que ce fût avec emportement, avec méthode, avec plaisir, en me privant d’une promenade, en l’ajournant et en la réservant comme récompense, en profitant d’une heure de bonne santé, en utilisant l’inaction forcée d’un jour de maladie, ce qui finissait toujours par sortir de mes efforts, c’était une page blanche, vierge de toute écriture, inéluctable comme cette carte forcée que dans certains tours on finit fatalement par tirer, de quelque façon qu’on eût préalablement brouillé le jeu. III

*Le jour tomba de bonne heure, je fis ma toilette, mais il était encore trop tôt pour partir ; je décidai d’envoyer une voiture à Mme de Stermaria. III

*[Saint-Loup au Héros :]— Oui, il y a un gueuleton à tout casser, demain, chez Oriane. Je ne suis pas convié. Mais mon oncle Palamède voudrait que tu n’y ailles pas. Tu ne peux pas te décommander ? En tous cas, va chez mon oncle Palamède après. Je crois qu’il tient à te voir. Voyons, tu peux bien y être vers onze heures. Onze heures, n’oublie pas, je me charge de le prévenir. Il est très susceptible. Si tu n’y vas pas, il t’en voudra. Et cela finit toujours de bonne heure chez Oriane. Si tu ne fais qu’y dîner, tu peux très bien être à onze heures chez mon oncle. III

*Le jour où devait avoir lieu la soirée chez la princesse de Guermantes, j’appris que le duc et la duchesse étaient revenus à Paris depuis la veille, et je résolus d’aller la voir le matin. Mais, sortis de bonne heure, ils n’étaient pas encore rentrés ; III

*Cependant le voisin marié du solitaire est revenu ; devant la beauté de la jeune épouse et la tendresse que son mari lui témoigne, le jour où l’ami est forcé de les inviter à dîner, il a honte du passé. Déjà dans une position intéressante, elle doit rentrer de bonne heure, laissant son mari ; celui-ci, quand l’heure est venue de rentrer, demande un bout de conduite à son ami, que d’abord aucune suspicion n’effleure, mais qui, au carrefour, se voit renversé sur l’herbe, sans une parole, par l’alpiniste bientôt père. IV

*À la grande paix qui descend, le soir, sur ces prés drus et salins et qui avait conseillé à beaucoup de Parisiens, peintres pour la plupart, d’aller villégiaturer à Douville, s’ajoutait une humidité qui les faisait rentrer de bonne heure dans les petits chalets. Dans plusieurs de ceux-ci la lampe était déjà allumée. IV
*Le lendemain de cette soirée où Albertine m’avait dit qu’elle irait peut-être, puis qu’elle n’irait pas chez les Verdurin, je m’éveillai de bonne heure, et, encore à demi endormi, ma joie m’apprit qu’il y avait, interpolé dans l’hiver, un jour de printemps. V

*Dans ces divers sommeils, comme en musique encore, c’était l’augmentation ou la diminution de l’intervalle qui créait la beauté. Je jouissais d’elle mais, en revanche, j’avais perdu dans ce sommeil, quoique bref, une bonne partie des cris où nous est rendue sensible la vie circulante des métiers, des nourritures de Paris. Aussi, d’habitude (sans prévoir, hélas ! le drame que de tels réveils tardifs et mes lois draconiennes et persanes d’Assuérus racinien devaient bientôt amener pour moi) je m’efforçais de m’éveiller de bonne heure pour ne rien perdre de ces cris. V

*Nous arrivâmes au Bois. Je pensais que, si Albertine n’était pas sortie avec moi, je pourrais en ce moment, au cirque des Champs-Élysées, entendre la tempête wagnérienne faire gémir tous les cordages de l’orchestre, attirer à elle, comme une écume légère, l’air de chalumeau que j’avais joué tout à l’heure, le faire voler, le pétrir, le déformer, le diviser, l’entraîner dans un tourbillon grandissant. Du moins je voulus que notre promenade fût courte et que nous rentrions de bonne heure, car, sans en parler à Albertine, j’avais décidé d’aller le soir chez les Verdurin. V

*En prenant mes lettres, je dis à Françoise, sans la regarder : « Tout à l’heure j’aurai quelque chose à dire à Mlle Albertine ; est-ce qu’elle est levée ? — Oui, elle s’est levée de bonne heure. » Je sentis se soulever en moi, comme dans un coup de vent, mille inquiétudes, que je ne savais pas tenir en suspens dans ma poitrine. V

*C’était un député de l’Action Libérale qui sortait. Jupien n’avait pas besoin de voir le tableau car il connaissait son coup de sonnette, le député venant en effet tous les jours après déjeuner. Il avait été obligé ce jour-là de changer ses heures, car il avait marié sa fille à midi à Saint-Pierre de Chaillot. Il était donc venu le soir, mais tenait à partir de bonne heure à cause de sa femme, vite inquiète quand il rentrait tard, surtout par ces temps de bombardement. VII

*Tous les jours c’était un déjeuner nouveau et on eût trouvé la Berma égoïste d’en priver sa fille, même de ne pas assister au déjeuner où on comptait pour attirer bien difficilement quelques relations récentes et qui se faisaient tirer l’oreille, sur la présence prestigieuse de la mère illustre. On la « promettait » à ces mêmes relations, pour une fête au dehors, afin de leur faire « une politesse ». Et la pauvre mère, gravement occupée dans son tête-à-tête avec la mort installée en elle, était obligée de se lever de bonne heure, de sortir. VII

*[Le duc de Guermantes] Il lui permettait d’avoir des amis à dîner avec lui. Par une manie empruntée à ses anciennes amours, qui n’était pas pour étonner Odette habituée à avoir eu la même de Swann, et qui me touchait moi, en me rappelant ma vie avec Albertine, il exigeait que ces personnes se retirassent de bonne heure afin qu’il pût dire bonsoir à Odette le dernier. Inutile de dire qu’à peine était-il parti, elle allait en rejoindre d’autres. VII

 

 

 


CATEGORIES : Décorticage/ AUTHOR : patricelouis

2 comments to “Que fait-on « de bonne heure » ?”

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  1. Mais venir ici, ça je le fais « de bonheur »… Très bonne journée à vous.

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