Nous avons tous notre petit pan de mur jaune (jeu-concours)

Nous avons tous notre petit pan de mur jaune

(jeu-concours)

 

Bergotte meurt-il du décor vermeerien ? Ou gagne-t-il la vie éternelle grâce à lui ?

La question est bien trop profonde pour moi, alors je remonte à mon niveau pour traiter du plus célèbre mur (jaune) de la peinture à ma façon — distrayante.

 

L’autre jour, je passe devant ce petit pan à Illiers-Combray (sur le chemin de la Védière exactement) :

1-la-vediere-petit-mur-jaune

 

Cela me titille les neurones au point de vouloir le conserver, mais sans trop savoir pourquoi.

 

Quelque temps plus tard, je longe cet autre rue du docteur Proust :

(Photos PL)

(Photos PL)

 

Là, j’ai compris, ébloui par un jaune singulièrement plus vif. Je recherchais inconsciemment un (petit pan de) mur jaune ! Et, du coup, je vous invite à faire de même. Il n’y a pas qu’à Delft tel que l’a peint Vermeer qu’on peut en voir.

 

À vous de jouer et de transmettre mon invitation. Immortalisez les petits pans de mur jaune de votre propre cadre de vie et faites-moi parvenir vos photos afin de les partager avec chacune et chacun.

 

Le jeu-concours est lancé. C’est (un peu en avance) mon cadeau de Noël.

 

Parole de proustiste…

Patrice Louis

 

PS : Possibilité de variante avec ce tableau que Jérôme Bastianelli a admiré récemment au musée des beaux arts de Séville, une vue de la ville, peinte par Nicolas Jiménez Alpériz en 1893, qui lui a fait penser à la célèbre vue de Delft peinte par Vermeer « (et tant aimée de Proust…) ».

3-alperiz-seville-1893

 

Il ajoute : « Je m’aperçois qu’il ne manque même pas le célèbre « petit pan de mur jaune », au centre du tableau, juste devant la cathédrale. »

 

D’autres tableaux évocateurs ?

 

 

 

 

 

De quelle façon allons-nous nous endormir ? Et une fois que nous le serons, par quels chemins étranges, sur quelles cimes, dans quels gouffres inexplorés le maître tout-puissant nous conduira-t-il ? Quel groupement nouveau de sensations allons-nous connaître dans ce voyage ? Nous mènera-t-il au malaise ? À la béatitude ? À la mort ? Celle de Bergotte survint le lendemain de ce jour-là où il s’était ainsi confié à un de ces amis (ami ? ennemi ?) trop puissant. Il mourut dans les circonstances suivantes : Une crise d’urémie assez légère était cause qu’on lui avait prescrit le repos. Mais un critique ayant écrit que dans la Vue de Delft de Ver Meer (prêté par le musée de La Haye pour une exposition hollandaise), tableau qu’il adorait et croyait connaître très bien, un petit pan de mur jaune (qu’il ne se rappelait pas) était si bien peint, qu’il était, si on le regardait seul, comme une précieuse œuvre d’art chinoise, d’une beauté qui se suffirait à elle-même, Bergotte mangea quelques pommes de terre, sortit et entra à l’exposition. Dès les premières marches qu’il eut à gravir, il fut pris d’étourdissements. Il passa devant plusieurs tableaux et eut l’impression de la sécheresse et de l’inutilité d’un art si factice, et qui ne valait pas les courants d’air et de soleil d’un palazzo de Venise, ou d’une simple maison au bord de la mer. Enfin il fut devant le Ver Meer, qu’il se rappelait plus éclatant, plus différent de tout ce qu’il connaissait, mais où, grâce à l’article du critique, il remarqua pour la première fois des petits personnages en bleu, que le sable était rose, et enfin la précieuse matière du tout petit pan de mur jaune. Ses étourdissements augmentaient; il attachait son regard, comme un enfant à un papillon jaune qu’il veut saisir, au précieux petit pan de mur. «C’est ainsi que j’aurais dû écrire, disait-il. Mes derniers livres sont trop secs, il aurait fallu passer plusieurs couches de couleur, rendre ma phrase en elle-même précieuse, comme ce petit pan de mur jaune.» Cependant la gravité de ses étourdissements ne lui échappait pas. Dans une céleste balance lui apparaissait, chargeant l’un des plateaux, sa propre vie, tandis que l’autre contenait le petit pan de mur si bien peint en jaune. Il sentait qu’il avait imprudemment donné le premier pour le second. «Je ne voudrais pourtant pas, se disait-il, être pour les journaux du soir le fait divers de cette exposition.»

Il se répétait : « Petit pan de mur jaune avec un auvent, petit pan de mur jaune. » Cependant il s’abattit sur un canapé circulaire; aussi brusquement il cessa de penser que sa vie était en jeu et, revenant à l’optimisme, se dit : « C’est une simple indigestion que m’ont donnée ces pommes de terre pas assez cuites, ce n’est rien. » Un nouveau coup l’abattit, il roula du canapé par terre, où accoururent tous les visiteurs et gardiens. Il était mort. Mort à jamais ? Qui peut le dire ? Certes, les expériences spirites, pas plus que les dogmes religieux, n’apportent la preuve que l’âme subsiste. Ce qu’on peut dire, c’est que tout se passe dans notre vie comme si nous y entrions avec le faix d’obligations contractées dans une vie antérieure ; il n’y a aucune raison, dans nos conditions de vie sur cette terre, pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicats, même à être polis, ni pour l’artiste cultivé à ce qu’il se croie obligé de recommencer vingt fois un morceau dont l’admiration qu’il excitera importera peu à son corps mangé par les vers, comme le pan de mur jaune que peignit avec tant de science et de raffinement un artiste à jamais inconnu, à peine identifié sous le nom de Ver Meer. Toutes ces obligations, qui n’ont pas leur sanction dans la vie présente, semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d’y retourner revivre sous l’empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l’enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées — ces lois dont tout travail profond de l’intelligence nous rapproche et qui sont invisibles seulement — et encore! — pour les sots. De sorte que l’idée que Bergotte n’était pas mort à jamais est sans invraisemblance. V

 

 


CATEGORIES : Chronique/ AUTHOR : patricelouis

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  1. L’autre jeu rigolo serait d’imaginer ce qu’il y a « derrière » le petit pan de mur jaune… Très irrévérencieusement (mais Proust n’est-il pas capable de tout ?), j’ai imaginé qu’on aurait pu y loger un autre « cabinet sentant l’iris ».

    Mais cela pourrait être aussi une chambre (il y a 7 chambres cruciales dans la Recherche, de la chambre d’enfant à la chambre de la réclusion littéraire en passant par Doncières (deux chambres, celle de l’hôtel et celle de Saint-Loup, Venise ou Balbec)


    Il me semble qu’il y a toujours « quelque chose » derrière les murs de Proust, alors pourquoi pas derrière ceux de Vermeer ?

    (je vous envoie un petit pan de mur, du jaune ocré du torchis du pays de Bray, derrière lequel se cache une grande cuisine aux carreaux rouges, que vous connaissez déjà ! Bonne journée à vous !)

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